France

L'inversion des bourdes: quand la volonté d'enterrer le sarkozysme redonne la main à Sarkozy

Olivier Biffaud, mis à jour le 14.03.2014 à 9 h 51

Comment le gouvernement a-t-il pu se retrouver en position d’accusé alors que les très lourds soupçons (et des enquêtes préliminaires, et des perquisitions spectaculaires et des écoutes judiciaires) pèsent sur le camp d’en face?

Le 17 février 2014.  REUTERS/Philippe Wojazer

Le 17 février 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

C'est comme s'il était toujours en division d'honneur. Comme s'il voulait rester chez les amateurs. Comme s'il ne voulait pas vraiment se frotter aux professionnels. En l'espace de deux jours, le gouvernement a confirmé, de façon éclatante, cette impression qui domine depuis bientôt deux ans: il ne parvient pas à se défaire de son statut d'équipe composée d'amateurs. A croire que la formation continue dans laquelle il baigne depuis le 16 mai 2012, date de la formation du premier gouvernement Ayrault, ne lui sert de rien.

En l’espace de deux semaines, une avalanche de mauvaises nouvelles a déferlé sur l’UMP. Le Point ouvre le bal, le 27 février, avec l’«affaire Copé». L’hebdomadaire publie une enquête assurant qu’une filiale de Bygmalion, une société appartenant à deux proches du président du principal parti de l’opposition, a profité de la campagne présidentielle pour facturer un peu lourdement ses prestations en faveur de Nicolas Sarkozy.

Sonné, Copé convoque la presse pour une «déclaration officielle» qui doit faire office de pare-feu. Le résultat est un fiasco complet. Ses appels à la transparence de la vie politique et médiatique tombent totalement à plat. Il est vrai que quelques mois avant, le patron de l’UMP s’était opposé, avec la majorité des députés de droite, à un projet de loi gouvernementale sur... la transparence!

Le Canard enchaîné prend le relais la semaine suivante, le 5 mars, en révélant que Patrick Buisson, conseiller de Nicolas Sarkozy pendant cinq ans à l’Elysée, enregistrait avec un dictaphone ses conversations avec le président de la République et avec ses collaborateurs, à l’insu de tout le monde. Buisson, qui se revendique monarchiste, a fait l’essentiel de son parcours politique à l’extrême droite dont il affectionne les méthodes. Jusqu’à les utiliser lui-même.

Fureur de Sarkozy qui, à juste titre, s’estime trahi par celui qui a inspiré ses prises de positions les plus raides à la fin du quinquennat. Le coup est rude. Cette deuxième salve met KO debout l’UMP.

Le gouvernement devient accusé, sans présomption d’innocence

Deux jours à peine s’écoulent et voilà que Le Monde du 7 mars passe une troisième couche. Cette fois, on apprend que l’ancien chef de l’Etat a été placé sous écoute judiciaire car il est soupçonné par des juges d’instruction dans une affaire, entre autres choses, de trafic d’influence. Au fil des jours, il apparaît que son avocat, Me Thierry Herzog, lui a procuré un second téléphone portable ouvert sous une identité d’emprunt –Paul Bismuth, sans que celui-ci soit prévenu– afin de se mettre à l’abri d’écoutes dont ils auraient pu être informés préalablement. Dès lors, l’UMP n’est plus sonnée ou KO debout, mais «elle est à terre», comme le glisse, en confidence, un ancien ministre de droite.

Mais par un prodigieux retournement de situation, c’est Christiane Taubira qui se retrouve mise en accusation par les ténors de la droite, Copé en tête, trop contents d’avoir trouvé le moyen de la déstabiliser. En cause: une succession de «mensonges» sur la date à laquelle la ministre a été informée des écoutes pratiquées sur Sarkozy et sur le degré d’information qui était le sien.

Au lieu de «mensonges», le PS et les ministres qui assurent la défense de Taubira dans les médias préfèrent utiliser le terme «maladresses». A vrai dire, «mensonges» ou «maladresses», peu importe la terminologie utilisée parce que l’UMP a réussi son coup.

Par un savant enfumage secondaire, elle est parvenue à noyer l’affaire principale. Charles Pasqua n’aurait pas fait mieux. L’ancien ministre est connu pour avoir traîné une batteries de casseroles et avoir laissé à la postérité cette leçon de communication:

«Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien.»

Comment le gouvernement a-t-il pu se fourrer dans une situation pareille? Comment a-t-il pu se retrouver en position d’accusé, sans même bénéficier de la présomption d’innocence, alors que les soupçons, avec la présomption d’innocence, pèsent sur le camp d’en face? Et de manière assez lourde puisqu’à chaque fois des juges d’instruction ont estimé les interrogations suffisantes pour ouvrir des enquêtes préliminaires, procéder à des perquisitions spectaculaires ou mettre les intéressés sur écoutes judiciaires.

Comment Ayrault et ses ministres ont-ils trouvé les moyens d’être présentés comme les arroseurs arrosés, expression du reste impropre puisqu’ils se retranchent, sans doute à bon droit, derrière l’indépendance de la justice?

Les bonnes intentions, sans acte fort, ne servent à rien

Malgré les alertes répétées –les couacs en tous genres– depuis plus de vingt mois, le gouvernement donne le réel sentiment de n’avoir rien appris. L’opinion a l’impression que le pays est dirigé par une équipe d’amateurs qui ne parvient pas à passer professionnelle. La faute incombe aux membres du gouvernement eux-mêmes qui, à quelques exceptions près comme Laurent Fabius, n’ont jamais été investis de responsabilités ministérielles avant 2012. Mais pour un ministre des Affaires étrangères, blanchi sous le harnais, dont personne ne met les compétences en doute ou un ministre de la Défense, bref secrétaire d’Etat à la mer en 1991-1992, qui tient la boutique, combien d’autres sont invisibles, évanescents, voire absents?

En dehors de leur manque de poids politique, certains sont potentiellement dangereux dans leur communication. Au point de mettre parfois en péril le gouvernement. Mais sont-ils vraiment les seuls responsables? Bien sûr que non! Si l’équipe gouvernementale avait à sa tête un vrai meneur d’hommes, un coach politique qui sache s’imposer à la troupe, les choses iraient probablement moins de travers. Un Premier ministre sort de l’ordinaire quand il a un petit truc en plus par rapport aux autres. Ce supplément qui fait qu’il a été choisi pour occuper le poste.

Là, Jean-Marc Ayrault est comme François Fillon: propre sur lui et... charismatique comme une enclume. De quoi entraîner la bande vers les sommets de la popularité et souder l’opinion pour la conduire vers un horizon radieux. Ennuyer le peuple ne donne jamais de bons résultats.

Mais on dirait que François Hollande se soucie comme d'une guigne de la popularité, de l’horizon radieux et du risque de l’ennui, celui-là même qui démobilise l’opinion. Le président de la République, qui se voulait «normal», ne semble pas attacher une importance démesurée au «casting» de son équipe et encore moins à son «coaching». Ce n’est pas sa moindre erreur. Certes, on voit bien ce qui anime profondément le chef de l’Etat: rompre avec une certaine manière de gouverner –entendez celle de Nicolas Sarkozy– et couper avec de mauvaises habitudes –ici, la dépendance ou l’instrumentalisation de le justice.

En l’espèce, les bonnes intentions sans aucun acte fort ne sont pas d’une très grande utilité politique.

Olivier Biffaud

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
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