Economie

Télécoms: trop de concurrence tue-t-il la concurrence?

Gilles Bridier, mis à jour le 17.03.2014 à 10 h 34

Alors que la France compte autant d’opérateurs que les Etats-Unis, une consolidation du secteur aurait pu intervenir avec le rachat de SFR par Bouygues, mais Vivendi préfère vendre à Numericable. Et pour le consommateur, vaut-il mieux en France une concurrence à trois ou à quatre?

REUTERS/Éric Gaillard.

REUTERS/Éric Gaillard.

La concurrence a-t-elle vraiment les vertus qu’on lui prête? Depuis la grande vague des déréglementations de la fin du siècle dernier, les arguments n’ont pas manqué pour justifier la fin des monopoles publics.

Mais lorsque des opérateurs exploitent des réseaux qu’il faut construire, développer et entretenir, l’expérience montre que le bon dosage de concurrence pour garantir des prix bas sans mettre en péril la qualité du service n’est pas facile à établir.

Une illustration en est donnée aujourd’hui dans les télécoms avec l'épisode de la vente de SFR par Vivendi. Mais la question vaut aussi pour les chemins de fer, ou la distribution de l’électricité et du gaz.

La concurrence… pour les autres

En France, une loi de 1996 a consacré l’ouverture du secteur des télécoms à la concurrence. Trois opérateurs –Orange, SFR et Bouygues Télécom– se sont alors partagé le marché, sans que le consommateur y trouve totalement son compte tant les offres étaient semblables. Pas étonnant: un mécanisme d’entente et d’échange d’informations, sanctionné par l’Autorité de la concurrence, a fonctionné de 1997 à 2003.

C’est la démonstration que même si les entreprises clament haut et fort leur préférence pour un système concurrentiel qui agit comme un aiguillon, rien n’est malgré tout plus confortable qu’un bon vieux monopole ou un oligopole savamment organisé avec des marges qui les avantagent toutes. Pour le plus grand bénéfice des actionnaires… jusqu’à ce que des ententes illicites soient démontrées (comme ce fut aussi le cas pour des banques, des fabriquant de téléviseurs ou de lessive… la liste est longue!)

En fait, malgré ses supposées vertus, la concurrence ne fonctionne que lorsqu’un gendarme, comme la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), veille au grain. Ou qu’un nouvel entrant vient jouer les empêcheurs d’opérer en rond: lorsqu’un quatrième opérateur, Free, entra avec grand fracas sur le marché français des télécoms en 2012 en cassant les prix, on vanta les bienfaits d’une concurrence régénérée.

Quand Vivendi a fait part de son intention de céder sa filiale SFR, le discours a changé: trois opérateurs seraient mieux que quatre pour garantir concurrence et qualité de service, ont affirmé aussi bien Arnaud Montebourg au gouvernement que Xavier Niel, le patron de Free, étonnamment sur la même longueur d’ondes.

C’est que, pour ne pas se retrouver sous le coup d’une accusation de position dominante en rachetant SFR, Bouygues a proposé à Free de lui vendre son réseau de 15.000 antennes et ses fréquences. Il ne serait donc resté que trois opérateurs. Et le trublion serait rentré dans le rang.

Mais cette hypothèse, qui sembla tenir la corde, semble aujourd’hui enterrée. Car le conseil de surveillance de Vivendi lui a préféré le 14 mars l’offre de la société Altice, maison-mère luxembourgeoise de Numericable qui, en réalisant un investissement deux fois plus lourd que ce qu’elle pèse, ambitionne de devenir en une seule opération un poids lourd des télécoms. SFR et Numericable vont ainsi entrer en négociations exclusives.

Un retournement de situation est toujours possible au cas où l’Arcep, autorité de régulation des télécoms, refuserait en fin de course le montage qui sortira de cette négociation. Mais Numericable est maintenant bien placé pour gagner la partie, malgré l’engagement pour l’offre concurrente du ministre du Redressement productif, qui ne manque pas de pointer la «sophistication» des montages financiers à l’origine d’Altice.

Effet de balancier

Mais lorsqu’il est question de concurrence, le consommateur est forcément au centre du débat. Or, en la circonstance, où est son intérêt? Où doit être placé le curseur de la concurrence pour que, au bout du compte, il bénéficie effectivement de tarifs attractifs, comme s’y engage Benoît Hamon, le ministre en charge de ces dossiers?

La construction d’un réseau –qu’il s’agisse d’antennes de télécommunications, de voies de chemin de fer, de lignes électriques ou de conduites de gaz– implique de lourds investissements. D’abord, pour couvrir les territoires et assurer aux citoyens une égalité d’accès à des services de qualité.

Ensuite, pour entretenir le réseau afin d’assurer la sécurité des consommateurs. Du temps des monopoles, c’était finalement assez simple. L’introduction de la concurrence a singulièrement compliqué la donne.

Qui prend en charge les investissements, les coûts d’entretiens? Selon quelle clé de répartition, lorsque plusieurs opérateurs interviennent sur le même réseau, ou à quels niveaux de péage pour avoir accès au réseau lorsqu’il est géré par une autorité indépendante?

D’une façon ou d’une autre, ces divers coûts sont répercutés sur le consommateur. Si un opérateur s’en trouve exonéré, il est bien sûr avantagé pour pratiquer des prix bas et défier les autres opérateurs, obligés de baisser les leurs.

Ce fut le débat ouvert par l’irruption de Free dans le mobile. Bouygues et SFR avaient critiqué l’arrivée d’un nouveau venu sur leurs plates-bandes, arguant d’une concurrence déloyale du fait de son accord d’itinérance avec Orange pour utiliser ses antennes et faire ainsi l’économie de la construction d’un réseau.

En s’engageant par obligation dans la guerre des tarifs initiée par leur nouveau concurrent, les trois opérateurs en place ont mécaniquement vu fondre leurs marges. Ce qui a réduit la rentabilité des capitaux investis dans le secteur et les a pénalisés pour développer des nouvelles technologies comme la 4G (ce qui explique en partie leur retard) ou améliorer leur couverture du territoire. Du coup, Vivendi a procédé à de nouveaux arbitrages qui l’ont amené à sortir du jeu et céder SFR.

Pour profiter des économies d’échelles générées par les effets de masse, les opérateurs qui exploitent des réseaux ne peuvent guère espérer rallier des consommateurs qui ne soient déjà clients d’un concurrent. Ils doivent donc conquérir les parts de marché sur le dos de leurs concurrents.

Pour y parvenir, deux solutions: racheter les autres entreprises dans la même compétition ou les expulser du marché en pratiquant une guerre des prix. SFR sortant du jeu, Bouygues Télécoms devait en toute logique tenter de l’acquérir. Ainsi, l’arrivée de Free sur le marché aurait abouti à un retour de balancier pour revenir à une concurrence plus réduite.

Concentration et concurrence sont ainsi deux facettes d’un même processus. Mais finalement, la France devrait conserver quatre opérateurs.

La pertinence de la consolidation

Toute la question pour le consommateur, c’est de savoir à quel moment il tire un avantage du mouvement de balancier. Certes, pour rassurer le gouvernement et les consommateurs, Xavier Niel avait assuré que, pour continuer à se développer, il ne se serait pas détourné de sa stratégie de bas tarifs. Mais il aurait dû aussi rémunérer ses actionnaires et amortir le rachat du réseau Bouygues, tout en continuant d’innover et de poursuivre la couverture du territoire. Aurait-il pu éviter de se retrouver dans la même logique que ses concurrents?

La problématique n’est pas franco-française, mais se pose aussi au niveau de l’Union européenne. Par exemple, au nom de la sauvegarde de la concurrence, la Commission de Bruxelles est attachée à la lutte contre l’abus de position dominante.

Mais appliquée au niveau national par chacun des 28 membres de l’Union européenne, tous jaloux de leur souveraineté nationale, cette politique a débouché sur un nombre excessif d’opérateurs en Europe –quelque 140– et empêche leur croissance. Avec des conséquences néfastes pour leur compétitivité et leur capacité à innover. Pas idéal pour le consommateur! Ni pour le secteur des télécoms, handicapé par un morcellement de l’Europe inadapté au secteur et à ses enjeux.

Du coup, la Commission européenne préconise maintenant le passage à une nouvelle étape pour avancer vers une Europe des télécoms.  Elle propose que les opérateurs n’aient dorénavant besoin que d’une seule autorisation pour exercer dans l’ensemble des pays membres. Une disposition qui pourrait favoriser une diminution du nombre des opérateurs.

De ce point de vue, le choix du conseil de surveillance de Vivendi maintenant quatre opérateurs en France –autant qu’aux Etats-Unis– tourne le dos à une consolidation du secteur. C’est peut-être salutaire pour l’emploi, pas forcément pour la qualité de service.

Gilles Bridier

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Journaliste
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