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Les sportifs français ont peur des journalistes français...

Yannick Cochennec, mis à jour le 08.03.2014 à 9 h 46

Ils n'ont jamais lu les tabloïds anglais ou allemands, ni la presse espagnole et italienne.

Le joueur de Lyon Alexandre Lacazette  en février 2014. REUTERS/Robert Pratta

Le joueur de Lyon Alexandre Lacazette en février 2014. REUTERS/Robert Pratta

Philippe Saint-André n’est pas un homme de communication. La voix chevrotante, quand elle ne se casse pas complètement devant le micro, le sélectionneur du XV de France, à l’évidence timide, est mal à l’aise devant les médias français qui peuvent le juger sévèrement, comme lors du petit naufrage de ses hommes à Cardiff voilà 15 jours, mais sans jamais dépasser les bornes de l’excès ou du lynchage.

«Nous vivons dans le monde de l’immédiateté, où la moindre phrase, sortie de son contexte, est sur les réseaux sociaux, expliquait-il, début janvier, dans les colonnes de L’Equipe pour évoquer sa réserve naturelle. Quand j’ai dit, en rigolant, qu’on allait affronter les coupeurs de têtes en parlant des Samoa, la phrase a fait immédiatement polémique. Alors que je m’exprime comme ça, naturellement, sans calcul. Mais j’ai vu que ça allumait un incendie et, sincèrement, je n’ai pas envie d’en allumer d’autres. Du coup, c’est vrai, je me retiens. Ma communication peut paraître fade.»

Est-il justifié d’avoir si peur?

En France, pour les champions et leurs encadrements, la «menace médiatique», si elle existe, tient plutôt de la fable qu’autre chose dans une contrée à relativement faible culture sportive si l’on compare, par exemple, aux pays anglo-saxons. Dans les journaux télévisés, de TF1 à France 2 en passant par toutes les chaînes d’information, vous noterez d’ailleurs souvent une petite phrase prononcée par les présentateurs comme une invitation à l’anecdote pour introduire une rubrique sportive, bâclée en quelques secondes: «un mot de sport».

On ne dit jamais, ou alors très rarement, «un mot de politique», «un mot d’économie » ou «un mot de culture» alors que le «mot de sport» semble se transmettre comme un cliché de génération en génération journalistique.

Il en est ainsi depuis longtemps dans nos frontières. Le sport reste généralement une information secondaire plus ou moins bien (ou mal) traitée par des médias qui restent sur une relative réserve dans ce domaine. Alors que les grands quotidiens britanniques ou américains nourrissent leurs lecteurs de cahiers entiers dédiés au sport avec des analyses souvent très pointues, leurs homologues français survolent plus ou moins le sujet à l’exception de L’Equipe qui, au-delà de quelques polémiques tonitruantes, mais plutôt rares, reste dans un registre classique dans sa manière de traiter sérieusement l’information. Ce n’est pas, par exemple, en France qu’Olivier Giroud apparaîtrait nu à la Une d’un quotidien.

Olivier Giroud nu en une d'un quotidien, ce n'est pas en France que ça se passe

Dans ce contexte français très apaisé, voire très gentil, il est donc toujours surprenant d’entendre Philippe Saint-André et tant d’autres sportifs évoquer cette prétendue pression que feraient peser sur eux les médias français comme un fardeau parfois insurmontable. Comme s’ils étaient guettés au coin d’un bois par des snipers prêts à tirer sur eux à coup de phrases assassines une fois venu le premier faux-pas.

Il y a quelques jours, au tournoi de Marseille, Jo-Wilfried Tsonga, en proie à des doutes personnels, disait ainsi dans des propos rapportés par L’Equipe: «Je n’ai jamais le droit à l’erreur. Aujourd’hui, ce qu’on me renvoie, c’est qu’être dixième mondial, pour moi, ce n’est pas bien. On ne me dit pas “c’est bien, continue à travailler, un jour tu y arriveras”. Non, ce que j’entends, c’est que je suis un talent gâché.» Bigre! Jamais le droit à l’erreur? Talent gâché? Qui a dit cela et où? Qui avait bien pu lui faire croire à ces fadaises dans un pays où il a toujours semblé jouir d’une bonne image et où il n’a jamais été maltraité par des médias plutôt bien disposés, au contraire, à son égard.

De façon encore plus surprenante, voilà Victor Dubuisson, nouvelle star du golf français depuis deux semaines et sa place de deuxième dans un important tournoi américain, qui reconnaît se méfier terriblement des médias français où il aurait lu, entendu des critiques à son sujet. Une fois encore: où? Et qui? «J’ai reçu une pression énorme, du public, des médias», a-t-il déclaré alors qu’il reste un parfait inconnu aux yeux du grand public et même des journalistes français qui, en dehors de la presse spécialisée, ne l’ont jamais côtoyé. Et pourquoi mal juger les journalistes français quand la presse anglo-saxonne, en qui il semble avoir grande confiance, met déjà son nez au cœur des douleurs de son enfance à l’instar du Daily Mail? Mystère et boule de gomme.

Des exemples semblables abondent dans le sport français Ah, la fameuse pression des joueurs français à Roland-Garros! Ah, la pression insoutenable des coureurs français au Tour de France! Mais foutez-leur la paix à ces pauvres sportifs pressés comme des citrons par ces journalistes français qui les acculent à l’exploit. Maudits scribouillards qui auraient osé se défier de nos handballeurs à la veille des Jeux de Londres avant que ceux-ci ne se vengent en mettant à sac un studio de L’Equipe TV sans que cet événement ne suscite plus de réactions quand il n’aurait pas été sans conséquences ailleurs. 

Le rôle des entourages

Nos sportifs ont-ils jamais mis le nez dans les tabloïds anglais ou allemands ou ne savent-ils pas qu’en Italie et en Espagne, plusieurs quotidiens sportifs se font concurrence avec virulence aux dépens parfois de ceux dont ils commentent l’actualité? En France, c’est un peu comme si l’on avait affaire à des débutants en matière de comportements et de réactions dans des situations d’exposition médiatique.

En fait, cette défiance semble relever d’une construction mentale probablement due à une méconnaissance des canaux de communication et à l’illusion entretenue par les entourages de plus en plus pléthoriques des sportifs entre agents, attachés de presse et conseillers divers.

Pour exister et justifier ainsi leurs émoluments, ces derniers ont tout intérêt à placer leur client sur un piédestal et à lui faire croire qu’il doit être protégé à commencer du monde médiatique qui pourrait lui vouloir du mal. Vision infantile même si, c’est vrai, de nombreux sportifs sont des enfants et ont besoin d’être guidés, mais encore faudrait-il que cela ne soit pas dans la mauvaise direction.

Soyons directs: en France, quand ils veulent s’informer dans leur domaine de prédilection, les sportifs ne lisent qu’un seul journal et c’est L’Equipe et peut-être même ne consultent-ils qu’un seul site Internet, lequipe.fr. Depuis tellement longtemps, le quotidien sportif, à défaut de concurrence sérieuse (et c’est probablement son talon d'Achille), donne le tempo grâce au fait d’être partout sur tous les terrains avec des envoyés spéciaux aux quatre coins du monde.

On l’a dit, L’Equipe n’est pas un tabloïd, même s’il a pu le faire croire exceptionnellement, et se montre relativement bienveillant avec des sportifs qui ne sont pas «taillés» par les journalistes, même si une note ici ou là peut froisser un footballeur. Mais ce n’est jamais bien méchant. Ajoutons que ce ne sont pas les émissions de débats sur le sport à la télévision ou à la radio, relevant le plus souvent du café-théâtre journalistique sur des réseaux aux audiences la plupart du temps très modestes, qui pourraient constituer un poids supplémentaire sur le dos de nos sportifs. Là encore, illusion presque comique.

Au fond, le sportif français ne connaît presque pas sa chance. Quel que ce soit le résultat de samedi, Philippe Saint-André devrait plutôt penser qu’il a bien de la veine de ne pas avoir à ouvrir l’édition dominicale du Sun, du Daily Mirror, du Daily Express ou du Daily Mail avec l’angoisse d’un condamné à mort qui se demande un sinistre matin si les pas qu’il entend dans le couloir se dirigent vers sa cellule.

Yannick Cochennec

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