Sports

France-Irlande: Si vous n'aimez pas Philippe Saint-André, c'est par nostalgie mal placée

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.03.2014 à 15 h 57

Les amateurs de rugby n'aiment pas le jeu proposé par le XV de France. Même s'ils s'en défendent, ils sont toujours à la recherche d'un inexistant «french flair».

Rabah Slimani dans les bras de son capitaine Pascal Papé, samedi en Ecosse, après une nouvelle victoire sur le fil. REUTERS/Russell Cheyne

Rabah Slimani dans les bras de son capitaine Pascal Papé, samedi en Ecosse, après une nouvelle victoire sur le fil. REUTERS/Russell Cheyne

Ces jours-ci, l’amateur de rugby est, semble-t-il, un amoureux déçu. Philippe Saint-André, l’homme qui met en musique le XV de France, lui ferait jouer une partition entachée de fausses notes pour le plus grand malheur d’une équipe qui ferait presque peine à voir à l’aube de ce France-Irlande plus ou moins décisif pour elle dans ce Tournoi des VI Nations.

Dans le courrier des lecteurs du numéro de lundi de Midi Olympique, le bi hebdomadaire consacré au rugby, la rubrique laissait exploser le mécontentement de son public averti. «Les pleureuses», «Quelle sous-France!», «Révoltez-vous», «J’ai honte», voilà quelques-uns des titres de la rubrique et des courriels adressés par des lecteurs qui ne passaient rien à leurs joueurs en ignorant presque la victoire (tout de même) contre l’Ecosse au terme d’une rencontre crispante.

«Le match fut innommable, écrivait Romain Sueur parmi ces lecteurs en colère. Pis que de la bouillie. Pis que tout. (…) L’équipe de France donne raison à tous ses détracteurs: la voir “jouer” est devenu une vraie douleur. (…) On ne sait plus s’il faut rire ou pleurer. Le “jeu” de cette équipe est une insulte au rugby.»

Dans un registre moins âpre, mais néanmoins rugueux, les journalistes de Midi Olympique ont eu une prose à peine moins câline pour ce XV de France et son sélectionneur, accusé, entre autres, «d’avoir un rôle ambigu dans le staff», «de faire des étranges choix de joueurs», «de proposer un système de jeu invisible» et «de délivrer une communication trop fragile».

Malgré le succès à Murrayfied, L’Equipe s’est également montré amer et acide à l’image de sa Une de mardi qui se demandait où allait ce XV de France visiblement à la dérive. Comme si le seul résultat ne pouvait pas suffire face à l’une des équipes les plus faibles du Tournoi des VI Nations. Comme si une exigence de style, voire de beauté, devait accompagner le score final d’une rencontre dans un sport qui aime l’épique quand tout va bien et a le goût des piques quand les problèmes se font jour.

«Nous voyons clairement où ils veulent en venir»

Des commentaires d’autant moins amènes que Les Kiss, l’entraîneur adjoint de l’équipe d’Irlande, s’est, lui, montré élogieux pour ce XV de France où, au contraire, il perçoit une cohérence technique et tactique et certainement pas le chaos décrit ici ou là. «Quand nous observons attentivement leur jeu, nous voyons clairement où ils veulent en venir», a-t-il déclaré avec peut-être des idées derrière la tête.

Dans sa passion, le c(h)œur du public du rugby serait-il plus sévère que celui du football ou d’autres disciplines sur le principe que sa connaissance de son sport serait plus aigue qu’ailleurs? Sport compliqué à suivre avec des règles complexes, le rugby, parce qu’il ne serait véritablement intelligible qu’à une minorité en dépit de très larges audiences à la télévision, ploierait-il plus facilement, comme une mêlée, sous le poids d’une critique plus exigeante?

Dans un pays qui n’a pas l’habitude de s’enflammer pour le sport en restant généralement dans le domaine du raisonnable, il n’est pas complètement interdit de le penser ou au moins de le suggérer. Si le football suscite ô combien des passions, il ne donne pas le sentiment de s’adresser à un public aussi averti et érudit que celui du rugby qui, sans que cela soit péjoratif ou mal interprété, s’adresse à une forme d’élite.

Sport facile à suivre y compris pour les non-initiés à l’exception peut-être de la règle du hors-jeu indéchiffrable pour certains, le football «parle» à tout le monde. C’est nettement moins le cas du rugby qui non seulement est bien plus complexe dans son fonctionnement, mais reste ancré dans une culture à laquelle tout le monde n’accède pas. C’est une culture vivace, fière notamment chez nous de son french flair et qui, en partie, ne goûte d’ailleurs pas forcément la mondialisation de son sport à l’image d’un Top 14 désormais au carrefour de toutes les influences depuis la professionnalisation du rugby en 1995.

«Au rugby, une équipe porte encore des traditions, résume Pierre Barthélémy, avocat, venu d’Auch en Ovalie, et observateur perplexe de ce XV de France. On reprochera toujours au Stade Toulousain de gagner s'il ne fait pas briller ses arrières. On reprochera toujours au Racing de gagner s'il ne garde pas l'esprit “déconne”. On reprochera toujours à Toulon de gagner si dans le combat les joueurs se font “bouffer”. En caricaturant, en France, l'important, c'est d'honorer une tradition même si ça coûte la victoire.»

Le précédent Lièvremont

Pour Pierre-Michel Bonnot, journaliste à L’Equipe, dont la plume est parfois trempée dans l’acide pour le plus grand malheur du XV de France, la notion de «beau jeu» très franco- française est effectivement liée au sentiment ancien des amateurs de rugby de faire partie d'une confrérie, celle des gens qui connaissent les subtilités des règles les plus coercitives du monde et mieux encore de «ceux qui y ont joué».

«Cette exigence est aussi due au fait, je crois, que le rugby n'est pas -encore- un sport de mouvement perpétuel comme les autres sports collectifs, explique-t-il. L'amateur éclairé est capable de citer des “actions” précises, des coups qui ont été bien ou mal joués, des situations de deux contre un enfumées qui marquent un match entre deux mêlées écroulées ou deux mauls furieux

Avant Philippe Saint-André, Marc Lièvremont avait été un sélectionneur également bousculé par la critique des supporters et des medias, notamment lors de la Coupe du monde en 2011 où l’échec en poule face au Tonga avait semé l’effroi. Mis sur le grill en Nouvelle-Zélande, Marc Lièvremont avait même fini par craquer en interpellant un reporter par un inoubliable «tu m’emmerdes avec ta question».

Quelques jours plus tard, ce XV de France, dont le projet de jeu était également au cœur des discussions, avait raté pour deux misérables points son premier triomphe en Coupe du monde face à la Nouvelle-Zélande, victorieuse 8-7. Mais il en était resté le vague sentiment que ce XV de France ne méritait pas, de toute façon, de décrocher le graal mondial comme si la notion de mérite, qui ne veut rien dire en sport, avait ici tout de même un sens.

Le rugby est une langue vivante, à l’image de ses expressions savoureuses, mais aussi traduite par ceux qui l’écrivent dans un style souvent inimitable avec une flamme qui ne jaillit pas naturellement de toutes les plumes et qui n’existe pratiquement dans aucun autre sport en France, accentuant son «côté à part».

«Le rugby qui offre des trompe-l’œil aux rêveurs, des illusions aux désenchantés, saura peut-être nous remettre le temps d’une finale (France-Irlande), le cœur à l’heure, l’émotion à fleur de peau et nous redonner de ces émotions juvéniles sans lesquelles rien ne vaut la peine de rien», a écrit, lyrique, Jacques Verdier, dans son éditorial de Midi Olympique, journal qui s’en est pris aussi aux platitudes servies par Philippe Saint-André avec sa communication émolliente tellement éloignée du «parler rugby».

Pierre-Michel Bonnot, dans les colonnes de L’Equipe, résume ainsi cette indécrottable mélancolie entretenue par ce pâle XV de France:

«Longtemps, les Français, vraiment mauvais dans le jeu d'avants dont ils ne connaissaient pas toujours les règles, n'ont brillé que par une forme "d'indiscipline" offensive qui parvenait à surprendre nos camarades anglo-saxons. C'est le fameux french flair qui ne dispose plus de l'espace-temps suffisant pour pouvoir s'exprimer mais dont on traîne encore la nostalgie comme un boulet…»

Yannick Cochennec

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