Monde

L'«autre monde» de Vladimir Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 07.03.2014 à 14 h 56

Les mensonges et contradictions du dirigeant russe depuis le début de la crise ukrainienne, qui ont alarmé Angela Merkel, peuvent avoir deux explications: soit il est coupé des réalités, soit il vit dans le passé.

Vladimir Poutine, le 5 mars 2014. REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin.

Vladimir Poutine, le 5 mars 2014. REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin.

Angela Merkel, qui s’entretient presque tous les jours avec Vladimir Poutine depuis les débuts de la crise ukrainienne, a porté sur le président russe un jugement à la fois psychologique et politique: il lui semble que Poutine a «perdu le sens des réalités» et qu’il se trouve «dans un autre monde». C’est en tous cas ce qu’elle aurait dit au cours d’une conversation téléphonique avec Barack Obama, selon le New York Times, qui a profité d’une fuite opportune.

A prendre au pied de la lettre les déclarations faites par le président russe au cours de sa récente conférence de presse, on ne peut donner tort à la chancelière allemande.

Poutine développe un discours apparemment cohérent. Il dessine une interprétation rationnelle des événements de Kiev depuis le début des manifestations, fin novembre 2013. Il alterne menaces et gestes conciliants, comme s’il maîtrisait parfaitement un jeu de stratégie destiné à mettre ses adversaires dans l’embarras.

Son affirmation selon laquelle il n’était pas nécessaire que la Russie intervienne directement en Ukraine «pour le moment» n’a-t-elle pas été interprétée comme une mesure d’apaisement? Parallèlement, la Russie avançait ses pions en Crimée, consolidait ses positions sur la péninsule et semait le trouble en laissant ses partisans sur place organiser un référendum dans le but de détacher la région de l’Ukraine.

Dans le même temps, les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-huit pays de l’Union européenne, réunis d’urgence à Bruxelles, se demandaient s’il fallait ménager Poutine pour qu’il se montre conciliant ou brandir des sanctions pour bloquer ses provocations.

Une rationalité sans réalité?

La réponse est d’autant plus difficile que si rationalité poutinienne il y a, celle-ci se fonde sur des mensonges et des contradictions qui, comme l’a dit Angela Merkel, jettent un doute sur le sens des réalités chez le président russe. Il ne serait pas le premier autocrate coupé du monde environnant par une cour de flagorneurs qui ne lui disent que ce qu’il veut entendre et le confortent dans ses fantasmes.

La conférence de presse de Poutine, sa seule déclaration officielle sur l’Ukraine au cours des dernières semaines, en a offert un florilège édifiant. Quelques exemples. Le président russe critique les Occidentaux qui n’auraient pas respecté l’accord du 21 février entre Viktor Ianoukovitch et l’opposition, mais son envoyé spécial a refusé de signer cet accord et Ianoukovitch a fui Kiev avant de l’entériner.

Viktor Ianoukovitch est le seul président légitime, a affirmé Vladimir Poutine. C’est lui qui a appelé la Russie à l’aide. Mais dans le même souffle, il dénie à son «collègue» ukrainien Oleksandr Tourtchynov tout avenir politique.

Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, connu à la fois pour sa dureté et son sens de l’humour, manie aussi le sophisme: la Russie ne peut pas retirer ses troupes de Crimée puisqu’elle n’en a pas. Les soldats en uniforme que l’on y voit sont des forces d’autodéfense. Celles-ci ne peuvent pas rentrer dans leurs casernes puisqu’elles n’en ont pas!

Fin des années 40

Quand Angela Merkel dit que le chef du Kremlin se trouve «dans un autre monde», il faut prendre cette expression dans son sens littéral. Le monde de Poutine n’est pas celui de l’après-guerre froide, de la fin des blocs et de la globalisation. C’est celui de la guerre froide, et plus précisément encore des débuts de la guerre froide.

Poutine raisonne comme Staline à la fin des années 1940. Il s’agit de maintenir –ou de reconstituer– une zone tampon entre l’Europe et le monde eurasien organisé autour de Moscou.

L’Ukraine en est la clef. La Russie a besoin d’y installer un gouvernement ami, de même qu’après la Seconde Guerre mondiale, elle voulait avoir des dirigeants acquis à sa cause dans les démocraties dites populaires. Ceux qui s’opposent à ces visées sont des «fascistes», des «extrémistes», voire des «nazis».

Les hommes politiques non-communistes d’Europe centrale étaient affublés par Staline de ces qualificatifs, même s’ils avaient combattu l’Allemagne hitlérienne et même si, en défendant leur indépendance, ils n’étaient pas hostiles à de bonnes relations avec l’URSS.

Quand les dirigeants actuels des Etats d’Europe centrale et orientale qui ont rejoint maintenant l’UE européenne regrettent que leurs collègues occidentaux ne comprennent pas la stratégie russe, ils savent de quoi ils parlent.

Daniel Vernet

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