Culture

Les Monuments Men dans la vraie vie

Aisha Harris, mis à jour le 12.03.2014 à 12 h 47

A quel point le film de George Clooney, avec notamment Matt Damon et Jean Dujardin, est-il réaliste?

 © 20th Century Fox

© 20th Century Fox

Lorsqu’il est sorti aux Etats-Unis, le film Monuments Men s’est installé à la deuxième place en réalisant 22 millions de recettes dès son premier week-end, alors même que la plupart des critiques l’avaient descendu en flammes (le site Rotten Tomatoes lui attribue un ratio de 32% de «fraîcheur», et un critique l’a trouvé si mauvais qu’il est sorti au beau milieu de la projection). Défauts cinématographiques à part, cette comédie sur fond de Seconde Guerre mondiale est-elle au moins un minimum fidèle à l’histoire vraie dont elle s’inspire?

Pas tellement, en fait. S’il garde les faits incontournables et les grands moments, le scénario de George Clooney et Grant Heslov prend de grandes libertés avec l’histoire réelle de la mission.

Comme me l’a expliqué l’historienne Elizabeth Campbell Karlsgodt:

«C’est fidèle à un niveau très élémentaire, dans l’idée que le président Roosevelt avait chargé ces experts en art, dirigés par des Américains mais comprenant aussi d’autres alliés... de protéger le patrimoine culturel [pendant la guerre].»

Au-delà de ça, il y a un certain nombre d'«altérations» selon les termes de Elizabeth Campbell Karlsgodt, à commencer par l’organisation même de la mission. Sa tâche initiale, explique l’historienne, consistait à protéger des bâtiments historiques, pas à récupérer des œuvres d’art.

«Au départ, ils devaient essayer d’établir des listes pour que les forces alliées ne bombardent pas de sites historiques, et une fois sur le terrain, identifier les édifices abîmés et tenter de réparer ce qu’ils pouvaient

En m’aidant du livre Monuments Men: Rose Valland et le commando d'experts à la recherche du plus grand trésor nazi de Robert M. Edsel (et Bret Witter), source d’inspiration du film, et grâce à l’expertise d’ Elizabeth Campbell Karlsgodt, j’ai fait le tri entre faits et fiction dans le film. Attention, spoilers.

George L. Stout/Frank Stokes (George Clooney)

Le lieutenant Stout, conservateur d’art à Harvard, était un vétéran de la Première Guerre mondiale. Avec Paul Sachs, co-directeur du Fogg Art Museum –qui n’apparaît pas dans le film– il fut l’un des premiers et des plus éminents défenseurs des œuvres d’art pendant la guerre, et il proposa que soient formés des «ouvriers spéciaux» pour leur protection. Après avoir vainement tenté d’enrôler les directeurs de musée dans un programme collectif de conservation nationale, Stout s’engagea dans la marine américaine début 1943.

Dans le film, c’est lorsque Stokes, fin 1943, présente avec fougue au président Roosevelt (Michael Dalton) l’intérêt de sauver les œuvres d’art des pillards nazis que nous entendons parler pour la première fois de la mission.

Mais si Monuments Men le place au centre de la formation qui allait devenir les Monuments, Fine Arts, and Archives (MFAA), en réalité cette sous-commission fut créée sans l’intervention directe de Stout.

Les débuts

Pendant ce temps en Europe, l’archéologue et lieutenant-colonel britannique Sir Robert Eric Mortimer Wheeler s’inquiétait à l’idée que les vestiges de Leptis Magna, des ruines datant de l’Antiquité romaine en Libye, ne soient pillés et dévastés par la guerre. Avec l’aide du lieutenant-colonel John Bryan Ward-Perkins et d’un officier spécialiste des Affaires civiles, Wheeler «détourna la circulation, photographia les dégâts, plaça des gardes et organisa des chantiers de réparation» sur le site, comme l’explique Edsel (et rien de tout cela n’est décrit dans le film).

Cela fit naître des initiatives à plus grande échelle lorsque le président Roosevelt et Winston Churchill se mirent d’accord pour envahir l’Europe. Un officier britannique et un Américain furent envoyés en Sicile pour inspecter les monuments et les territoires «dès que possible après l’occupation», écrit Edsel. Le capitaine américain Mason Hammond fut le premier arrivé; sans matériel ni soutien aucun, il douta de la validité de la mission. «Même le premier “Monuments Man”... pensa au départ que l’armée gérait la mission de manière complètement idiote et que c’était une vraie perte de temps», raconte Edsel. Le film, en revanche, décrit des officiers qui ne baissent pas les bras devant l’ampleur de la tâche.

En septembre 1943, Sachs fut nommé membre de la Roberts Commission (présidée par le juge de la Cour suprême Owen J. Roberts), qui organisait une mission similaire à celle que Stout avait proposée au départ. Sachs, attribuant le mérite de la formation de la commission aux efforts de Stout, intégra ce dernier au corps des officiers du MFAA dont la formation fut décidée par la commission.

James Rorimer/James Granger (Matt Damon)

Rorimer, incorporé dans l’armée en 1943, fut amené à rejoindre la mission par Sachs, qui avait été son professeur à Harvard. Avant d’accomplir son devoir militaire, il avait contribué à agrandir la collection médiévale du Metropolitan Museum of Art.

En tant que Monuments Man, il joua un rôle-clé dans la découverte des mines de Heilbronn où des œuvres d’art évacuées de musées allemands avaient été cachées. Karldsgodt, qui a lu son journal, raconte qu’il a beaucoup travaillé seul et a été très peu aidé par l’armée.

Un jour par exemple, Rorimer voulut inspecter le Mont Saint-Michel, à 150 km de l’endroit où il était stationné. Son supérieur lui en donna l’autorisation –tout en l’informant qu’il devrait y aller à pied (les Monuments Men ont passé une grande partie de leur temps à faire du stop et à marcher, ce que le film montre un peu).

Les autres Monuments Men

La plus grande partie de la bande décrite dans le film est inspirée de personnes ayant réellement existé.

  • Walter Garfield (John Goodman) est inspiré de Walker Hancock, décrit par Edsel comme un «sculpteur renommé d’œuvres monumentales».
  • Donald Jeffries (Hugh Bonneville) s’inspire de Ronald Balfour, officier britannique qui, à l’image de son sosie de fiction, fut tué dans l’exercice de ses fonctions. Contrairement à Jeffries, Balfour n’était pas en train de tenter de sauver tout seul la précieuse statue de la Madone de Bruges lorsque c’est arrivé, mais il était avec quatre civils allemands en train d’évacuer d’autres œuvres d’une église endommagée à Clèves, en Allemagne.
  • Richard Campbell (Bill Murray) rappelle Robert Posey, architecte calme et réservé relativement inconnu dans le monde de l’art avant cette mission.
  • Preston Savitz (Bob Balaban) joue le rôle de Lincoln Kirstein, qui fondera ensuite le New York City Ballet.
  • Sam Epstein (Dimitri Leonidas), l’officier juif qui fuit l’Allemagne avant le début de la guerre, s'inspire de Harry Ettlinger, l’un des derniers Monuments Men survivants.
  • Jean-Claude Clermont (Jean Dujardin) ne semble pas avoir d’équivalent réel. Selon Karlsglodt, aucun officier français ne travailla avec les Monuments Men américains.

Le groupe initial d’officiers assignés au MFAA consistait de 11 hommes; 7 Américains (dont Hancock, Posey, Rorimer et Stout) et quatre Britanniques, notamment Balfour. Ils étaient bien plus nombreux en réalité que dans le film.

Rose Valland/Claire Simone (Cate Blanchett)

Comme Claire, son homologue fictif, Rose Valland était une employée du musée parisien du Jeu de Paume qui tenait secrètement le journal de la localisation des objets d’art volés en France par les nazis. Elle entretenait également une relation étroite et cruciale avec Rorimer, qui déboucha sur un dîner décisif où elle dévoila enfin après plusieurs mois de travail avec lui les informations qu’elle détenait sur les nazis.

Contrairement à ce que le film nous montre, leur relation était strictement professionnelle: «Il n’y avait absolument aucune tension romantique entre eux», corrige Karlsgodt.

«Et je trouve que c’est dommage [que le film le laisse croire] parce qu’elle a risqué sa vie pour mener à bien ce travail de renseignement, plus tard elle est devenue capitaine de l’armée française, et elle a joué un rôle dans le processus de restitution lorsque toutes ces œuvres d’art ont été récupérées

Si l’histoire de Rose Valland est mieux connue aujourd’hui, et si elle est désormais considérée comme une «héroïne de guerre», Karlsgodt trouve que le film ne rend pas suffisamment hommage à son héritage.

Le projet d’Hitler

Aux yeux d’Elizabeth Karlsglodt, la description de l'ordre Néron est «sur-simplifiée» dans le film. Ce décret fut émis le 19 mars 1945 pour tenter d’empêcher les forces alliées d’utiliser les ressources allemandes contre le Reich. Hitler y ordonnait que «tous les équipements militaires, de transport, de communications, industriels et de fourniture de vivres» soient détruits, mais il n’y englobait pas explicitement les œuvres d’art.

Cependant, dans le film, lorsque Stokes lit le décret à haute voix, il cite «les archives et les œuvres d’art» parmi les objets à détruire. Cela «permet la progression de l’intrigue» souligne Karlsgodt, afin que nos héros puissent «faire la course contre les Allemands bien décidés à détruire les œuvres d’art si Hitler ne peut mettre la main dessus».

En réalité, le testament d’Hitler précisait que ses œuvres devaient aller dans des musées allemands, «preuve indéniable» qu’il ne voulait pas que cet art soit détruit. Karlsgodt trouve également hautement improbable que les Monuments Men aient même eu connaissance du décret pendant leur mission.

«La destruction systématique (que l’on voit dans le film) à la suite de l’ordre Néron n’a jamais eu lieu, explique-t-elle. Les nazis ont détruit les œuvres d’arts dégénérés à leurs yeux, comme le cubisme, le surréalisme, l’expressionnisme, et nous savons qu’ils ont brûlé plusieurs milliers de tableaux –au moins– qu’ils considéraient comme toxiques pour l’esprit allemand... (Mais) ils n’ont pas détruit les œuvres d’art auxquelles ils accordaient de la valeur» (ce qui incluait l’art germanique, ainsi que l’Autel de Gand qui apparaît dans le film et qu’Hitler considérait comme un exemple du «génie aryen»).

La «Madone de Bruges»

La Madone de Bruges, ou Vierge et l’enfant, de Michel-Ange joue un rôle crucial dans le scénario car elle sert de graal que les Monuments Men sont chargés de récupérer à la mémoire de Jeffries, mort en essayant de l’arracher aux nazis.

S’il est vrai que la statue (tout comme l’Autel de Gand ou Agneau mystique) aurait été une priorité pour la mission, pour Karlsglodt, le fait que le film se concentre sur ces objets fait passer au deuxième plan la signification réelle des projets d’Hitler et leur lien avec la Shoah.

«Il ignore un aspect vraiment décisif de cette histoire, déplore-elle. Pour Hitler, c’était un moyen essentiel de s’emparer des biens des juifs. Il ne se contentait pas d’éliminer leur influence, il s’appropriait aussi leurs œuvres d’art

Si la Vierge a réellement été retrouvée dans la mine de sel d’Altaussee, comme on nous le montre dans le film, la haletante course contre la montre pour évacuer les œuvres d’art avant que les Soviétiques ne viennent revendiquer leur territoire est accélérée pour amplifier l’effet dramatique.

Comme le détaille Edsel dans son livre, le contenu de la mine fut découvert et inventorié pendant les mois de mai et juin 1945; lorsque le territoire conquis par les Alliés fut remis aux Soviétiques, l’équipe avait eu plusieurs jours pour retirer soigneusement les pièces les plus précieuses de la mine (y compris la Madone et les panneaux manquants de l’Autel de Gand). Des désaccords autour de la date prévue pour la transmission du territoire permirent à Stout et aux autres hommes présents sur place de bénéficier d’un délai et de faire sortir ces œuvres de la mine sur plusieurs jours.

Aisha Harris

Traduit par Bérengère Viennot

Merci à Elizabeth Campbell Karlsgodt, auteure de Defending National Treasures: French Art and Heritage Under Vichy.

Aisha Harris
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