France

Traiter Le Pen de «fasciste», c'est une injure?

Nicolas Lebourg, mis à jour le 06.03.2014 à 7 h 17

Jean-Luc Mélenchon doit répondre devant la justice d’avoir taxé la présidente du FN de «fasciste», qui le poursuit pour «injure».

Mars 2012 à Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Mars 2012 à Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Est-on bien sûr que Harold Ramis, le réalisateur du célèbre film Un Jour sans fin, soit récemment décédé? A propos de l’Ukraine, ou quant aux crispations de la société française, on ne cesse, jour après jour, de nous parler de «fascisme», de «fascistes», de «néo-nazis». Comme si les sociétés européennes vivaient les années 1930 sur le mode du jour de la marmotte.

La question vient même devant les prétoires. Jeudi 6 mars, Jean-Luc Mélenchon doit répondre devant la justice d’avoir taxé Marine Le Pen de «fasciste». Elle le poursuit pour «injure».

Nous ne sommes certes pas juge ou avocat, mais la question de la possibilité ou non d’user d’une étiquette politique et historique nous interpelle. En l’occurrence, il y a trois points sensibles: qu’est-ce que le fascisme? Comment cette appellation a-t-elle été utilisée? Comment peut-elle ou non s’appliquer à Marine Le Pen?

Le fascisme, un objet mouvant

Le mot «fascisme» renvoie aux «faisceaux», le premier faisceau étant fondé par Benito Mussolini en 1919 à Milan. Symbole punitif chez les Etrusques un symbole, il devient celui de l’autorité et de l’unité à Rome. Il a été utilisé par la Révolution française en ce sens, avant qu’à la fin du XIXe le signe commence à être utilisé par l’extrême droite française afin de souligner qu’elle souhaite unir les nationaux et non les diviser en classes comme le feraient socialisme et capitalisme.

En Italie, les «faisceaux» fleurissent dans la Sicile de 1893 afin d’organiser la jacquerie des ouvriers agricoles. Aux débuts de la Première guerre mondiale, les « faisceaux » sont les groupes constitués par les partisans de l’entrée en guerre de leur pays, tel Benito Mussolini, encore socialiste à cette date.

Le choix de l’appellation vise bien à manier tout ensemble sens social et grandeur nationale, autorité et unité. Néanmoins, les fascistes sont des pragmatiques: jamais ils ne s’enfermeront en une bible théorique, à l’instar de ce qu’est Le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels pour les communistes.

Quand on moquait cette plasticité et ce flou doctrinal, Mussolini répondait en 1922 «notre programme est simple: nous voulons gouverner l'Italie». Le fascisme est ainsi bien plus une «vision du monde» qu’un programme théorique. Le débat sur sa définition dure donc depuis l’origine. Pour résumer les positions aujourd’hui mises en avant par les historiens, disons que le fascisme est une extrême droite radicale qui vise à produire un homme nouveau grâce à la guerre impérialiste à l’extérieur et par un Etat totalitaire à l’intérieur. Cet Etat est pris en mains par un parti-milice qui impose sa vision du monde comme une religion politique, mobilisant en permanence sa population.

Etre le fasciste de l’autre

Pierre Desproges écrivait «L'ennemi est bête: il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui». C’est un peu le problème du fascisme, toujours renvoyé à l’adversaire. Le fascisme est dans l’imaginaire post-1945 tout à la fois un Mal absolu et un Mal rassurant, car vaincu. L’appellation s’est donc faite marqueur d’infamie, adressée à l’adversaire politique pour en faire un ennemi.

Après-guerre, les communistes se voient renvoyés au fascisme au nom du culte du chef et des camps. Eux-mêmes traitent les gaullistes de fascistes pour leur culte de l’autorité et de l’homme providentiel. Après le 11 septembre 2001, on entendit de partout résonner l’assimilation entre islamisme et fascisme, amalgame récusé par la totalité des spécialistes des fascismes.

En France, le débat a un poids particulier. En effet, après 1954 s’impose la grille de lecture de l’historien René Rémond: la France n’eût connu que trois droites (une réactionnaire, une libérale, une césariste) et pas de mouvement fasciste. Cette idée est mise à mal à partir de 1978, avec la parution des travaux de Zeev Sternhell, pour qui le fascisme ne serait pas né dans l’Italie guerrière mais dans la «droite révolutionnaire» française de la fin du XIXe siècle et dans les conjonctions droite-gauche du tournant entre les deux siècles.

Le débat a été très vif. Zeev Sternhell a permis des avancées, mais sa conception du fascisme est bien trop large pour l’essentiel des historiens[1]. Toutefois, on voit depuis quelques années fleurir dans les gauches françaises l’usage de l’œuvre de Sternhell.

A cela, une raison politique: elle est la grille de lecture qui permet d’octroyer au Front national une «origine fasciste», une «matrice» fasciste.

D’ailleurs, hasard révélateur, lorsque le porte-parole du Parti socialiste Thierry Mandon qualifia l’an passé le FN de «fasciste», c’était juste après un meeting anti-FN du PS où intervenait Zeev Sternhell –meeting tenu en une salle qui servit à la concentration des juifs sous Vichy, afin de fortifier et dramatiser encore l’analogie faite entre hier et aujourd’hui. Mais cette fois-ci l’avocat du FN, aujourd’hui tête de liste à Paris, estimait qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre, et affirmait qu’il s’agissait de «diffamation» et non d’«injure». C’est pourtant pour ce motif que Jean-luc Mélenchon est poursuivi.

Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et le fascisme

On peut assez légitimement s’étonner de la variabilité de l’analyse de l’avocat du FN, car cela ouvre une faille importante dans son argumentation. Jean-Luc Mélenchon l’a compris en arguant que «fascisme» n’était pas une «injure» mais une «catégorisation politique». On imagine le raisonnement qui sera alors tenu: l’étiquette renvoie donc aux débats analytiques et à la pluralité d’usages susdits et, ceux-ci étant moins que clos, certains pistes rapprochant le FN de l’objet «fascisme», l’usage du terme ne peut être juridiquement limité. L’avocat de Jean-Luc Mélenchon pourrait même ironiser sans difficulté sur le fait qu’un parti soucieux de défendre la «liberté d’expression» contre la législation anti-négationniste confisque ainsi un débat historiographique.

Mais, sur le fond, demeurent plusieurs points. Marine le Pen et son parti ne relèvent pas plus du «fascisme», que Jean-Luc Mélenchon et son parti ne relèvent de «l’extrême gauche» à laquelle ils sont renvoyés sempiternellement par les frontistes et l’UMP. Le Parti de Gauche puise ses racines dans un patriotisme jacobin qui fait de lui une gauche radicale mais nullement extrême.

Cet usage abracadabrant des étiquettes était bien souligné récemment. Le 15 février dernier, Marine Le Pen mettait en cause Abel Mestre, journaliste du Monde en charge du suivi du FN, en le qualifiant d’«extrême gauche». Le lendemain 16 février, Jean-Luc Mélenchon accusait Le Monde de faire des «publi-reportages pour madame Le Pen». Le Monde serait-il donc le «quotidien de référence» extrémiste de gauche mais fasciste à ses heures perdues? Ou bien, cela étant saugrenu, ces batailles d’étiquetage ont-elles un autre sens?

Au théâtre ce soir

A dire vrai, les deux leaders politiques n’usent de la catégorisation politico-historique que pour délégitimer les autres acteurs sociaux. Il s’agit de construire une rhétorique du «camp contre camp», faisant fi des divisions économiques, culturelles, politiques entre tous les acteurs sociaux. Ne reste qu’un panorama où l’on affirme représenter la pureté isolée face à une pluralité d’adversaires amalgamés.

Cela fortifie en leur foi militants et sympathisants. Plutôt que d’avouer sa faiblesse, on proclame sa vertu. C’est humain. Le PG comme le FN ont moins à gagner aux municipales (car isolés dans une élection à deux tours qui réclame des reports de voix) qu’aux européennes (car faites en un seul tour et privilégiant les votes «anti-système»). Il leur faut donc théâtraliser leur opposition à tous les autres afin d’optimiser leurs résultats dans cette configuration de nos institutions. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon savent extrêmement bien comment fonctionne le «système».

Nicolas Lebourg


[1] Je renvoie le lecteur intéressé par ces questions à Olivier Forlin, Le Fascisme historiographie et enjeux mémoriels, La Découverte, 2013 ; ainsi qu’au chapitre « Interpréter le fascisme : débats et perspectives » que j’ai commis dans Christine Lavail et Manuelle Peloille dir., Fascismes ibériques ?, Presses de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, à paraître très prochainement. Retourner à l'article

 

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (65 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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