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Poutine n'a pas prémédité l'invasion de la Crimée: c'est son rêve eurasien qui s'évanouit

Joshua Keating, mis à jour le 10.03.2014 à 18 h 14

Cette thèse est le point de vue développé par Michael McFaul, ancien ambassadeur américain à Moscou, qui a quitté son poste juste avant la crise.

Vladimir Poutine avec le Biélorusse Alexandre Loukachenko (dr) et le Kazakh Noursoultan Nazarbaïev le 24 décembre 2013 au Kremlin. REUTERS/Alexei Nikolskyi/RIA Novosti/Kremlin

Vladimir Poutine avec le Biélorusse Alexandre Loukachenko (dr) et le Kazakh Noursoultan Nazarbaïev le 24 décembre 2013 au Kremlin. REUTERS/Alexei Nikolskyi/RIA Novosti/Kremlin

Michael McFaul, ancien ambassadeur américain à Moscou, a quitté son poste peu avant la crise ukrainienne après deux années particulièrement mouvementées. Selon lui, l'invasion de la Crimée n'était sans doute «pas une manœuvre préméditée par Poutine, cela ne faisait sans doute pas partie d'une stratégie d'ensemble visant à dominer cette partie du monde».

L'ancien diplomate estime «qu'il est important de se souvenir qu'en termes de politique étrangère, son objectif premier est la création d'une Union économique eurasienne, pour contrer l'influence de l'Union européenne. La réussite de ce projet d'Union économique dépendait largement de l'adhésion de l'Ukraine –pas seulement de la Crimée, mais de l'Ukraine dans son ensemble».

Poutine a convié les présidents du Kazakhstan et de la Biélorussie à Moscou le 5 mars; peut-être cherchait-il à s'assurer du soutien des membres existants de l'union. Lors d'une récente conférence téléphonique organisée par le groupe de réflexion National Security Network, j'ai demandé à Michael McFaul si le projet de Poutine –bâtir une union économique avec les pays de l'ex-URSS pour contrebalancer l'UE– pouvait survivre à la crise ukrainienne.

«Je ne pense pas que l'occupation permanente de la Crimée par la Russie soit un fait accompli*. L'emploi du conditionnel est de mise. Mais si la chose devait arriver, le projet serait anéanti. Aucun doute là-dessus. Notons surtout que si ce scénario tragique se réalise, l'Ukraine ne voudra plus jamais adhérer au moindre projet d'Union eurasienne. Une telle manœuvre modifierait simplement la politique électorale interne de l'Ukraine. [Poutine] ne disposerait plus que d'un moyen de pression: le pouvoir coercitif. Il serait obligé de forcer les pays à rejoindre l'Union. Or l'envergure de l'économie et de la population ukrainiennes éclipse celles des autres candidats potentiels issus de l'ex-URSS. Le gros lot, c'était l'Ukraine –et elle est désormais hors d'atteinte, par sa faute.»

Michael McFaul, qui était professeur –et éminent spécialiste de la politique étrangère russe– avant de rejoindre l'administration Obama, a aujourd'hui réintégré l'université Stanford. Selon lui, le référendum sur le rattachement à la Russie qui se tiendra bientôt en Crimée va «tout compliquer sur le terrain», et la diplomatie américaine aura bien du mal à changer la donne. Le référendum «va donner naissance à une souveraineté des plus ambigüe en Crimée –et cela pourrait durer longtemps, j'en ai peur», affirme-t-il.

McFaul estime que le Kremlin pourrait poursuivre son avancée militaire au-delà de la Crimée.

«Dans ce type de situation, les évènements peuvent s'enchaîner très vite et peuvent avoir des répercussions imprévues, explique-t-il. Poutine prévoie-t-il d'envahir l'est de l'Ukraine? Je n'en sais rien, mais j'en serais surpris. Est-il possible d'imaginer une série d'évènements qui déboucherait sur une intervention militaire dans l'est de l'Ukraine au cours des semaines et des mois à venir? Oui, bien sûr. Il serait irresponsable d'affirmer que la chose est impossible. Pour être franc, cette perspective m'inquiète profondément. Aussi faible soit la probabilité d'un tel évènement, ses conséquences négatives seraient extrêmement graves.»

McFaul a défendu la politique du «redémarrage» mise en place par l'administration Obama, stratégie diplomatique dont il a été l'un des principaux maîtres d'œuvre. Selon lui, l'intention des Etats-Unis était de «coopérer avec la Russie pour obtenir son accord sur des points d'intérêt communs», sans aborder les points de désaccord (droits de l'homme, comportement de la Russie vis-à-vis de ses voisins). Il a souligné les résultats positifs de cette politique, comme la signature du traité de réduction des armes nucléaires New Start ou la création du réseau de distribution Nord vers l'Afghanistan.

Poutine considère-t-il Obama comme un président «faible»? A-t-il tiré parti de la réticence du président américain à infliger des sanctions lourdes de conséquences? Pour McFaul, c'est «tout le contraire: [Poutine] a une conception assez paranoïaque de la puissance américaine: il voit la main de Washington derrière les révolutions du Moyen-Orient et l'actuelle situation ukrainienne».

Joshua Keating

Traduit par Jean-Clément Nau

* En français dans le texte, NDT. Retourner à l'article

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