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Pourquoi les photos de la guerre en Syrie n'en ont pas changé le cours

Un soldat de l'Armée syrienne libre inspecte un appareil photo dans la banlieue de Raqqa, dans l'est de la Syrie, le 13 septembre 2013. REUTERS/Nour Fourat.

Un soldat de l'Armée syrienne libre inspecte un appareil photo dans la banlieue de Raqqa, dans l'est de la Syrie, le 13 septembre 2013. REUTERS/Nour Fourat.

Le photojournalisme n'est pas suffisant. Il doit être reçu et réinterprété correctement par les médias, le public et les politiques.

Parfois, les mots ont le pouvoir d’impulser un changement. Certains livres, discours ou articles l'ont démontré. Les images ont-elles également ce potentiel? L’une ou plusieurs d’entre elles pourraient-elle changer le cours de la guerre en Syrie, qui dure depuis le 15 mars 2011?

«La photographie a toujours largement influencé l’opinion publique et parfois même certains gouvernements», affirme Aidan Sullivan, vice-président de Getty Images à Londres. Immédiatement, on pense à l'incontournable photographie d'une petite fille fuyant un bombardement au napalm, prise le 8 juin 1972 par Nick Ut pendant la guerre du Vietnam, qui en quelques jours fit la une des journaux du monde entier et suscita l’indignation de nombreux citoyens.

On revient toujours à cet exemple. En réalité, on pourrait en citer d’autres, comme les clichés du photographe britannique Don McCullin pendant la guerre du Biafra (1967-1970) au Nigéria, qui ont précipité la création de Médecins sans frontière.

«La couverture photojournalistique de la guerre syrienne a été extrêmement importante dans la compréhension et l’intérêt pour le conflit et les souffrances qu'il implique», affirment Robert Hariman et John Louis Lucaites, blogueurs et auteurs du livre No Caption Needed: Iconic Photographs, Public Culture, and Liberal Democracy. Pourtant, malgré la découverte de 55.000 photographies insoutenables prises par la police du régime syrien, témoignant de la torture utilisée par ces mêmes forces sur plus de 11.000 prisonniers, malgré l’accumulation de preuves visuelles du recours aux armes chimiques (dont le magnifique travail du photographe Laurent Van der Stockt pour Le Monde), la guerre s’éternise. La photographie serait-elle aujourd'hui sans pouvoir sur la résolution d'un conflit?

Un conflit difficile à documenter...

On attribue depuis longtemps à la photographie de guerre un rôle de persuasion: «L'image horrible doit créer une rencontre directe, qui produit un choc moral, qui produit un effet décisif», expliquent Robert Hariman et John Louis Lucaites sur leur blog. A sa parution, la fameuse photographie prise au Vietnam était par exemple «extraordinaire», commente Fred Ritchin, auteur d'Au delà de la photographie: le nouvel âge et chroniqueur pour le magazine Time.

Les photographies de la guerre en Syrie, elles, ne montrent rien de «nouveau»: elles nous disent «que les régimes autoritaires et brutaux sont effectivement autoritaires et brutaux». Il n'y a donc pas réellement eu de choc moral. 

Il faut dire que le conflit en Syrie est particulièrement difficile à documenter. Ce pays, en raison de la nature autoritaire du régime et de l'emprise de ses services de sécurité et de renseignement, a longtemps été l'un des plus policés du monde arabe.

A la différence des révolutions égyptiennes, tunisienne ou lybienne, qui ont été largement couvertes, «la situation actuelle en Syrie pose de nombreux problèmes aux journalistes car ils ne peuvent pas s'y rendre», explique le photographe Mads Nissen. Le régime ne fournit que très peu de visas de presse et de nombreux journalistes ont été pris pour cible, kidnappés ou même tués. En conséquence, de moins en moins y partent en reportage.

>>> A lire également: «Syrie: cinq photographies qui symbolisent trois années de guerre»

De plus, les pays occidentaux se sont rendus compte, au fur et à mesure de la guerre, que la situation n’était pas aussi simple qu'on ne le croyait. En réalité, une part non négligeable des Syriens considère le régime de Bachar al-Assad comme la meilleure option, soit parce qu’ils le soutiennent réellement, soit parce qu’ils ont peur que ce qui viendra après puisse être encore pire. Les opposants sont certes nombreux, mais le rapport de force n'a toujours pas été inversé. 

Camp de réfugiés de Cyber City, Jordanie, le 2 septembre 2013 © Mads Nissen / Panos Pictures / Cliquez ici pour lire le témoignage du photographe

«En Syrie, il est difficile de savoir qui a raison et qui a tort», constate Fred Ritchin. Différents témoignages ont par exemple souligné que les viols, les violences et les actes de torture étaient commis à la fois par les forces du régime et par les membres de l'Armée syrienne libre (ASL). On ne peut faire de raccourci schématique avec d'un côté les bons, de l'autre les méchants. 

... mais trop d’images

«Il est très difficile aujourd'hui pour une photographie de changer le cours d’une guerre», poursuit Fred Ritchin. Le cliché de Nick Ut n’aurait pas le même impact en 2014, car le torrent d’images a tendance à empêcher les photographies au potentiel iconique de sortir du lot. C’est pour cette raison que ni la guerre en Syrie, ni celle en Afghanistan n'ont engendré d'image réellement emblématique.

«Chaque jour aux Etats-Unis, 4.000 photographies sont publiées toutes les secondes, complète Fred Ritchin. On ne sait plus où regarder. Pendant la guerre du Vietnam, une photographie pouvait se retrouver en Une et rester pour une journée entière, les gens en parlaient. Aujourd’hui, sur les sites internet, les photographies restent quelques minutes avant d’être remplacées par une autre image.»

C’est aussi ce qu’explique à The Atlantic le photographe du New York Times James Estrin, coéditeur du blog Lens. Si Internet et les réseaux sociaux ont rendu la photographie populaire et accessible, il ont aussi changé la nature des photographies: les images que l’on partage en ligne sont celles de notre déjeuner, de notre famille et de nos amis. «Il n’y a plus de place pour la guerre», conclut Fred Ritchin.

Il existe pourtant beaucoup d'images du conflit syrien car, dans un contexte de développement des nouvelles technologies et de manque de journalistes sur place, les journalistes-citoyens se sont multipliés. «Leur avantage, c’est de ne pas avoir à suivre un style ou une façon de travailler, explique Fred Ritchin. Ils n’essaient pas d’être publiés dans tel ou tel magazine et ils ont donc plus de liberté pour prendre leurs clichés. Il ont aussi plus de pouvoir que les professionnels dans le sens où ils ont souvent accès plus facilement aux évènements et ils sont de fait plus nombreux.»

>>> A lire aussi: «Syrie, la mort derrière l'image», notre portfolio de photos de Molhem Barakat, photographe tué le 20 décembre 2013.

C’est pour cela que de nombreuses agences de presse ont commencé à diffuser des images amateures, voire des captures d’écran des réseaux sociaux. Or, le travail amateur pose problème car les informations qu’il prétend fournir sont invérifiables et proviennent la plupart du temps de militants.

Chaque crise (la Syrie comme le Vénézuela récemment n'y ont pas échappés) voit maintenant la publication de photographies truquées ou fausses car ne correspondant pas en réalité à l'évènement dont elles prétendent témoigner. Les personnes qui soulèvent ces questions sont de plus en plus nombreuses, surtout depuis la récente polémique lancée par James Estrin sur l'authenticité des photographies fournies par les photographes freelance syriens de Reuters et les principes éthiques de l'agence. 

«La photographie n'a plus la même crédibilité»

«La photographie n’est plus le même médium et n’a plus la même crédibilité qu’avant», ajoute Fred Ritchin. «Le lecteur peut facilement être manipulé, soit par le point de vue du photographe, soit par la manipulation numérique.»

Or, la photographie ne peut peser sur les évènements que si une sorte de «contrat social» entre le photojournaliste et le public est respecté. Comme le rappelle Fred Ritchin dans un article du Time, la véracité des photographies est essentielle pour provoquer une réponse personnelle et sociale et, dans une guerre d'images dans laquelle chaque photographie peut être suspecte, ce «contrat social s’effiloche».

«C'est pour cela que nous devons maintenir des standards très hauts pour qu’il n’y ait pas de doute sur la véracité de ce que les photojournalistes nous montrent. Il y a des milliards d’images qui circulent sur la blogosphère mais les photographies de qualité qui racontent une histoire et qui ont du sens doivent continuer à se détacher», insiste Aidan Sullivan.

Les photographies amateures manquent aussi souvent d'esthétique, de composition et de cadrage. Et si elles sont synonymes d'authenticité et d'immédiateté, elles ne s'inscrivent pas forcément dans une démarche journalistique réfléchie et négligent certaines facettes du conflit.

La photographie amateur est essentielle mais pas suffisante. «C’est facile de faire une photographie de quelqu’un qui pleure, mais c’est plus dur de faire pleurer ceux qui la regardent», résume Mads Nissen. 

L’impression d’être inutiles

Sauf qu'être ému ne suffit pas. «Il reste qu'on ne sait pas quoi faire avec la Syrie», constate Fred Ritchin. «Aujourd’hui, il y a des dizaines de conflits un peu partout dans le monde: en Syrie, en Ukraine, au Congo...Lequel est le plus important? La guerre du Vietnam était le conflit de l’époque que tout le monde observait. On pensait aussi qu’un-demi million de personnes dans les rues pourraient influencer un gouvernement et qu’il pourrait les écouter. Aujourd’hui, les gens pensent qu’ils n’ont plus autant de pouvoir. D'ailleurs, si on va dans la rue pour la Syrie, on demande quoi exactement? Que sommes nous supposés faire? Lancer des bombes sur la Syrie?» 

«Notre travail est très délicat, comme nous devons montrer la réalité de ce qui se passe sur le terrain de la façon la plus objective possible. Après, c’est au spectateur de dresser ses propres conclusions», poursuit le photographe Sébastiano Tomada.

Des soldats de l'Armée syrienne libre tentent de sauver la vie d'un civil gravement blessé par un sniper de l'armée du régime sur une ligne de front d'Alep, le 21 octobre 2012 © Sebastiano Tomada / Sipa Press / Cliquez ici pour lire le témoignage du photographe

Et s'il est très difficile pour une photographie de changer le cours d'une guerre, c'est qu'il est très compliqué d'atteindre un consensus public sur une question. «Ce n’est pas parce que les êtres humains sont stupides ou lâches moralement (bien que nous le sommes). Nous sommes aussi des individus vivant dans des sociétés pluralistes dotées d’institutions démocratiques. Les images convainquent, mais l’éventail des effets est plus large et moins immédiatement évident que ce qui est typiquement présumé», expliquent les auteurs de No Caption Needed.

Face à cette «impuissance», «il est clair que le photojournalisme doit se réinventer», poursuit Fred Ritchin:

«Les photographes documentaires devraient se demander si leur stratégie est efficace. Comment contextualiser notre travail? Notre façon de le présenter attire-t-elle l’attention des gens? Les films et les romans ont été réinventés. La photographie elle, est, toujours la même depuis Capa et les années 1930»

Mais ce ne sont pas seulement les photos ni les photographes auxquels il faut s'intéresser. Pour Robert Hariman et John Louis Lucaites, la «responsabilité» de l'impact d'une photo ne lui appartient pas mais «aux médias, au public et, de façon encore plus importante, aux institutions politiques et à leurs acteurs eux-mêmes»:

«Le modèle de la "rencontre directe", du choc moral et de l’effet décisif est un mythe: il est pertinent parfois mais on le considère comme pertinent tout le temps, ce qui permet à d’autres éléments de la structure sociale d’échapper à leurs responsabilités. Au lieu de se soucier soit d’une image, soit de celui qui la regarde, peut-être devrions-nous à la place demander qui d’autre peut avoir la réponse à l’enchevêtrement continu de la modernité avec l’horreur.»

Le photojournalisme a le pouvoir de dévoiler des situations, de pointer du doigt des dysfonctionnements, mais il ne peut endosser le rôle des politiques. «Le photographe doit nous montrer ce qui se passe, de différentes façons, avec divers procédés, divers idées, un contexte, mais un photographe ne peut pas diriger un mouvement politique, conclut Fred Ritchin. Le photographe montre, mais c’est ensuite aux gouvernements et aux politiques de répondre.»

Fanny Arlandis

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