Culture

Drake, Maître Gims, Kendrick Lamar: 2014, le triomphe du rap fragile

Arnaud Fraisse, mis à jour le 13.03.2014 à 19 h 07

Drake a rempli Bercy deux fois en février, Stromae fera quatre dates consécutives dans la même salle en novembre, Maître Gims, Kendrick Lamar et Macklemore vendent des millions de disques… En 2014, fini le bling: les rois du rap sont de grands sensibles.

Drake au festival de musique iHeartRadio à Las Vegas, dans le Nevada, le 21 septembre 2013, REUTERS/Steve Marcus

Drake au festival de musique iHeartRadio à Las Vegas, dans le Nevada, le 21 septembre 2013, REUTERS/Steve Marcus

En nommant l’un de leurs albums Bâtards Sensibles en 2004, les artistes rap français de TTC n’étaient pas loin d’afficher une vision prémonitoire du rap de 2014... Aujourd’hui, dans la réalité chiffrée, les rois des ventes rap sont loin de l’image du prince de la rime brutal, sauvage, gangster ou ingérable.

Evidemment, la plus grande partie de la musique rap reste accrochée au bitume et aux quartiers. C’est ainsi, c’est son essence et espérons que cela perdurera. Le rap reste la musique de «ceux qu’on n’aime pas» un peu partout sur le globe.

Pourtant, les chiffres de ventes de l’année écoulée montrent que les rois de la rime ont souvent la larme à l’œil. Selon Nielsen Soundscan, le petit nerveux mais gentil garçon de L.A. Kendrick Lamar avait vendu aux Etats-Unis 1.151.000 exemplaires de Good Kid, M.A.A.D. City, son premier album sorti en major (ses sorties précédentes étaient parues sur un label indépendant) fin janvier 2014.

A la même date, les ventes de Nothing Was The Same de Drake atteignaient 1.416.000 exemplaires aux Etats-Unis, quatre mois après la sortie du disque. Avec ses tubes mélancoliques, le Canadien conserve l’image du pote sympa ou du boyfriend émotif mais compréhensif, malgré quelques montées de testostérone (sa bagarre avec le chanteur Chris Brown, quelques titres bien enlevés et coquins…).

Associé à Ryan Lewis, Macklemore, grand gagnant contesté des derniers Grammy Awards, a assis sa réputation sur des raps sensibles et concernés. Il a passé le cap des 1.200.000 exemplaires vendus avec The Heist, le disque le plus pop du lot, dont les singles Thrift Shop, Can’t Hold Us et Same Love se sont écoulés à plus de 7, 4 et 2 millions d’exemplaires respectivement.

De quoi donner du sens à l’un des adages favoris des artistes rap: «Les hommes mentent, les femmes mentent, pas les chiffres.» Quant à Kanye West, au-delà de son dernier album quasi expérimental qui s’est tout de même vendu à 630.000 exemplaires, il ne se passe pas une semaine sans que l’on entende le boyfriend de Kim K. s’épancher, faire une colère ou déclarer son amour à sa belle dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Depuis une décennie, Kanye West est presque devenu le poster boy de la fragilité dans le rap.

Qu'en est-il dans le «deuxième marché du hip hop», comme nous aimons nous auto-satisfaire? Malgré la fameuse exception culturelle qui semble s’appliquer à tout, la France observe la même tendance incarnée par Maître Gims et le plus pop et francophone Stromae. Après deux années triomphales avec son groupe Sexion d’Assaut, Maître Gims a continué à dominer les classements des ventes en France, écoulant 540.000 exemplaires de Subliminal depuis mai 2013, ce qui le place en troisième position des vendeurs de disques en France pour l’année 2013 derrière Daft Punk et... Racine carrée de Stromae.

Stromae, enfant du rap

Avec 1.300.000 d'albums vendus, le Belge a affolé l’industrie du disque française. Si on a vite fait de cataloguer Stromae dans la variét’, pour paraphraser Doc Gynéco, ce grand sensible est d’abord un enfant du hip hop.

Après ses premières années de pratique, il a rejoint en 2008 l’écurie de production Kilomaître Prod (tenue par Tefa –que l’on peut voir officier quotidiennement aux platines de Cyril Hanouna dans Touche Pas à Mon Poste– et Masta) composant notamment pour l’illustre Kery James, l’un des pontes du rap de chez nous. Un pedigree hip hop difficile à contester.

Portés par des singles «sensibles», très mélodiques et parfois amers derrière des compositions très urbaines, nos deux champions des ventes incarnent donc à merveille la domination assumée de nos rappeurs sensibles, fragiles s’amuseront certains. Maître Gims menait déjà le bal sur Désolé de Sexion d’Assaut et ne change pas de direction sur son effort solo: sur Bella, il conte les tourments de l’amour, avec Je me tire, il confie son mal-être sur et poursuit sur Changer, titre dans lequel il adopte une posture introspective pour remettre le personnage qu’il incarne en question.

De son côté, Stromae reste dans la lignée de son album précédent: titres mélancoliques et instrumentaux dansants. Des millions de Français continuent d’user les dancefloors sur Papaoutai, l’un des titres aux textes les plus anxiogènes de ces 10 dernières années. Formidable est l’histoire triste d’une dérive post-rupture amoureuse tout comme un modèle d’auto-flagellation. Avec une perspective féminine, Tous les mêmes offre une vision particulièrement pessimiste des relations de couple sur une basse funky...

Si la domination des rappeurs fragiles a atteint un niveau sans précédent ces derniers mois et semble récente, le phénomène n’est pourtant pas nouveau, loin de là. Depuis ses premiers jours, le rap véhicule une imagerie rude, ses hérauts se font un devoir d’adopter des attitudes et propos durs en accord avec les codes de la rue.

Son versant gangster fait la part belle à l’imagerie violente des vies de hors-la-loi et lorsqu’on caricature le genre, on pointe avant tout ses écarts misogynes et matérialistes inscrit dans l’inconscient collectif. Mais depuis l’entrée du rap dans l’industrie musicale, les artistes qui ont osé dévoiler leurs faiblesses sont presque les seuls à être parvenus à atteindre un statut de star ou superstar au-delà des adeptes du genre. La tendance est même de plus en plus nette au fur et à mesure du vieillissement de cette musique.

LL Cool J, lover pionnier

Au cours des années 1980, le rap est passé du statut de phénomène underground urbain (et branché) à celui de musique rentable. Après la période pionnière puis l’émergence d’artistes comme Run-DMC et les Beastie Boys, LL Cool J a ouvert la boite de Pandore sur son Bigger And Deffer, second album paru en 1987.

Il sort le single I Need Love, l’une des premières ballades rap où il confiait ses peines de cœur sur un instrumental lent et doux. Une posture et un son tout à fait inhabituels à l’époque.

Evidemment, à l’époque LL Cool J a déclenché les foudres des puristes (déjà...); mais il s’est offert plein de nouvelles amies et s’est retrouvé en poster dans de nombreuses chambres au papier peint rose. En prouvant que les Ladies l’aimaient effectivement (LL Cool J signifie «Ladies Love Cool James»), le jeune rappeur a démontré que la musique hip hop ne s’opposait pas aux recettes de la pop et créé un véritable précédent, un point de non-retour.

La démarche de LL Cool J a bien vite fait des émules. Certains de ses congénères comme Slick Rick y ont vu un moyen de se décomplexer et d’aborder des sujets plus sensibles et plus universels ou donner une autre perspective aux histoires du ghetto.

Pour d’autres, l’option «slow rap» s’est avérée être un calcul plus mécanique pour décrocher des passages en radio et associer un côté «lover» à temps partiel à une image de bad boy affirmé. LL Cool J ne s’est d’ailleurs pas privé de répéter sa formule sur la plupart de ses albums.

Mais globalement, chez les pontes du genre, ces moments rap doux et fragiles restaient relativement exceptionnels: un ou deux titres, tout au plus, parmi une quinzaine. Plusieurs décennies après, le modèle fonctionne toujours.

De La Soul et A Tribe Called Quest

Peu de temps après l’oncle LL, une nouvelle génération émergente d’artistes a démontré qu’il était possible d’être un rappeur sensible, crédible, de cohabiter en harmonie avec ses collègues plus gangster et de vendre une quantité de disques impressionnante. Venus de Long Island et du Queens et vus comme des hippies à leur arrivée, les groupes De La Soul et A Tribe Called Quest ont fait de la sensibilité et de la douceur leur fonds de commerce, rapidement suivis par les californiens The Pharcyde ou Souls Of Mischief.

Des grands émotifs au pays du gangsta rap. Quelques millions de disques, quelques tubes et 25 ans plus tard, il ne viendrait à personne l’idée de contester les places majeures occupées par ces artistes au panthéon du rap.

Dans notre vieux pays, il n’a fallu que bien peu de temps pour que les rappeurs fragiles montrent leur rentabilité. En 1991, Après les débuts énergiques et spontanés de la fin des années 1980, la première grande star du genre à dépasser le cadre du public spécialisé a été MC Solaar. Le sympathique Bouge de là était l’appât, avec le tristounet Caroline il a pris la France dans ses filets, vendu plus de 300.00 exemplaires de son premier album, mis sa carrière en orbite et enfoncé le clou 3 ans plus tard avec l’album Prose Combat vendu à près de 900.000 unités.

Les exemples de rappeurs sensibles et dominants sont nombreux des deux côtés de l’Atlantique. Notons cependant que les termes «sensible» ou «fragile» ne signifient pas uniquement «romantique éperdu» ou «adepte des slows» mais plutôt «à fleur de peau».

Adaptation à la culture pop

Outre les Drake ou Kanye West, on peut évoquer pêle-mêle 2Pac, qui sous les tatouages enchaînait les textes torturés voire habités, Eminem et ses problèmes familiaux et d’addiction, OutKast, finalement assez proches dans l’esprit d’A Tribe Called Quest, l’erratique Lil Wayne… Chez nous, on peut lister Diams par exemple, mais aussi Soprano ou plus récemment Orelsan.

Autant de cas finalement très éloignés de la perception grand public du rap, particulièrement en France, comme une musique unidimensionnelle, violente et macho. La réalité du genre est que très rapidement dans son développement une large partie du rap a compris, intégré et parfois épousé les codes de l’industrie qu’il bousculait.

Deux façons de voir cette approche: on l’interprète comme la conquête des grands médias pour transmettre le message du rap le plus largement possible, ou bien on peut y voir l’adoption et la soumission aux codes de la pop et la dilution d’un genre né d’une contre-culture. L’ampleur des chiffres comme l’évolution musicale des productions rap nous laisserait plutôt pencher pour la seconde proposition...

Les clés d’un succès mainstream dans le rap sont les mêmes que pour les autres genres musicaux. Le temps où les rappeurs débitaient un texte d’un bout à l’autre d’un morceau de huit minutes semble bien éloigné.

La recette d'un single

Les rimeurs à gages ont rapidement intégré les mécaniques de création exigées par les diffuseurs et adoptées par le public. Même dans le rap, un album doit être porté par des singles, ces titres accrocheurs exploitables à l’unité.

Et un single, sur le plan musical, c’est d’abord une bonne chanson avec une structure familière où couplets et refrains alternent. Les plus pointilleux y ajoutent même un pont à l’occasion tout en évitant de dépasser les 4 minutes pour la durée totale du titre.

Ensuite, rappeur ou non, l’artiste serait bien inspiré d’y placer un refrain et une jolie mélodie. Les refrains «rappés» ou scratchés des premières années ont progressivement été remplacés par des samples mélodiques ou la location d’un chanteur, une chanteuse ou un groupe de R&B. Voilà pour la mécanique.

Au niveau du contenu, pour toucher l’audience la plus large possible, il convient d’aborder des sujets plus universels que les centres d’intérêt du public pointu: globalement l’amour (dans le rap, ce spectre s’étale de la romance légère au proxénétisme), la mort, l’amitié, les enfants, les parents et encore l’amour.

C'est le plus fragile qui gagne

Et là, rappeur fragile ou non, tout le monde ou presque s’est plié à l’exercice à un moment ou un autre de sa carrière, de Snoop Dogg (Beautiful) à Jay-Z qui a vu son aura internationale (et sa fortune) grimper depuis qu’il assume son statut de mari aimant et passionné en chansons (de Bonnie & Clyde ‘03 à Drunk in Love) ou sur Instagram. Et pour la plupart des stars du rap établies, ce passage par la case «single avec du chant» a été un accélérateur de popularité, le compostage du ticket pour une croisière dans les eaux du mainstream.

Si les courants les plus rugueux du rap comme la trap music du Sud ou la drill music de Chicago, définissent toujours l’image et la perception (bonne ou mauvaise) du rap, c’est en jouant la carte de la sensibilité que les artistes rap parviennent à s’extirper du lot et s’offrir de véritables carrières dans les méandres de la pop music internationale.

Oui, les Rick Ross, Young Jeezy, Gucci Mane ou Kaaris peuvent continuer à jouer les gros bras dans leurs clips mais Drake ou Kanye West ont changé la règle: dans le rap de 2014, c’est le plus fragile qui gagne.

Arnaud Fraisse

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Arnaud Fraisse (5 articles)
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