Monde

Une réforme de l'Education pour enterrer Pinochet et l'ultralibéralisme à la chilienne

Anne Denis, mis à jour le 11.03.2014 à 17 h 34

Le très libéral Chili va tenter de revenir à une éducation gratuite. C’est le pari risqué de sa présidente, surveillée de près par des étudiants toujours mobilisés, et par 4 de leurs anciens leaders, qui entrent au Parlement.

Manifestation étudiante en septembre 2012 à Santiago du Chili. REUTERS/Ivan Alvarado

Manifestation étudiante en septembre 2012 à Santiago du Chili. REUTERS/Ivan Alvarado

La socialiste Michelle Bachelet revient au pouvoir. Mardi 11 mars, jour de son investiture, elle reprend les rênes du Chili pour 4 ans, après en avoir été déjà présidente entre 2006 et 2010. Populaire, très bien élue avec 63% des votes en décembre dernier –mais une abstention de plus de 50%[1]–  et forte d’une solide majorité au Parlement, elle a en outre, de l’avis général, acquis une légitimité et une autorité au sein de sa propre coalition, qui lui donnent une marge de manœuvre bien supérieure à celle de son  premier mandat. Mais la pression sociale est aussi bien plus forte et, sous cette pression, elle a promis beaucoup, dont trois véritables travaux d’Hercule: une nouvelle Constitution, la gratuité progressive de l’éducation et, pour financer cet engagement, une réforme de la fiscalité.

La mesure la plus emblématique, celle qui doit permettre au Chili de tourner enfin pour de bon la page de la dictature, c’est bien sûr la première, avec la mise à bas de la Constitution pinochettiste de 1980. Mais, d’une part, la partie n’est pas totalement gagnée, faute d’une majorité qualifiée des deux tiers au Parlement et, d’autre part, Bachelet est, plus encore, attendue sur la question du coût exorbitant de l’éducation, sujet sur lequel s’est cristallisé, depuis les premières grandes manifestations étudiantes de 2011[2], le ras-le-bol des classes moyennes chiliennes.  

Au soir de son élection, Michelle Bachelet a donc promis un nouveau pacte social, affirmant que «le profit ne peut être le moteur de l'éducation parce que l'éducation n'est pas une marchandise, c'est le droit de tous et de toutes». Objectif: la gratuité à l’horizon 2020 de tous les établissements recevant des fonds publics, même si le tempo de la réforme reste vague. Le mouvement étudiant qui s’est, depuis 2011, beaucoup radicalisé, entend bien maintenir la pression en appelant à manifester après l’investiture de la Présidente. A juste titre, tant la tâche parait semée d’obstacles :  

1. Le Chili part de très loin

Le système éducatif chilien (tout comme celui de la santé) symbolise tout autant le modèle économique ultralibéral instauré par les «Chicago Boys» après le coup d’Etat d’Augusto Pinochet en 1973, que l’incapacité du Chili à se libérer de nombreux aspects de ce régime après le retour de la démocratie en 1990.

«Elément important de la politique économique de Pinochet, la loi de municipalisation de l’enseignement  est d’une simplicité extrême: le budget de l’éducation éclate, et les territoires prennent le relais. Les communes riches ont donc de bonnes écoles, et les communes pauvres de mauvaises. L’argent des riches va aux riches, celui des pauvres va aux pauvres », m’expliquait, lors d’une interview fin 2011, le sociologue Alain Touraine, grand connaisseur de l’Amérique latine et du Chili en particulier. Cette loi, ajoutait-il, visait à assurer une véritable ségrégation entre riches et pauvres, l’éducation devenant ainsi un moyen actif —et non plus pas simplement passif— d’augmentation des inégalités sociales». Avant de conclure: «Dans l’éducation et la santé, tout a été fait pour créer une société de castes.»

Toujours en vigueur malgré quelques aménagements, les effets de ce système se sont aggravés avec la hausse massive du nombre d’étudiants ces dernières années au Chili, comme d’ailleurs dans toute l’Amérique latine (où ils sont passés de 270.000 en 1950 à 10 millions aujourd’hui).

Ecoles et universités se sont multipliées, essentiellement privées, mais avec une qualité très inégale, souvent médiocre, et des frais de scolarité de plus en plus prohibitifs, les plus élevés de la zone OCDE, y compris dans les établissements publics. Selon le dernier rapport de l’OCDE sur l’éducation, près de 80% du financement de l’enseignement supérieur provient aujourd’hui de fonds privés, contre 30% en moyenne dans la zone OCDE et 20% en France.

«Aujourd’hui, à l’Université du Chili, les frais de scolarité en sociologie avoisinent les 3.000 euros par an», explique la sociologue franco-chilienne Emmanuelle Barozet, enseignante chercheuse dans cette université publique de Santiago, l’une des plus prestigieuses du pays. «Mais c’est l’une des filières les moins chères, ajoute-t-elle. Dans une fac de médecine, ces frais peuvent être multipliés par 4 ou 5». Intenable pour de nombreuses familles dans un pays où le salaire minimum est de 300 euros et  «où le salaire moyen d’un foyer est en moyenne de 850 euros par mois», souligne Emmanuelle Barozet; un chiffre en outre bien moins représentatif dans ce pays très inégalitaire, précise-t-elle, que le salaire médian, qui est de l’ordre de 600 euros par mois.

La route vers l’université est donc, d’emblée, barrée, à de nombreux élèves d’écoles et de collèges publics où l’enseignement est de piètre qualité (à l’exception de quelques lycées d’élite ultra sélectifs), mais aussi aux familles de deux ou trois enfants qui, après avoir lourdement investi dans des écoles secondaires coûteuses, ne peuvent assumer de tels frais universitaires. 

Et, pour beaucoup d’étudiants, l’endettement qu’ils doivent contracter, souvent supérieur à 15.000 euros, plombe une bonne partie de leur vie professionnelle future, si leur salaire ne décolle pas. A cela s’ajoute un climat de corruption insupportable, comme l’a illustré il y a un an, le scandale de l’Université de la Mer, l’une des facs privées les plus vastes du pays qui a fait faillite et fermé ses portes et dont la direction et les propriétaires sont jugés pour détournement de fonds.

 2. Les ennemis de l’intérieur

Plus encore que dans l’opposition, affaiblie par sa défaite électorale, c’est dans les rangs de sa propre majorité, où beaucoup ont profité de la marchandisation de l’enseignement, que Michelle Bachelet risque de rencontrer les adversaires les plus acharnés à la réforme. Depuis la fin de la dictature, c’est en effet la «Concertation démocratique», coalition de centre gauche regroupant socialistes et démocrates chrétiens, qui a occupé le pouvoir, à l’exception des 4 années de présidence de Sebastian Piñera (droite), entre 2010 et aujourd’hui.

Or, le projet de réforme Bachelet comporte une véritable bombe: la fin de «l’école privée subventionnée». Cette branche représente 55% du primaire et du secondaire, aux côtés d’un secteur public d’à peine 35% et de 10% d’établissements entièrement privés. «Concrètement, la réforme prévoit que, désormais, tout établissement qui reçoit des fonds publics doit être à but non lucratif, explique Antoine Maillet, docteur associé au CERI (le Centre de recherche de Sciences Po), et basé à l’Université catholique à Santiago. Plus de la moitié de l’éducation étant concernée, de très nombreux établissements devront donc renoncer à tout bénéfice et se convertir en fondation. Or, beaucoup de responsables de la Concertacion, ou des membres de leur famille, possèdent une école, un collège ou un lycée privé subventionné». On imagine aisément que les caciques de la nouvelle majorité ne vont pas renoncer si facilement à ce rentable business de l’éducation.

Certes, cette nouvelle coalition s’est élargie au Parti Communiste, qui revient au gouvernement (avec un ministre) pour la première fois depuis 40 ans et qui compte 6 députés au Parlement. En outre, 4 leaders du mouvement étudiant de la fin 2011 ont été élus députés en décembre dernier. Deux sont issus des rangs du PC, dont la fameuse Camila Vallejo, et deux indépendants, dont le charismatique Giorgio Jackson, 26 ans, qui a créé son propre parti, «Révolution démocratique». Bien qu’il soit issu de la très conservatrice Université catholique, fabrique à élite du pays, certains lui prédisent un bel avenir politique.

Difficile de savoir si ces jeunes recrues se feront vite dévorer par le système, ou s’ils réussiront à faire bouger les lignes. La plupart des leaders  étudiants actuels, sans parler explicitement de trahison, ont vu d’un très mauvais œil ce passage en politique, et ne les reconnaissent pas comme leurs porte-parole. Les jeunes députés semblent d’ailleurs conscients de la difficulté de l’exercice: Camila Vallejo a déjà déclaré vouloir rester «un pied dans la rue, un pied au Parlement».

3. Le financement de la réforme

L’amélioration de la qualité des cours et la marche vers la gratuité seront financées par une réforme fiscale qui doit être lancée, comme de nombreuses autres mesures, dans les 100 premiers jours de la nouvelle présidence. Elle prévoit de faire passer l’impôt sur les sociétés de 20 à 25%, pour augmenter les recettes de 8 milliards de dollars, soit 3% du PIB. De quoi crisper les milieux d’affaires. «Mais beaucoup de patrons savent que les choses doivent changer et Michelle Bachelet bénéficie auprès d’eux d’une grande crédibilité», estime Emmanuelle Barozet.

Dans les mieux syndicaux, la rumeur court que la future présidente aurait déjà négocié la réforme fiscale avec le patronat en échange d’un statu quo sur le marché du travail. De fait, remarque Antoine Maillet, «Michelle Bachelet n’a pas vraiment de programme concernant le marché du travail». Marché qui souffre pourtant d’une grande précarité,  d’une très faible protection contre le chômage et de restrictions du droit de grève et de l’action syndicale. Possible, donc, que ces réformes, elles aussi urgentes, attendent encore, pour que la Présidente puisse respecter sa promesse majeure, celle de donner aux Chiliens les moins riches un accès plus facile à une éducation de meilleure qualité, avec des enseignants mieux formés.

Un pari intéressant à suivre vu de France, au pays de l’enseignement gratuit, au moment où certaines de ses grandes écoles les plus prestigieuses augmentent drastiquement leurs tarifs. Telles les Ecoles des Mines, dont les frais de scolarité vont doubler —et même quadrupler pour les étudiants étrangers non européens—  pour cause de baisse de subvention de l’Etat.

Anne Denis

[1] Le vote n’est plus obligatoire depuis décembre 2011. Retourner à l'article

[2] Précédé par un premier mouvement lycéen en 2006. Retourner à l'article

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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