Sports

Le football, terrain de reconquête de Carlos Slim

Thomas Goubin, mis à jour le 13.03.2014 à 12 h 45

Au Mexique, le football convoque des foules et fait valser les millions, mais celui qui vient de perdre son titre d'homme le plus riche du monde a attendu pour attaquer ce terrain. Derrière son intérêt tardif, un match rugueux qui l'oppose à deux géants télévisuels mexicains et la nécessité de réorienter une partie de ses activités.

Carlos Slim, en juin 2012. REUTERS/Valentin Flauraud.

Carlos Slim, en juin 2012. REUTERS/Valentin Flauraud.

«Le football n'est pas le sport le plus populaire au monde pour ses contrats millionnaires, pour ses grands stades ou pour ses sponsors, mais parce qu'il appartient à tous [...] Il est à celui qui joue avec un ballon officiel mais aussi à celui qui joue sur des terrains vagues.» Cette généreuse déclaration n'émane pas d'un quelconque mouvement ultra ou d'une association militant pour un football plus populaire, mais d'un fournisseur mexicain de télé câblée, Dish, allié de Carlos Slim, champion du classement Forbes des milliardaires de 2009 à 2013 et vice-champion 2014 derrière Bill Gates, avec une fortune estimée à 72 milliards de dollars (52 milliards d'euros).

Cette ode au football-passion a été publiée dans plusieurs journaux mexicains début février et passe en boucle sur certaines stations de radio alors que se discutent les modalités d'application de la Réforme des télécommunications promulguée en juin 2013. Des mesures qui vont conduire à une redistribution profonde d'un jeu longtemps paralysé par des acteurs dominants.

D'un côté, le géant America Movil de Slim, roi de la téléphonie et d'internet au Mexique (65 millions de clients pour 120 millions d'habitants) comme dans le reste de l'Amérique latine (175 millions d'abonnés). De l'autre, le duopole télévisuel TV Azteca-Televisa, qui vampirise l'audimat local. Au centre du terrain de jeu: le football, que dirigeaient en monarques absolus Televisa et TV Azteca avant l'irruption impromptue et imposante de Carlos Slim sur les rectangles verts.

1-0 pour Slim

Longtemps, l'implication du multimilliardaire mexicain dans le monde du ballon rond s'est réduite à un rôle plutôt symbolique au sein de la direction des Pumas, le club de l'Unam, la gigantesque université publique de Mexico où il avait conclu ses études d'ingénieur. Jusqu'à ce que la donne change, le 1er septembre 2012...

America Movil, son fleuron, annonce alors l'acquisition de 30% du Groupe Pachuca, holding qui coiffe deux clubs de première division, Pachuca et Leon. Résultat, une nouvelle success story pour Slim: Leon, promu en première division au moment de son entrée au capital, a été sacré champion du Mexique en décembre dernier [1], en dominant en finale l'America, club considéré comme le plus puissant du pays et détenu par … Televisa.

Une victoire sportive, mais aussi économique pour le magnat des telecoms. La finale aller entre Leon et l'America était visible sur Uno TV, sa chaîne internet, alors qu'elle était en revanche absente de la programmation de TV Azteca et Televisa. Une première dans l'histoire mexicaine. 1-0 pour Slim, et au diable le football pour tous.

Fan de base-ball, et plus particulièrement des New York Yankees, Carlos Slim n'a pas obtenu son premier grand succès au sein du football mexicain en jetant des millions par les fenêtres, tel Roman Abramovitch à Chelsea ou Nasser Al-Khelaïfi au PSG. A l'exception de l'ex-monégasque et barcelonais Rafael Marquez, aucun nom clinquant à repérer au sein de l'effectif du FC Leon.

Préparer le terrain pour 2015

En se piquant de football une fois septuagénaire, le milliardaire, qui a récemment connu des déboires dans ses investissements miniers, ne s'est pas payé des danseuses mais a effectué un investissement stratégique. Son but est d'approvisionner en programmes à fort potentiel d'audimat ses différentes plateformes de diffusion: ses chaînes Internet Uno TV et Ora TV (en anglais), ainsi que son réseau câblé, qui prolifère en Amérique latine (16 millions d'abonnés).

«Il n'y a pas de meilleur contenu que le football au Mexique et en Amérique latine», rappelait récemment Ari Lopes, analyste pour l'Amérique latine d'Informa Telecoms & Media, dans une interview donnée à la revue mexicaine Expansion. Au-delà du football, American Movil a également obtenu les droits de retransmission des JO de Sotchi, dont ont été privés TV Azteca et Televisa, et de ceux de Rio 2016.

Mais la présente offensive de Carlos Slim vise surtout à préparer le terrain pour 2015, moment où il devrait hériter d'une des deux nouvelles concessions de chaînes privées prévue par la Réforme sur les télécommunications.

Ce texte constitutionnel vise à en finir avec une double position dominante: celle de Televisa et Azteca sur le marché télévisuel et celle de Slim sur celui de la téléphonie, marché dont le chiffre d'affaire est estimé à 30 milliards de dollars et qu'il contrôle à 75%. Ce que Slim va perdre comme opérateur téléphonique, il veut le gagner sur les écrans. Et le football, comme le sport en général, constitue un argument de poids pour gagner des abonnés sur le triple play qu'American Movil compte proposer dès que possible.

Ce match entre poids lourds de l'économie, où tous les coups sont permis, a réellement débuté quand Televisa et TV Azteca, alliés au sein de l'opérateur téléphonique Usacell, ont commencé à revendiquer en 2011 une baisse des tarifs d'interconnexion pratiqués par Telmex, entreprise publique cédée à Slim en 1990. Une demande qui a conduit le magnat à retirer des écrans les publicités de ses entreprises.

Cette réponse a conduit Azteca à contre-attaquer sur les terrains de sport: lors de ses sujets dédiés à la Formule 1, la télédiffuseur brouillait le logo de Telmex, sponsor principal du pilote Sergio Pérez. Plus tard, TV Azteca, propriétaire de deux clubs de première division (Atlas et Morelia), a rivalisé de créativité dans les prises de vue des matches de Pachuca pour rendre illisible l'affichage publicitaire, service détenu par Slim. Il s'agissait alors de faire payer au Groupe Pachuca le non-renouvellement du contrat de diffusion de Leon, parti gagner plus chez Fox Sports, chaîne uniquement accessible par câble.

Us et coutumes troubles

Nouvel acteur au sein du prospère football mexicain, Carlos Slim campe pour le moment le rôle de l'outsider venu brouiller un jeu trop bien réglé par TV Azteca et Televisa, diffuseurs exclusifs de la première division jusqu'à son entrée en jeu. «Il est vu avec sympathie par les supporters car il représenterait une alternative», estime le journaliste économique José Martinez, auteur d'une biographie de l'homme d'affaires.

Il n'en a pas moins adopté les troubles us et coutumes d'un football où un même propriétaire peut détenir plusieurs clubs. Ainsi, non seulement Leon et Pachuca appartiennent au même groupe, mais alors que l'entrepreneur Jesus Martinez père dirige le premier, Jesus Martinez fils dirige le second. Le conflit d'intérêts ne peut être plus évident ...

Le football mexicain est le plus riche d'Amérique latine avec le brésilien. Les salaires de ses stars peuvent friser les 150.000 euros mensuels et selon l'entreprise brésilienne Pluri Consultora, la LigaMX, le championnat local, se plaçait au quatrième rang mondial en terme d'affluence en 2012-2013, avec 24.000 spectateurs de moyenne.

Autant dire que sur ce terrain prospère, le duo Televisa-Azteca a voulu continuer à faire la loi comme bon lui semble. Ainsi, face à la montée en puissance de Slim, à qui on prêtait l'ambition d'acheter les Chivas Guadalajara, club le plus populaire du pays avec l'America, la pratique de la multi-propriété, interdite par la Fifa mais courante au Mexique, a été subitement considérée comme indésirable en mai 2013.

A l'horizon 2018, aucune entreprise ne pourra posséder plus d'un club au Mexique. Tout porte à croire que cette mesure a été concoctée par le duo Azteca-Televisa, quitte à la violer dans la foulée… Ainsi, Azteca, déjà propriétaire des Monarcas Morelia, a fait main basse sur l'Atlas Guadalajara en décembre dernier. Un achat validé par la Fédération, où le magnat des télécommunications, aussi riche soit-il, ne fait pas (encore) la loi.

Contacts avec le FC Barcelone

Carlos Slim a bâti une partie de sa fortune en reprenant des entreprises en difficulté mais au fort potentiel. Plus récemment, en 2009, il a accordé un prêt massif (240 millions de dollars) à un New York Times en crise, qui lui rapporte gros. Selon José Martinez, il pourrait appliquer la même recette à ses investissements cramponnés:

«Slim va vouloir que ses équipes soient rentables, je ne le vois absolument pas comme un philanthrope. Quand le groupe Pachuca ne pourra pas lui verser de dividendes, il devra lui céder des actions comme le New York Times.»

Actionnaire de trois clubs mexicains depuis que les Estudiantes Tecos (deuxième division) ont rejoint le groupe Pachuca en décembre 2012, Slim, via sa holding Immobilière Carso, a également pénétré le marché espagnol à moindre coût en devenant actionnaire principal, pour deux millions d'euros, du Real Oviedo, club mythique mais en ruine, et relégué en troisième division.

Sur sa lancée, serait-il tenté de venir jouer sur les glamours terrains de la Liga? A en croire José Martinez, un contact a déjà établi avec le FC Barcelone il y a trois ans. «Ils étaient à la recherche d'investisseurs et ont invité Slim, qui leur a conseillé de ne plus afficher le logo de l'Unicef sur leur maillot, mais celui d'un réel annonceur pour en reverser le produit à l'Unicef, ce qu'ils ont fait.» Au pays de Don Quichotte, Carlos Slim va t-il aussi se servir du football comme d'un cheval de Troie pour assouvir ses ambitions de diffuseur?

Thomas Goubin

[1] Dans beaucoup de pays latino-américains, il y a deux championnats par an: le torneo apertura (juillet-décembre) et le torneo clausura (janvier-mai). Revenir à l'article

Thomas Goubin
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Journaliste
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