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Que vaut une note rédigée par un stagiaire de 15 ans?

Chez Morgan Stanley, elle est digne d'être publiée. A tort.

Qui aurait cru que les stages de 3e permettaient d'accéder à la gloire plus rapidement qu'une finale de la Nouvelle Star ? Matthew Robson, «15 ans et 7 mois», en stage d'observation de deux semaines à la banque Morgan Stanley, est devenue une super star en quelques jours. Son service d'affectation, l'équipe de recherche sur les médias et Internet, lui a demandé d'écrire un mémo sur la façon dont il utilisait les médias. Résultat, une note de trois pages intitulée «Comment les adolescents consomment les médias».

Scoop! Les ados n'aiment pas la pub!

Que raconte ce mémo? En résumé, que les ados préfèrent les sites de streaming à la radio, qu'ils ne sont pas prêts à payer pour de la musique, et téléchargent illégalement. Que 79 pences [le prix d'un morceau sur iTunes en Grande-Bretagne] pour une chanson, c'est trop cher, qu'ils écoutent de la musique sur leurs ipods ou leur téléphone portable.

Ils regardent de moins en moins la télévision et lui préfèrent des services de vidéo à la demande, ils détestent la publicité, en ligne ou ailleurs. Sur Internet, les ados aiment Facebook mais ne voient pas l'intérêt de Twitter, utilisent YouTube pour voir des mangas.

Ils ne lisent pas régulièrement le journal — sauf les gratuits, parce qu'ils «ne s'embêtent pas à lire des pages et des pages de textes alors qu'ils peuvent voir les news résumées sur Internet ou la télé». Et apparemment, désormais ils téléphonent via leurs consoles de jeux vidéo.

Comment prendre la partie pour le tout

Sauf que non, «les adolescents» ne consomment pas tous les médias de cette manière. C'est Matthew et la dizaine d'amis qu'il a interrogés par texto qui consomment les médias ainsi. La note n'a absolument rien de statistique ou d'analytique, au contraire de ce qu'indique implicitement son titre.

«Le but n'était absolument pas de faire une étude statistique», se défend Julien Rossi, qui travaille dans l'équipe qui a accueilli Matthew Robson, «c'est juste un morceau cru de la vie d'une personne, une écriture sèche, incisive, rafraichissante». L'avant-propos de la note affirme ne pas «prétendre à la représentativité ou à l'exactitude statistique, mais exprimer une des pensées les plus claires et les plus dérangeantes que [l'équipe média et internet de Morgan Stanley] a jamais vu».

«Nous n'avons pas envoyé ce rapport aux médias» continue Julien Rossi. «Il est public mais dans un domaine limité, c'est-à-dire qu'on l'a envoyé à certains de nos clients», dont un, au moins, a dû transférer le mémo au Financial Times, premier quotidien à faire un article dessus.

Faut-il virer l'équipe de Morgan Stanley ?

Le directeur de l'équipe de recherche Média et Internet affirme au Financial Times avoir reçu des e-mails et des coups de téléphone de «dizaines et dizaines de directeurs de fonds, et plusieurs PDG», soit cinq ou six fois plus de retours sur ce rapport que d'habitude. C'est-à-dire que la note d'un adolescent de 15 ans (et 7 mois) a suscité plus de réactions chez les clients de Morgan Stanley que celles de l'équipe d'analystes payés par la banque.

Ne serait-il pas temps de remplacer l'équipe d'analystes par trois adolescents? Le superbe coup marketing de Morgan Stanley ne risque-t-il pas de se retourner contre la compagnie? « Réflexion simpliste», répond  aussi gentiment que possible - Julien Rossi. Le rapport de Matthew Robson n'a en fait rien à voir avec les recherches habituelles de l'équipe: celle-ci s'occupe de faire de la recherche sur trente-cinq entreprises de médias européennes cotées puis de donner des conseils à des investisseurs de pointe. «On ne travaille pas sur le même créneau, donc on ne s'inquiète pas. Il n'y a pas d'impact financier, seulement un impact marketing, et le fait d'attiser la curiosité et d'ouvrir un débat».

Au final, une situation gagnant-gagnant pour Morgan Stanley qui s'offre «une bonne image — et une image juste — d'une entreprise qui donne sa chance aux jeunes», sans impact sur ses activités financières.

Pourquoi ne pas avoir demandé à de véritables analystes d'écrire un rapport sur le sujet? C'est que ce n'est pas du domaine de l'équipe de recherche média et Internet de Morgan Stanley. D'ailleurs, l'équipe, qui envisage la consommation des médias par les jeunes dans le cadre de réflexions plus larges sur la consommation des médias, ne compte pas travailler sur le sujet à l'avenir.

Sans pour autant se fermer la possibilité de «faire une note plus statistique, avec plus de données, à partir de toutes les réponses et réactions».

Marshall McLuhan, reviens, ils sont devenus fous

Quant à l'agitation médiatique autour du rapport et du jeune homme, Julien Rossi la trouve un peu «démesurée» pour un rapport qu'il trouve «intéressant, sans être révolutionnaire». «Il ne change pas le monde, mais là on a quelqu'un qui explique comment les médias marchent pour lui et qui n'a aucun intérêt financier à vendre son opinion».

C'est que, comme l'affirmait Marshall McLuhan, c'est ici le medium qui est le message. Dire que les adolescents aiment les réseaux sociaux, pas la pub, et ne sont pas des lecteurs assidus de quotidiens, ce n'est pas nouveau. Mais dès que c'est un adolescent qui le dit — et quand cet adolescent est publié par Morgan Stanley et envoyé aux plus grands PDG mondiaux — on lui donne (enfin?) de l'importance.

«Ce qui a attiré, c'est la démarche plus que le fond», admet Julien Rossi. «Le fait de publier un adolescent est original, le contenu pas tant que ça, même si le ton est nouveau: quand on est analyste on doit toujours ménager la chèvre et le chou, quand on a 15 ans, on s'en fout».

Haro sur les stagiaires!

En réaction à cet avis asséné comme une vérité absolue, de nombreux médias ont, à leur tour, enlevé leur stagiaire de sa mission machine à café pour le faire témoigner. Business Week a ainsi demandé à Benjamin Montague, son stagiaire de 17 ans, d'écrire un article et d'enregistrer une vidéo — où le pauvre a l'air très stressé — en guise de réponse. Il y explique que dans son école, de nombreux jeunes lisent les journaux, qu'il utilise iTunes régulièrement, qu'il regarde trop la télévision, se sert de son téléphone fixe pour appeler gratuitement d'autres fixes, bref,qu'il n'a pas du tout la même consommation des médias que Matthew.

La BBC a demandé son avis à Scott Cambell, le jeune de 13 ans en passé de devenir l'expert «teen» du site, (l'ado édite son propre site web de news où il avait déjà écrit «j'ai échangé mon iPod pour un vieux walkman pour une semaine»). Même recours à des voix adolescentes divergentes parmi les lecteurs mécontents du Financial Times, et dans un article du Guardian.

Ce qu'il ressort de tous ces témoignages, c'est une diversité d'expériences et de consommations. Parce que l'ado n'est pas une entité mollement homogène. Exactement comme dans le monde adulte, il y a des adolescents riches, pauvres, de classe moyenne, «lettrés numériquement» ou pas, etc. Comme le souligne Charlie Beckett du centre de recherche POLIS — qui finance une chercheuse spécialisée dans l'études des jeunes et des médias en ligne, il est impossible de généraliser l'expérience de Matthew Robson à celle de tous les adolescents britanniques, et encore moins à celles de tous les adolescents d'Europe, Etats-Unis, Australie...

La passion de la City et d'une partie des médias pour Matthew Robson pourrait être productive, aime à croire Charlie Beckett: elle pourrait amener à voir se développer davantage de recherches sur les rapports entre jeunes et les médias d'aujourd'hui. Et Suw Charman-Anderson de rappeler qu' «une pluralité d'anecdotes n'est pas l'équivalent de données», et qu'il existe des chercheurs spécialisés dont les travaux ne sont pas assez médiatisés, comme Danah Boyd ou Sonia Livingstone.

Extraordinaire, un ado parle!

Pire que Morgan Stanley, qui après tout n'a fait que réaliser avec succès un coup marketing, pire même que certains — la majorité — des médias qui se sont contentés de résumer le rapport sous l'angle «Un ado parle! C'est forcément extraordinaire!», les vrais perdants de l'histoire, ce sont les PDG et autres fonds bancaires spécialisés dans les médias.

L'équipe de Morgan Stanley a reçu des dizaines de coups de fils et d'emails de leur part et le rapport a même été discuté à la conférence américaine Allen & Co Sun Valley, qui rassemble des grands PDG, des hommes politiques et des responsables de médias. Il n'y a rien de rassurant à voir leur étonnement et leur engouement devant un rapport qui, au final, ne fait que répéter — en des termes sûrement un peu plus direct, certes — ce que des chercheurs, les médias, et le bon sens, leur dit depuis des années.

Cécile Dehesdin

Image de une CC Flickr Larsz

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Comments

pffffff déconnecté de la réalité !

Comme quoi il faut vraiment rien avoir à dire et aligner des évidences, des"tautologies" pour que des PDG écoutent les moins de 20 ans ? donc comme la conclusion de l'auteur je confirme que cela fait très peur mais n'est même pas surprenant.
Qui a dit déconnecté du réél...
En revenant sur la page d'écriture du stagiaire :
Savoir que les gens n'aiment pas les pubs "traditionnelles" et qu'ils préfèrent alors que les pubs virales qui elles, sont plus créatives. La plus mauvaises agence de pub vous l'aurait dit.
Savoir qu'un ado de 15 ans qui n'a pas de ressources n'achète pas sur le net légalement de la musique mais utilise les moyens gratuist ex :"streaming" et myspace waouh là encore il est percutant dans ses propos.
Hier, sur la chaîne de l'assemblée dans un documentaire sur les salaires et les conditions de vie de familles pauvres, le gamin devait avoir entre 11 et 13 ans et il avait des propos nettement plus intelligents que ce gamin de 15ans.
Sinon moi je suis étudiant et je préfère faire la fête voir mes amis et m'amuser que de travailler en job d'été, quand je sort je préfère le beau temps que la pluie. Morgan Stanley vous voulez pas me publier j'ai plein d'évidence à énumérer, je peux même demander à des amis pour cela ...

jemery

Faut-il virer les PDG clients de Morgan Stanley: Oui

Ca leur donnerait plus de temps pour parler à leurs enfants, petits-enfants, neveux nièces etc.
Plus sérieusement, je pense qu'ils sont totalement désespérés, face à un monde dont ils ont le sentiment qu'il leurs échappe.
Un tel succès participe de deux sentiments:
Ecouter les "vrais gens" chers à Jean Pierre Pernaut;
Et si c'est dans le journal (comprendre diffusé par Morgan Stanley), c'est que c'est vrai.

Leur fonctionnement est à l'opposé de celui des spectateurs du journal de 13h de TF1. Jean Pierre fonctionne sur l'effet miroir. Il présente à ses spectateurs des gens qui leurs ressemblent et qui leurs disent des choses rassurantes: la pluie mouille, il fait froid en hiver, chaud en été etc.
Pour ces PDG au contraire, c'est l'étrangeté même de cet adolescent qui devient rassurante parce que d'habitude ils écoutent des universitaires et sociologues de tout poil et que depuis la crise, ils ont quelques doutes sur les spécialistes de la spécialité... Ils sont vieux, il est jeune. Il parle de quelque chose que les jeunes utilisent mieux et plus que les vieux, il a surement raison. Mais ils n'arrivent quand même pas à se délivrer de leurs vieux réflexes et c'est l'étiquette Morgan Stanley qui va rende cet ado audible et crédible là où ne l'était pas leur neveu ou le fils de leur chauffeur.

Sur le fond, c’est pathétique et inquiétant. Pathétique, parce que ça montre à quel point ils sont coupés du monde qui les entoure. Les ados ne doivent pas manquer dans leur entourage, mais jusqu'à présent ils n'avaient jamais pensé à les écouter. Inquiétant, parce que l'on comprend mieux le succès d'une escroquerie à la Bernard Maddof. Face à une apparence de légitimité, ils perdent tout esprit critique.

El Gato

Si les PDG se basent sur une

Si les PDG se basent sur une note de Morgan Stanley en place d'étude maketing serieuses (et il y en a plethore) alors c'est qu'ils ont oublié tout les basiques du marketing.

N'est-ce pas plutôt beaucoup de bruit pour rien ?

Retour a la machine a café

c'est accorder beaucoup d'intéret a cette note, qui au fil des commentaires devient une étude puis un rapport ou que sais-je encore. il s'agit d'une auto-interview que les responsables de morgan stanley ont jugé "interessante" de publier, plus, probablement pour valoriser le "travail" du stagiaire que pour lui donner une quelconque valeur sociologique ou "marketing" . N'en tirons pas de conclusions hatives sur la qualité des dirigeants et des décideurs. Les stagiaires ont bien souvent passé leur temps a chercher du café et observer et beaucoup d'entreprise tentent de mieux les intégrer pendant leurs périodes de stage. Meme lorsqu'ils sont jeunes et inexpérimentés. Nous pouvons nous interroger également sur la nature de l'information, sa qualification et la faculté que nous avons à la déformer et l'interpréter facon "café du commerce". Alors oui retour "a la machine a café" pour tout le monde

brozerman

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