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Annexée ou «indépendante», la Crimée va devenir encore plus stratégique pour la Russie

La station balnéaire de Crimée Yalta, sur les bords de la mer Noire, le 11 mars. REUTERS/Thomas Peter

La station balnéaire de Crimée Yalta, sur les bords de la mer Noire, le 11 mars. REUTERS/Thomas Peter

Les accords passés entre Moscou et Kiev après l’indépendance de l’Ukraine donnaient le droit à la Russie de maintenir sa flotte de la mer Noire dans le port de Sébastopol. Mais les Russes avaient les mains liées. Ce ne sera bientôt plus le cas.

Quel que soit le nom qu’on lui donnera, annexion ou indépendance, la Russie a repris le contrôle de la Crimée. La péninsule, imprudemment «offerte» à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954, dépendait de Kiev depuis la dissolution de l’URSS en 1991.

Grâce au référendum du dimanche 16 mars, organisé à l’ombre des armes russes, elle revient dans le giron de Moscou. Les Russes considèrent qu’une «erreur historique» est ainsi réparée. De plus Vladimir Poutine tient ainsi une monnaie d’échange qui lui permettra de peser sur le gouvernement de Kiev et de maintenir l’Ukraine dans un état de «souveraineté limitée».

Toutefois la Crimée a aussi une importance stratégique. D’une part, pour le réseau d’oléoducs et surtout de gazoducs qui transportent l’énergie de Russie et d’Asie centrale vers l’Europe en passant par la route du sud. A terre, les tuyaux et les stations de pompage de Crimée ne dépendront plus des autorités ukrainiennes. En mer, la Russie étend sa zone économique de 200 miles aux dépens de l’Ukraine. D’autre part, pour la projection de puissance de la Russie vers les mers chaudes.

Les accords passés entre Moscou et Kiev après l’indépendance de l’Ukraine donnaient le droit à la Russie de maintenir sa flotte de la mer Noire dans le port de Sébastopol. Mais les Russes avaient les mains liées. L’accord de 1997 organisait le partage de la flotte soviétique de la mer Noire entre la Russie et l’Ukraine. 83% pour la première, 17% pour la seconde. Il fixait des plafonds pour les navires  (388), les avions (161) et les soldats (25 000) dont Moscou avait le droit de disposer dans ses bases de Crimée.

Dans les conditions normales, ses chiffres étaient loin d’être atteins. En outre, l’accord encadrait strictement la modernisation d’une flotte vieillissante voire obsolète. La plupart des bateaux datent des années 1960 et 1970. Le plus récent, le croiseur Moskva a été construit en 1979. Le remplacement ne pouvait se faire que « type par type » de bâtiments.

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En 2010, l’Ukraine et la Russie prolongeait le bail de la flotte de la mer Noire jusqu’en 2042, avec une option de cinq années supplémentaires. Le Kremlin payait un prix élevé: près de 100 millions de dollars de loyer par an et une ristourne d’un tiers sur le prix du gaz livré à l’Ukraine (coût annuel estimé: 4 milliards de dollars). Des termes vivement critiquées dans les milieux militaires russes, d’autant que les conditions de modernisation n’étaient pas améliorées.

Pour contourner ses obstacles, la Russie a commencé à développer le port de Novorossiysk, situé sur la rive russe de la mer Noire, en face de la Crimée. Elle a creusé un nouveau terminal en eau profonde pour un investissement de 500 millions de dollars. Novorossiysk devait abriter d’ici 2020 six nouveaux sous-marins, six frégates et un des deux porte-hélicoptères Mistral que la Russie a commandé à la France. Mais Novorossiysk n’est pas encore opérationnel. C’est une solution de rechange qui ne compense pas l’utilisation limitée du port de Sébastopol, un des meilleurs du monde avec ses eaux profondes et ses golfes bien abrités.

Le bras de fer entre la Russie et l’Union européenne autour de l’Ukraine à la fin de l’année dernière avait déjà permis à Moscou de marquer des points. Le 17 décembre 2013, soit quelques jours après que Viktor Ianoukovitch eut refusé de signer l’accord d’association avec l’UE, les présidents russe et ukrainien signaient un nouvel accord qui aurait levé bien des restrictions.

Le remplacement «type par type» était supprimé, les capacités stratégiques ukrainiennes étaient mises à la disposition de la Russie, la flotte russe pourrait bénéficier des services des chantiers navals ukrainiens, alors que la Russie n’en a plus sur la mer Noire et doit envoyer ses navires en Bulgarie ou en mer Baltique où les chantiers navals sont déjà surchargés. Seule concession refusée par Kiev: les Russes devaient continuer à notifier tout mouvement de navire, d’avion ou de troupe en Crimée.

En prenant le contrôle de la péninsule, Vladimir Poutine n’aura plus à se préoccuper des états d’âme des dirigeants ukrainiens, même de ceux qui paraissaient bien disposés à son égard. Il aura les mains libres dans les bases de Sébastopol et au-delà. Alors que la marine a souvent été le parent pauvre des budgets militaires russes (et soviétiques) au profit des forces stratégiques et de l’armée de terre, la Russie va pouvoir développer sa flotte de la mer Noire.

Dans son état actuel, elle a joué un rôle pendant la guerre en Géorgie en 2008 en neutralisant la petite marine géorgienne, en participant au débarquement de troupes et en assurant le blocus maritime du pays. Elle participe à la lutte contre la piraterie dans la corne de l’Afrique et alimente la base russe de Tartous en Syrie. Son importance dans la présence de la Russie au Moyen-Orient ne peut qu’augmenter avec l’annexion de la Crimée.

Daniel Vernet

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