France

Le pape François est devenu le roi de la com'

Henri Tincq, mis à jour le 12.03.2014 à 14 h 37

Elu il y a un an, François a révolutionné la manière de communiquer des papes. Dans ses tweets, ses interviews à la grande presse, son sermon quotidien, ses coups de fil en direct, il a l’art des phrases ciselées, mi-douces, mi-acides, qui déconcertent, font sourire ou grincer. Florilège.

Le 26 février au Vatican. REUTERS/Tony Gentile

Le 26 février au Vatican. REUTERS/Tony Gentile

Jésus communiquait par paraboles selon les Evangiles, François d’Assise par fioretti («petites fleurs»), les papes par bulles ou encycliques, ces longs textes compliqués qui exposent l’enseignement doctrinal de l’Eglise. Mais on se souvient aussi des bonnes blagues du pape Jean XXIII (1958-1963) ou, dans un tout autre genre, des homélies politiques, enflammées et improvisées, de Jean Paul II (1978-2005), lors de ses voyages en Pologne ou dans le tiers-monde.

Le pape argentin François a été élu il y a un an, le 13 mars 2013. Depuis, signe de temps qui ont bien changé, ou triomphe d’une certaine faconde latino-américaine, Jorge Mario Bergoglio a révolutionné la manière de communiquer des papes. Il s’adresse au monde par des tweets quasi-quotidiens. Avec plus de dix millions d’abonnés, le compte Twitter @Pontifex est l’un des plus suivis parmi les chefs d’Etat. Postés en neuf langues, dont le latin, ses tweets sont pour lui un outil d’évangélisation.

Mais le pape a trouvé un moyen encore plus simple pour communiquer avec ses semblables: il décroche lui-même le téléphone («Allo, ici le pape François»). Il  appelle directement ses évêques, ses cardinaux, ses nonces, mais aussi des amis, des journalistes et des personnes toutes simples, isolées –malades, prisonniers– qui lui ont écrit et dont les lettres l’ont touché. Ces coups de fil donnent lieu à des histoires qui font le tour de Rome. Dans un livre qui vient de sortir chez Bayard («Ainsi, je changerai l’Eglise»), Eugenio Scalfari, directeur très laïque (et parfois anticlérical) du quotidien de gauche La Repubblica, raconte l’affolement de sa secrétaire, en ligne directe avec le pape qui voulait répondre à une demande d’interview de son patron.

La parole libre désarçonne

François communique aussi, chaque matin, par sa libre «méditation» de la messe de 7 heures, dans la chapelle très simple de la résidence Sainte-Marthe où, délaissant le palais et le cérémonial pontifical, il a pris ses quartiers il y a un an. Une messe suivie par des employés du Vatican ou par des visiteurs de passage. Jean-Paul II ne recevait dans sa chapelle privée que des invités triés sur le volet et Benoît XVI ne célébrait sa messe qu’en présence de ses secrétaires.

Le sermon matinal de François à Sainte-Marthe ressemble à celui d’un curé de paroisse, devenu curé du monde. Mais les «communiquants» du Vatican s’arrachent les cheveux: ces courtes allocutions improvisées, spontanées, inspirées par l’Evangile du jour ou par l’actualité, font-ils partie de l’enseignement officiel de l’Eglise? Radio-Vatican et l’Osservatore romano sont souvent désarmés par une parole aussi libre.

L’interview d’un pape dans les grands médias internationaux était aussi inimaginable il n’y a pas si longtemps. Le premier, Jean-Paul II, avait fait sauter le verrou, mais n’avait accordé, en vingt-six ans de règne, qu’un très petit nombre d’entretiens, très contrôlés, à un journaliste.

Quant à Benoît XVI, il avait accepté d’être interviewé une seule fois par un ami journaliste allemand, Peter Seewald, qui en avait fait un livre. Avec François, l’interview est devenue un mode banal de gouvernement. Celle donnée en septembre 2013 à la revue jésuite La Civilta catholica, qui traçait le programme du nouveau pontificat, a fait le tour du monde.  

En un an, le pape jésuite a donné trois grandes interviews aux trois plus grands quotidiens italiens, La Repubblica (1er octobre 2013), La Stampa (15 décembre), le Corriere della Sera  (5 mars 2014). En toute confiance et simplicité. Il n’avait même pas exigé de relire l’entretien publié, dans La Repubblica, par Eugenio Scalfari, donnant ainsi des sueurs froides à tout son entourage au Vatican.

Celui-ci est habitué aux textes pesés, soupesés, millimétrés, et le porte-parole a été obligé, quelques jours après la publication de l’entretien dans le quotidien de gauche romain, de rectifier des propos mis dans la bouche du pape. De même, Jorge Mario Bergoglio fut-il le premier pape à donner une conférence de presse dans son avion, le 28 juillet, de retour des Journées mondiales de la jeunesse au Brésil, rompant avec le traditionnel exercice des questions rédigées à l’avance par les journalistes et dûment sélectionnées. C’est au cours de cette première conférence de presse que le pape avait touché le monde par cette formule à propos des personnes homosexuelles: «Qui suis-je pour les juger

Au fil de ses tweets, de ses homélies matinales, de ses interviews à la presse, le pape François est devenu le champion des petites phrases ciselées, des bons mots, des formules trempées ou pimentées, douces ou acides, qui déconcertent son public, font sourire ou grincer. Ces expressions concrètes et imagées, amusantes ou graves, font les délices des médias.

On est loin des exposés théologiques et spirituels, bien charpentés, d’un Benoît XVI, plus apprécié des intellectuels. Dans la bouche de François, ce sont des conseils de bon sens, des recommandations ou des rappels à l’ordre, auxquels personne n’échappe, fidèles, hauts responsables de l’Eglise, hommes politiques. Un florilège va nous montrer l’étendue de son art et la netteté de ses engagements qui lui valent, depuis un an, une popularité planétaire.

Il fait d’abord un bon usage du tweet, concis, facile à mémoriser, comme celui du 7 juin 2013, dénonçant tout gaspillage: 

Le 8 juillet, dans un discours plus construit à Lampedusa où échouent les immigrés africains, il met en garde le monde contre l’égoïsme « qui nous rend insensibles aux cris des pauvres, nous fait vivre dans des bulles de savon, dans l’illusion du futile et du provisoire. Illusion qui porte à l’indifférence envers les autres. Et même à la mondialisation de l’indifférence ».

En Sardaigne, le 22 septembre, dans une rencontre avec des ouvriers,  il s’en prend à «un monde idolâtre du Dieu-argent» . Ou à la corruption, «à tous ces dévots de la déesse pot-de-vin, qui donnent à manger du pain sale à leurs enfants » (8 novembre). Dans son «exhortation» du 26 novembre, il lâche ses coups contre l’économie ultra-libérale, «une économie qui tue», contre « l’adoration de l’antique veau d’or», «le fétichisme de l’argent», «la dictature de l’économie sans visage»! Le profit à tout prix crée une «culture du déchet», dit-il: «L’être humain est un bien de consommation qu’on utilise et ensuite on jette».

Non aux chrétiens de salon

Le pape aborde les sujets les plus variés. Le 4 octobre, lors de sa visite à Assise, il lance à de jeunes mariés:

«Disputez-vous autant que vous le voulez. Si les assiettes volent, laissez-les. Mais ne laissez jamais la journée finir sans faire la paix.»

Il supplie ses fidèles chrétiens de ne pas montrer «des visages de piments de vinaigre» (le 10 mai à Sainte-Marthe), moque les «têtes d’enterrement», les «têtes de Carême sans Pâques» : comment annoncer l’Evangile sans être «joyeux»?  (31 mai, lors d’une messe pour le souvenir de Jean XXIII). 

Ce qu’il déteste par dessus tout, ce sont «les chrétiens de salon pour qui tout va toujours bien». Ou les «chrétiens amidonnés qui parlent de théologie en prenant tranquillement leur thé». Ceux-ci sont sommés d’«aller à la recherche des pauvres, qui sont la chair du Christ» (18 mai).  Le pape tourne encore en dérision « le christianisme à l’eau de rose ». Comme le 4 octobre, à Assise, où il a cette formule:

«Si nous faisions un christianisme plus humain, sans croix, sans dépouillement, nous deviendrions des chrétiens de pâtisserie, comme de beaux gâteaux, de belles confiseries

«L’Eglise n’est pas une ONG humanitaire» (formule souvent répétée), ni «une baby-sitter qui aide les enfants à s’endormir» (17 avril à Sainte-Marthe). Il ajoute: «Nous ne sommes pas les passagers du wagon de queue qui admirent les feux d’artifice du monde, la bouche ouverte et avec des applaudissements programmés». Ni «un musée folklorique d’ermites renfrognés». Les fidèles sont pressés de prier plus souvent, « mais pas comme des perroquets ». Ou de se confesser: «Le confessionnal n’est pas une teinturerie où on enlève les taches. Ni un instrument de torture où l’on distribue les coups de bâton.» (29 avril à Sainte-Marthe).

Le pape rêve d’une Eglise qui accueille ceux qui se sont éloignés d’elle, à cause de son discours moral et rigide. Il a dit en plusieurs occasions:

«L’Eglise n’est pas une douane. Elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun, avec sa vie difficile.»

Ou encore:

«Je préfère une Eglise accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Eglise malade de la fermeture, du confort, qui s’accroche à ses propres sécurités.»

 Les cardinaux et les plus hauts responsables de l‘Eglise sont rudement traités. «Le vrai pouvoir, c’est le service», dit François à maintes reprises. Dans son interview à La Repubblica, il dénonce les «bureaucrates» de son entourage, «narcissiques, flattés, servis par leurs courtisans». Et ajoute: «L’esprit de cour est la lèpre de la papauté». La Curie, qu’il veut réformer, est sommée d’être moins bavarde, moins cancanière, d’éviter «les intrigues, les favoritismes, les cercles». «Là où il y a Dieu, il n’y a pas de haine, de jalousie, et il n’y a pas de ces bavardages qui tuent les frères» (2 septembre à Sainte-Marthe). Les «évêques d’aéroport», plus préoccupés par leurs voyages ou conférences à l’étranger que par leurs diocèses, en prennent aussi pour leur grade. Comme les religieux des grands ordres priés d’accueillir davantage les refugiés ou les SDF dans leurs «couvents vides».

Ni Superman, ni Tarzan

Ces formules brutales dérangent certains cercles romains, qui regrettent parfois Benoît XVI ou trouvent François «populiste», plutôt que populaire… Comme une rock star, le pape élu il y a un an, plébiscité fin 2013 dans certains médias comme «homme de l’année», vient de faire la couverture du journal Rolling Stone. Depuis quelques jours, il dispose aussi d’un fan-magazine entièrement à sa dévotion, appelé Il mio papa («Mon pape»), appartenant au groupe Mondadori de Silvio Berlusconi, dont la filiale française publie Closer, Grazia ou Télé Star!

Jorge Mario Bergoglio ne cesse pourtant de se revendiquer comme un homme simple et normal. Dans son interview du 5 mars au Corriere della sera, il dément le bruit qui court depuis longtemps à Rome, selon lequel, la nuit, il sort des murs du Vatican pour aller donner à manger aux sans-abri sur la rue Ottaviano. Il s’explique:

«Dépeindre le pape comme une sorte de Superman, une espèce de star, me paraît une offense. Le pape est un homme qui rit, qui pleure, qui dort bien et qui a des amis comme tout le monde. Une personne normale.»

Il confie ne pas aimer «la mythologie qui monte autour du pape François».

Il y a quelques mois déjà, au cours d’une visite en Sardaigne, il confiait à des jeunes qu’il ne se prenait pas «pour Tarzan», pour le plus fort: «Cela fait soixante ans que je suis sur la route de Dieu et je ne l’ai jamais regretté. Parce que, même dans les périodes les plus sombres, j’ai lui ai fait confiance et qu’il ne m’a jamais laissé seul.»

Henri Tincq 

Dans les livres sortis sur le pape pour le premier anniversaire de son élection, citons François, un pape parmi les hommes, de Christiane Rancé. Albin Michel. 288 p. 20 euros. Et François, le Printemps de l’Evangile, de Frédéric Lenoir. Fayard. 192 p. 17 euros.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte