Monde

Comment punir Poutine

Fred Kaplan, mis à jour le 07.03.2014 à 12 h 39

Qu'on l'ignore. Il ne dirige qu'une puissance régionale et n'a pas la moitié de l'intelligence que lui prêtent ceux qui se croient revenus au temps de la Guerre froide.

Vladimir Poutine, 2011. REUTERS/Alexander Zemlianichenko/Pool

Vladimir Poutine, 2011. REUTERS/Alexander Zemlianichenko/Pool

Voici les véritables leçons à tirer de la crise en Ukraine: contrairement à ce que se plaisent à croire ceux qui s'imaginent revenus au temps de la Guerre froide, la Russie n'a rien d'une grande puissance et Vladimir Poutine est loin d'être un brillant stratège.

Ou, du moins, telles sont les leçons que les dirigeants occidentaux seraient bien avisés de tirer et d'exposer au monde. Depuis déjà quelques jours, me voilà contrarié par la réponse rhétorique apportée par l'administration Obama aux agissements de Poutine –la grandiloquence des termes plaçant le leader russe du «mauvais côté de l'histoire», l'intimant à assumer les «coûts» et les «conséquences» de ses actions–  vu que c'est précisément le genre de rhétorique qui ne peut se traduire, sur un plan concret, par aucune mesure véritablement significative.

L'histoire n'est pas une force hégélienne implacable tendue vers le destin. Penser le contraire, c'est non seulement surestimer le pouvoir des mots, mais aussi jouer un tantinet les fiers-à-bras. Le président syrien Bachar el-Assad était censé, lui aussi, être du mauvais côté de l'histoire, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours dans les parages. En matière de fierté mal placée, il n'y a aucune conséquence –aucune parmi les menaces crédibles que pourraient exercer Obama ou des leaders européens– pouvant empêcher Poutine (ou tout autre dirigeant russe) de faire le maximum pour que l'Ukraine reste dans son giron.

L'Ukraine est vitale pour Moscou

Ce qui ne veut pas dire que les manœuvres agressives de Poutine n'ont qu'à buter sur notre indifférence. Mais personne ne devrait se faire d'illusions sur les effets de nos effets de manche, qu'importe leurs «coûts» et leurs «conséquences». D'où ces trois grandes questions: quels sont nos objectifs? Comment voulons-nous régler cette crise? Que pouvons-nous faire pour y parvenir?

Notre principal objectif, ou celui que nous devrions envisager comme tel, consiste à calmer le jeu en Ukraine: stabiliser son économie, assurer son intégrité territoriale et garantir la tenue d'élections libres et équitables en mai. Un sous-objectif serait d'y parvenir, si possible, en coopération avec la Russie.

Gardons deux choses à l'esprit. La première, c'est que, pour n'importe quel dirigeant russe à travers l'histoire, l'Ukraine est vitale: en tant que marché, fournisseur et zone tampon des velléités d'expansion occidentales. Ensuite, Poutine considère réellement les manifestations en Ukraine comme le produit d'un complot ourdi à l'Ouest et dont le but est de faire sortir le pays de l'orbite russe. Il se trompe, mais tout autour de lui le pousse à imaginer ce genre de conspirations: pour Poutine, cela n'a «rien d'une coïncidence, camarades» que les premières manifestations à Kiev aient vu le jour après le refus, porté par l'ancien président Viktor Ianoukovitch, de resserrer davantage ses liens avec l'Union européenne.  

Le 4 mars, à Kiev, lors de sa conférence de presse, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a envoyé les bons signaux. «Nous ne recherchons pas la confrontation», a-t-il déclaré. Les Etats-Unis «préféreraient que la crise amorce une désescalade et qu'elle se règle par le biais d'institutions internationales»

Si Kerry a fait le voyage jusqu'à Kiev, a-t-il expliqué, c'est pour assurer le peuple ukrainien de la solidarité des Américains dans leur lutte pour l'accès aux droits et à la liberté. Mais il a aussi insisté sur les intérêts vitaux de la Russie en Ukraine –sa base militaire, ses «liens forts» et sa «longue histoire»– avant d'assurer que les rapports seraient toujours très étroits entre les deux pays.

«Mais», a ajouté Kerry, les rapports de l'Ukraine et de la Russie «ne devraient pas se faire aux dépends d'un lien avec le reste du monde». Et c'est là que la tâche s'avère délicate: comment ouvrir l'Ukraine au reste du monde –un processus déjà bien entamé, jusqu'à ce que Ianoukovitch décide d'y mettre un coup d'arrêt– tout en persuadant Poutine qu'une telle évolution ne menace pas les intérêts russes?

La réponse –sans doute la seule, et la seule issue possible de cette crise– est à trouver dans les prochaines élections. 

L'erreur de Poutine

Qu'on laisse le peuple ukrainien décider de la trajectoire qu'il souhaite emprunter. Des candidats pro-russes vont se présenter, et l'un d'entre eux pourra même très bien l'emporter. A l'évidence, rien ne garantit que le vainqueur –ou une majorité du peuple ukrainien– souhaite s'en référer exclusivement à l'Occident.

Dans cette crise, on peut donc dire que Poutine a commis une énorme erreur stratégique. S'il était resté bien tranquille à attendre les élections –s'il s'en était remis aux électeurs et aux élus ukrainiens pour apaiser les manifestants les plus agités au lieu d'envoyer des stormtroopers encagoulés faire main basse sur la Crimée (une péninsule de facto sous contrôle russe et peuplée largement par des partisans de Moscou)– il aurait probablement fini par gagner. Les nations occidentales, assurées d'une allégeance aux procédures démocratiques, auraient levé le pied. Et l'Ukraine aurait toujours eu besoin de l'aide et du commerce russes pour survivre. Même avec une quelconque inclinaison de l'Ukraine vers l'Europe, Moscou aurait conservé sa suprématie. 

Mais, aujourd'hui, l'Occident est inquiet et fera sans doute traîner ses yeux sur l'Ukraine plus longtemps qu'en temps normal. En Ukraine, pour bon nombre des soutiens de la Russie, le protecteur est devenu aussi suspect qu'effrayant; les autres pays inclus dans le grand rêve de Poutine d'une «Union économique eurasienne» –dont le Kazakhstan, la Biélorussie, le Kirghizstan et le Tadjikistan (membres centraux de l'ex-URSS)– pourraient aussi craindre les conséquences d'une alliance plus formelle avec Moscou.

La tension commence à se faire sentir. Mardi, lors de sa propre conférence de presse, Poutine –d'habitude calme et confiant dans ce genre d'exercice– s'est montré bafouillant, prompt à l'invective, et n'a pas fait mystère de ses sombres fantasmes remplis de complots étrangers. Dimanche, après avoir eu Poutine au téléphone, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré qu'il lui avait semblé «dans un autre monde».

La Russie? Une puissance régionale

Il y a toujours danger quand des dirigeants à l'origine de crises armées se mettent apparemment à basculer dans la folie –ce qui devrait inciter d'autant plus Obama et les autres leaders occidentaux à jouer l'accalmie en coulisses.

Mais si cela ne fonctionne pas, que Poutine n'embraye pas vers la «désescalade»? Que faire s'il continue à assimiler toute tentative de sortie de crise à la progression d'un assaut occidental? Selon Kerry, l'Ouest n'aurait alors «pas d'autre choix que de persévérer dans les directions que nous avons prises ces derniers jours afin d'isoler la Russie politiquement, diplomatiquement et économiquement».

Qu'est-ce que cela pourrait bien signifier? Kerry ne l'a pas précisé. En ce qui me concerne, je proposerais qu'on se focalise sur le verbe «isoler» –et même qu'on y accole, dans la mesure du possible, celui d'«ignorer».  

De la même manière que Poutine n'a pas un pouvoir aussi conséquent que ce que supposent bon nombre de faucons occidentaux, la Russie n'a pas, en tant que pays, le pouvoir auquel Poutine aimerait faire croire. Au mieux, il s'agit d'une puissance régionale, sans véritable portée internationale. Même son incursion en Crimée est loin d'être une manœuvre impérialiste. En Tchécoslovaquie, Léonid Brejnev avait envoyé cinq divisions de blindés (ça c'était de l'invasion qui se respecte!).

Selon les estimations de conseillers militaires américains, l'armée russe pourrait envahir l'est de l'Ukraine si Poutine en donnait l'ordre, mais, en termes de durée, la résistance d'une telle occupation serait bien plus précaire, d'autant plus si de sporadiques bouffées insurrectionnelles venaient à s'y opposer. 

La stratégie d'Obama consistant à «remettre à zéro» les relations avec la Russie se fondait sur deux présupposés. De un, que les Etats-Unis et la Russie avaient de nombreux intérêts communs, d'où la pertinence de résoudre et de relever ensemble problèmes et défis. De deux, que le prédécesseur de Poutine, Dmitri Medvedev, était visiblement plus enclin à un tel partenariat.

De fait, pendant un temps, ils ont réussi pas mal de choses. Mais, aujourd'hui, l'affaire ne fonctionne plus trop.

Au mieux, la Russie ne joue qu'un rôle limité dans les divers dossiers épineux que les Etats-Unis ont à gérer. Certes, la Russie aide au désarmement chimique de la Syrie, mais l'initiative ne fait que servir ses propres intérêts; Poutine y aurait consenti, qu'importe l'étendue de ses relations avec les Etats-Unis. La Russie a aussi contribué à la mise en place des premiers pourparlers E3+3 sur la limitation du programme nucléaire iranien, mais la motivation centrale qui pousse l'Iran à poursuivre ces pourparlers, c'est l'espoir d'accéder aux économies américaine et européenne, pas à la russe.

Ce qui fait que, vu que Poutine ne sert pas à grand-chose dans nos affaires internationales, la meilleure façon de lui faire assumer les «coûts» et les «conséquences» de ses actions serait encore de l'ignorer.

Annulons Sotchi!

La conférence du G8 à Sotchi vient d'être remise aux calendes. Qu'on l'annule, tout simplement. On pourrait même envisager l'organisation d'une conférence du G7 (en en changeant peut-être le nom) autre part (les nations du G7 ont d'ores et déjà condamné l'agression russe).

Idées supplémentaires: faire que la Russie reste en dehors de l'OCDE; rappeler tous nos experts économiques et techniques travaillant en Russie; inciter les investisseurs privés à nous emboîter le pas (les incertitudes du marché russe, du fait de l'agression, commencent déjà à avoir de telles conséquences); suspendre les consultations bilatérales portant sur... bon, sur tout, en fait; suspendre les visas de voyage de certains dignitaires russes (la question est plus délicate, mais des officiels américains et européens commencent déjà à réfléchir à des listes de noms).

Autant d'initiatives qui devront être mises en œuvre si la Russie ne coopère pas avec l'Ukraine et sa volonté de devenir un Etat quasi-démocratique. L'Ukraine reste le sujet central. Se contenter de donner de petits coups de coude à Poutine pour donner le change sur la scène internationale est stupide. Cette entreprise doit se doter de carottes et de bâtons, et si les carottes fonctionnent, il faudra jeter les bâtons.

Les bâtons que je propose sont plus durs qu'ils en ont l'air. Le premier intérêt de Poutine, après tout, c'est de projeter l'image d'une Russie grande et incontournable puissance mondiale. C'était le but des JO de Sotchi. Cette opération de com' lui aura coûté 50 milliards de dollars –un investissement que sa maladroite manœuvre en Crimée a jeté aux orties. Une énième preuve que Poutine est vraiment loin d'être un génie.

Fred Kaplan

Traduit par Peggy Sastre

Fred Kaplan
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