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La gauche n'aide plus les défavorisés, la droite est incapable d'offrir un capitalisme populaire

REUTERS/Damir Sagolj

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La politique navigue entre impuissance et scandales. Les dirigeants politiques se sont enfermés dans un professionnalisme où leur propre réélection passe avant tout.

Le plus grand déficit dont souffre la France n'est pas économique, il est intellectuel. Les semaines passent qui illustrent chacune la lugubre désolation du paysage politique. Les partis en France ne travaillent plus que pour se faire élire. Tous suivent le principe de Jacques Chirac:

«On gagne et après on voit.»

Après, face à la réalité, ils doivent renoncer à leurs promesses, ils paraissent désemparés, menteurs, impuissants et quelques mois suffisent pour que l'opinion les rejette. Voilà le gouvernement de gauche qui s'est cogné au mur du réel, qui a pris un bon «tournant» mais qui l'assume tellement mal qu'il retarde tout quand il devrait accélérer. Voilà des écologistes perdus dans une radicalité en échec. Et voilà une droite qui va de scandale en scandale, sans bilan et sans ligne, qui énonce toujours que le choix du chef prime sur les idées. Les solutions magiques des extrêmes séduisent-elles de plus en plus? Si elles étaient mises en oeuvre, plus irréalistes encore, elles décevraient violemment ceux qui se risquent à y croire.

Où sont les partis qui pensent la société d'aujourd'hui ? On se posait la question à deux reprises cette semaine lors d'une conférence à la Fondation Jean-Jaurès autour de Pierre Rosanvallon et de son dernier livre, Le Parlement des invisibles, et lors d'un colloque de l'Institut de l'entreprise autour du projet de «Big Society» de David Cameron, «Royaume-Uni, l'autre modèle?».

A gauche et à droite, il est des think tanks en France qui font leur travail pour tenter de comprendre pourquoi, justement, les politiques se sont enfermés dans un professionnalisme où ne compte que leur propre réélection, pourquoi ils ignorent cette «réalité» mondialisée et technologique dans laquelle se débattent les gens, pourquoi, comme le dit Pierre Rosanvallon, «la démocratie représentative est-elle en crise?» et pourquoi «la politique est-elle devenue impuissante à améliorer la vie?».

L'«ouvrier» n'est pas à Aulnay, il est chez Amazon

La réponse est dans la radicalité des changements de cette société. Le capitalisme a déstructuré les grandes usines d'hier, explique Rosanvallon, et la nouvelle réalité ouvrière est dans ces centres logistiques qui trient les commandes passées sur Internet. La gauche politique croit encore que l'ouvrier est à Aulnay, dans des emplois qu'elle imagine pouvoir encore «défendre», quand il est chez Amazon. Les vraies misères d'aujourd'hui lui sont inconnues, les vrais «ouvriers», entendez les défavorisés, ne sont ni vus ni écoutés. En outre, leurs souffrances ont changé de nature, poursuit Rosanvallon: elles ne viennent plus tant des conditions sociales, des situations, que des possibilités de les perdre, de la crainte d'être déclassé. La crise politique vient d'abord de cette méconnaissance.

Phillip Blond, directeur du think tank britannique ResPublica, l'un des promoteurs de la Big Society qui est, depuis, très déçu par David Cameron, partage ce constat de la radicalité des changements. La gauche, dit-il, malgré des budgets en hausse, ne parvient pas à sortir les catégories défavorisées de la pauvreté et à sécuriser les salariés. La droite est incapable d'offrir un capitalisme populaire, les richesses sont captées par une étroite élite et par des firmes géantes, «des oligarques, dont même la Russie aurait honte».

L'étatisme de gauche et le libéralisme de droite ont échoué tous deux, ils laissent les individus perdus. Gauche et droite se sont ligués, dit Blond, pour détruire les structures intermédiaires comme la famille, les solidarités locales ou communautaires et, au bout du compte, la société est «brisée».

La «Big Society» est un projet qui vise à remplacer localement l'Etat providence par des associations, des organismes de bienfaisance et, de façon plus nouvelle, par des entrepreneurs sociaux qui, étant plus efficaces et moins chers que l'administration, seront rémunérés par une ristourne sur ce gain. En Grande-Bretagne, David Cameron veut promouvoir un business «fraternel». En France, le gouvernement de gauche veut similairement développer le mutualisme et les mouvements associatifs, sous le nom d'«économie sociale et solidaire».

L'exemple britannique

Les critiques sont nombreuses contre le projet de «Big Society» en Grande-Bretagne, d'abord sur son ampleur concrète. Eudoxe Denis, directeur des études à l'Institut de l'entreprise, plaide dans un rapport très complet pour montrer qu'ont été positivement mises en route de très nombreuses initiatives comme beaucoup d'«écoles libres» (rendues complètement autonomes dans leur gestion). Mais les fonds alloués au total par le gouvernement britannique restent modestes. La gauche française prend avec mépris cette «Big Society», qu'elle qualifie de paravent pour les coupes budgétaires sévères dans l'Etat providence.

Mais l'inspiration des deux côtés de la Manche a des points communs. Dans une société de l'individualisme, où les trajectoires sont toutes différentes et complexes, il est légitime de démassifier les services publics. Au-delà du choix des moyens, l'Etat traditionnel ou un business fraternel, la politique change profondément de nature. La distribution d'aides et de subventions abondantes est terminée faute de moyens: d'où une première exigence de contrôle despotique de l'efficacité de l'argent public.

Une seconde exigence est plus profonde: la politique doit admettre puis expliquer que son rôle est devenu très difficile et très faible. Elle doit s'appliquer à rendre le pouvoir aux gens, c'est-à-dire une dignité, une autonomie, une confiance et, in fine, une attention aux autres. Quel homme politique osera avouer une telle humilité?

Eric Le Boucher

Article également publié dans Les Echos

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