Culture

A l'ère d'Internet, quel sens a un «Dictionnaire du rock» papier?

Johan Hufnagel et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 10.03.2014 à 19 h 09

Rencontre avec le romancier et critique Michka Assayas, qui a coordonné une seconde édition de cette somme datant du début des années 2000.

Détail de la couverture du «Dictionnaire du rock» (Robert Laffont/Bouquins).

Détail de la couverture du «Dictionnaire du rock» (Robert Laffont/Bouquins).

Le premier réflexe, quand on feuillette la seconde édition du Dictionnaire du rock, c'est d'y chercher les ajouts depuis 2000, année de sortie de la première version, et les trésors qui y manquent. Pas de Foals à F, mais Of Montreal à O. MGMT à M ou les Shins à S, mais pas d'Islands à I ni de New Pornographers à N.

On a dit «feuillette», car il s'agit bien, une nouvelle fois, d'un livre, publié chez la prestigieuse collection Bouquins. Ce qui paraît évident, mais est pourtant loin de l'être à l'heure où les sources principales, pour qui souhaite se documenter sur la musique, seraient plutôt Wikipédia ou Allmusic.

Le romancier et critique Michka Assayas, qui coordonné la réactualisation de ce monumental projet (3.300 pages, 60 contributeurs[1]), compare les sept années travail à un saut technologique:

«C’était comme essayer de fabriquer un écran plat à partir d’un téléviseur à tube cathodique.»

Ce saut n'est pas perceptible à première vue: la mise en page reste austère, les photos absentes –sauf en couverture des deux tomes, où Jimi Hendrix et Kurt Cobain ont suppléé les Beatles et les Stones.

Couverture du coffret, qui contient les deux tomes

Nous, on voyait un objet Internet extravagant, graphique, plein de recoupements et décrochés, délinéaires, de datas et de visualisations, une application dont on ne sortait pas, à l’image de ce qu’a pu offrir Spotify à Blue Note. Davantage A à Z qu'AZERTY, ce genre de projet n'est-il pas décalé dans le monde musical de 2014? En 2000, dans un chat aux Inrockuptibles, l'auteur avait laissé espérer une suite en ligne:

«La commande est tombée en 1994. A cette époque, l’Internet en France en était à ses balbutiements. C’est très bien que ce soit un livre. C’est facile à manier, on peut naviguer facilement... L’Internet sera parfait pour la mise à jour. On a plusieurs propositions, mais pour le moment rien n’est fait. Si on conclut un accord avec un site, on essaiera d’actualiser tous les quinze jours au mieux, ou tous les mois. Mais ça suppose des sous, un investissement…»

Aujourd'hui, il se souvient effectivement de vagues projets à cette époque où l'internet bullait, puis reconnaît:

«Je viens du vieux monde et je suis avec un éditeur qui vient du XIXe siècle. Si vous connaissez des sponsors… Le livre tel qu'il est présenté aujourd'hui s'adresse à un public qui a envie d'avoir ou d'offrir un bel objet. C'est l'idée que c'est ce qui doit rester du rock.»

«Trois bouquins et des coupures de presse»

«Je le lis pour m'amuser, de façon aléatoire. Celui qui cherche un renseignement précis pourra aller sur Google», poursuit-il, quand «celui qui veut être surpris feuillettera le livre». Ce qui ne veut pas dire que des passerelles n'existeront pas:

«Une fois qu'il aura repéré certaines choses, il ira sur YouTube ou Spotify. Mon rêve aurait été de faire un site où on aurait pu cliquer sur la chanson citée et être envoyé sur Spotify.»

» À ÉCOUTER
La playlist de notre conversation avec Michka Assayas

Car si le livre est en apparence «contre» Internet, il est aussi parfois tout contre –il a profité des richesses disponibles en ligne. Par exemple de l'exhumation et de la circulation accélérée, grâce aux réseaux, d'oeuvres d'artistes qu'on retrouve dans cette deuxième version, de Judee Sill à Karen Dalton, de Bill Fay à Sixto Rodriguez («L’histoire est géniale, belle. Le livre est un livre d’histoire(s) et de récits, et il ne fallait pas rater celle-là»).

Michka Assayas (Hannah Assouline/Opale)

Michka Assayas, s'il dit ne lire qu'«en diagonale» en ligne, a aussi profité de la multiplication des sources:

«Le Wikipédia anglophone, très bien fait, Musician Guide, qui est un site américain avec des biographies très détaillées et des compilations d'interviews, Discogs, qui est un site de référence, AllMusic Guide bien sûr. Après, il y avait de l'aléatoire: je googlais un nom et je tombais sur le témoignage passionnant de quelqu'un qui avait été la camarade de classe de Judee Sill et qui racontait tout. Exactement comme quand je faisais l'encyclopédie précédente avec trois bouquins ouverts sur les genoux et des coupures de presse.»

«Mémoire du coeur»

Il y a une petite pointe de nostalgie chez l’auteur; l’exercice de plongée dans le rétroviseur de son adolescence veut ça, sans doute. Sauf pour ce qui concerne tout un pan de son travail de critique. Refaire cette édition les doigts sur Internet l’a «peut-être rendu un peu sévère vis-à-vis de certains confrères» de la presse écrite, d’hier comme confrères d’aujourd’hui (et il s’inclut dans le lot).

Il écrit dans la préface:

«Les articles publiés dans Rock&Folk, Best, Libération et les Inrockuptibles dans les grandes années (1970, 1980 et 1990) n’étaient soumis à aucune vérification ou presque: les informations y étaient souvent recueillies à la lecture de magazines anglophones ou de la bouche des musiciens eux-mêmes par des journalistes en herbe qui parfois maîtrisaient mal l’anglais, écrivaient de mémoire et inventaient ce qu’ils ne comprenaient pas.»

Et ajoute, lors de notre entretien, que la presse souffre de pas avoir «les mêmes critères d’exigences pour le rock que pour d’autres matières. Que dirait-on d’un article sur les progrès de la connaissance de certaines maladies s'il était écrit comme on écrit des articles sur Madonna?»

Si Internet a pu aider à la vérification de certaines informations, le plus grand changement qu'il a apporté a sans doute été la très large disponibilité des disques en ligne:

«Grâce au streaming, j’ai pu réécouter plein de trucs.»

Une révolution, là où les notules du premier dictionnaire étaient parfois écrites de mémoire:

«A l'époque, les gens avaient eu les disques mais ils les avaient perdus, ils avaient divorcé, ou le disque était resté dans la maison de campagne, et ils téléphonaient à un ou deux copains qui ne l'avaient pas…

Je me suis rendu compte que, dans l'ancienne édition, quand quelqu'un écrivait "Cet album accueille un orchestre symphonique", parfois, il y avait juste un quatuor à cordes sur une chanson! Le mec racontait n'importe quoi parce qu'il avait gardé une impression d'un disque ou d'une chanson.

Il écrivait avec la mémoire du coeur, celle qui fait que votre première petite amie était la plus belle fille du monde. Avec la musique, c'est souvent ça.»

«Pas d'outrance dans les jugements»

A l'opposé de la vision tirée à quatre épingles qu'on peut se faire d'un tel livre, le coordinateur du projet affirme aussi ne pas avoir voulu «formater»:

«C’est mon héritage Rock&Folk, où tous les styles cohabitaient. Souvent les gens s'y répandaient sur quinze ou vingt feuillets, de façon assez invertébrée... Et ça passait.»

D'où la longueur et le style –du classiquement encyclopédique au très écrit– tout sauf calibrés des notules, qui pousseront à d'infinis débats (comment ça, Antony and the Johnsons a une notice plus longue que Burt Bacharach?):

«Il est justifié de faire partager de manière personnelle et subjective un amour infini pour les Kinks, par exemple. Si j’avais trouvé quelqu’un qui avait pu me faire un article comme ça sur Mötley Crue... Mais je ne l’ai pas trouvé: c’est pour ça que la notice est un peu plus sèche.»

En revanche, le dictionnaire se montre peu accueillant pour le trolling. Rien de comparable, par exemple, avec le mythique dictionnaire des films signé, chez le même éditeur, par le critique Jacques Lourcelles, qui portait aux nues le cinéma classique hollywoodien et massacrait allègrement Resnais, Wenders ou Pasolini:

«La règle du jeu, c’était pas d’outrance dans les jugements: il fallait tenter de les étayer. Par exemple, on aurait le droit de dire que London Calling est un album qui a vieilli, mais ça serait une remarque incidente dans l’article, dont la colonne vertébrale est de raconter l’histoire du Clash en train de se faire.

L’apologie de la mauvaise foi dans la critique rock m’a toujours énervé. C’est une interprétation complètement fausse des outrances de certains critiques prestigieux, comme Lester Bangs ou Nick Kent. Comme disait Renoir, c’est celui qui aime qui a raison.»

«Un âge non-historique»

Et non pas celui qui hate, donc. En accueillant toutes les chapelles, en laissant derrière lui les guerres de religion, en refusant tout classement ou liste (déjà, dans son roman Solo, en 2009, Michka Assayas se moquait gentiment des ouvrages du type Les 1.000 chansons rock à télécharger en priorité), le dictionnaire est en quelque sorte fidèle à l'idéal égalitaire d'un Internet où on peut sauter en trois clics d'un site métal à un blog indie rock. Des chapelles qui cohabitent plutôt que se faire la guerre, et une sérendipité papier qui fait qu'on passe en un paragraphe de Aufray (Hugues) à AC-DC, de Cabaret Voltaire à Cabrel (Francis).

Petit florilège de groupes évoqués pendant notre entretien avec Michka Assayas

«Le rock, c’était la vie d’un humain: enfance, adolescence, etc. Avec Internet, on est entré dans un âge non historique. Une reprise de blues par Cream faite en 1968, un truc de New Order enregistré en 1987 et une chanteuse néofolk du pays de Galles, ça se passe au même moment», constate Michka Assayas. Tous les accueillir à égalité, de la même façon qu'on les trouve tous sur YouTube ou un site de streaming, est donc très Internet dans l'esprit, même si l'objet-livre replace le tout dans le temps long structuré:

«Le rock a toujours avancé avec cette idée qu'on déplaçait le curseur et qu'on disait "L'histoire commence maintenant". Aujourd'hui, les nouvelles étapes reposent plus sur la technologie. Il y a trente ans, on attendait que le nouveau Talking Heads redéfinisse la carte musicale, aujourd'hui on attend le nouvel iPod, la nouvelle tablette.

C'est très difficile, avec cette simultanéité offerte par le Net, de se faire une idée précise des étapes de l'histoire du rock, de savoir qui influence qui, qui est avant, qui est après. C'est pour ça qu'un livre comme le nôtre, très historicisant, est utile.»

«Tout ça n'aurait pas dû survivre»

«Je me rends compte que ce livre appartient peut-être à une époque révolue, raconte une histoire qui est passée», poursuit l'auteur.

«Tout ça n'aurait pas dû survivre. Quand les Beatles sont arrivés, ils pensaient qu'ils seraient balayés en six mois. Que tout ça ait perduré, ait constitué une histoire et qu'on soit encore là à en parler, c'était complètement inattendu.»

Une histoire constituée, et même parfois inventée –ce qui ne serait pas possible sur Wikipédia, royaume de la vérification collective et du fact checking, parfois à l'excès! Il y a quinze ans, Michka Assayas et une poignée d'auteurs du dictionnaire, dont le musicien Bertrand Burgalat, avaient ainsi intégré au dictionnaire, après un verre de trop, un faux groupe de rock psyché délirant, les Absorptions, mené par un chanteur tchèque, Karol Strzkl:

«Ils s'étaient amusés à inventer des fausses notes de pochettes, des titres, les noms des musiciens, et j'avais écrit un truc complètement délirant avec des fausses citations d'Iggy Pop.»

Un faux album avait même été enregistré:

«Le truc incroyable, c'est que les bandes ont été effacées, ils ont tout perdu!»

L'histoire a fait son chemin jusqu'à certains forums, où des internautes demandaient des infos sur le groupe:

«J'ai même eu un courrier d'un type qui se plaignait parce qu'il trouvait pas les disques. Dans la nouvelle édition, il y a un autre groupe inventé, mais bonne chance pour le trouver.»

On est prêt à essayer. Même s'il faut Googler tous les noms de l'index. Et si vous, vous trouvez, n'hésitez pas à nous envoyer le nom par mail à infos[at]slate.fr...

Johan Hufnagel et Jean-Marie Pottier

[1] Philippe Auclair, Christophe Basterra, Pascal Bertin, Yves Bigot, Bruno Blum, Christophe Bourseiller, Christophe Conte, Christian Eudeline, Kent Jones, Thierry Jousse, Franck Marguin, Michel Houellebecq, Nicolas Saada... Revenir à l'article

Article actualisé le 10 mars à 19h: contrairement à ce que nous affirmions dans un premier temps, Andrew Bird a bien sa notice.

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