Monde

Dix ans de règne, 25 années de prison, et 2 millions d’euros d’amende

Reporters sans frontières, mis à jour le 27.07.2009 à 8 h 33

La chronique hebdomadaire de Reporters sans frontière.

Dix ans après l'accession de Mohammed VI au trône du Maroc, le bilan de la situation de la liberté de la presse est contrasté. Après les réelles avancées du début du règne, les reculs et crispations se sont multipliés, notamment à partir de 2002. Aujourd'hui, l'avenir de la liberté de la presse au royaume chérifien dépend en grande partie de la réforme du code de la presse.

Les conditions de travail au sein de la presse marocaine se sont améliorées, avec le recul des «lignes rouges», grâce notamment à la ténacité de la presse indépendante. Malgré les risques de poursuites, les journalistes marocains peuvent aborder avec une certaine audace des thèmes totalement tabous du temps d'Hassan II, comme le roi et la monarchie, le gouvernement, l'islam, la sexualité, le Sahara occidental...

Or, si le Maroc tolère aujourd'hui des médias plus critiques et davantage de liberté éditoriale, le Palais n'accepte toujours pas le véritable rôle de l'information. Les entraves, les archaïsmes et les réactions arbitraires demeurent. Des journalistes ou photographes subissent régulièrement la brutalité des policiers, et se voient confisquer leur matériel.

Par ailleurs, le code de la presse, à la fois vague dans ses intitulés et répressif dans son application, constitue encore une menace. Ce texte, dans sa dernière version de 2002, maintient des peines de prison pour les délits de presse, allant jusqu'à cinq ans pour «atteinte à la dignité du roi». Des journalistes et blogueurs ont été condamnés et incarcérés au cours de ces dernières années, comme Ali Lmrabet, Abderrahmane Badraoui, Anas Tadili, Mustapha Hormatallah, Younès Erraji ou encore Fouad Mourtada.

Une nouvelle épée de Damoclès pèse désormais sur les journalistes du pays : les amendes exorbitantes et disproportionnées destinées à bâillonner et à asphyxier les publications les plus audacieuses. Au cours des quatre dernières années, le nombre de condamnations à des peines de prison ferme a diminué, avec pour contrepartie une augmentation du nombre de procès intentés, officiellement ou non, à la demande du Palais, à l'encontre des responsables de journaux.

Al Massae et son directeur, Rachid Nini, ont été condamnés à verser, en octobre 2008, 6 millions de dirhams (550 000 euros) pour «diffamation» à l'encontre des procureurs du roi dans la région de Ksar El Kébir. Le 29 juin 2009, c'était au tour des trois quotidiens Al-Jarida Al-Aoula, Al-Ahdath Al-Maghribia et Al-Massae, condamnés à payer, ensemble, la somme de 3 millions de dirhams (270 000 euros) de dommages et intérêts pour «atteinte à la dignité d'un chef d'État étranger», suite à la publication de tribunes d'opinion critiquant le président libyen Mouammar Kadhafi. Vingt-quatre heures plus tard, le mensuel Economie & Entreprises s'est vu infliger, en appel, le paiement de 5,9 millions de dirhams (531 000 euros) pour «diffamation» à l'encontre d'une holding royale.

D'autres problèmes subsistent. L'accès à l'information des administrations reste difficile. Et la protection des sources n'est pas respectée par la justice ou les forces de sécurité. De plus, certaines publications étrangères continuent à être censurées lorsque leur contenu vient à déplaire, comme le numéro du 30 octobre de L'Express, dont la Une titrait : «Le choc : Jésus-Mahomet. Leur itinéraire. Leur message. Leur vision du monde». Plus récemment, le numéro 975 (du 9 au 16 juillet 2009) de l'hebdomadaire français Courrier International a été interdit, le 16 juillet 2009, par le ministère de la Communication.

Plus libéral que son père Hassan II, le roi Mohammed VI n'en envoie pas moins des signaux contradictoires quant à sa véritable volonté de démocratiser le régime et le pays. Une réforme en profondeur du code de la presse constituerait, à cet égard, un pas bénéfique. Une justice indépendante, des journalistes mieux formés, des forces de sécurité acquises à une culture des droits de l'homme, une administration plus transparente doivent répondre à ces objectifs. Il faut enfin que le Palais considère la liberté d'information comme un pilier de la démocratisation et de la modernisation du Maroc et non comme une boîte de pandore qui menace la monarchie.

Soazig Dollet, Bureau Maghreb - Moyen-Orient de Reporters sans frontières

(Photo: Reuters, le roi Mohammed VI, auprès de son frère, juillet 2002).

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