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Patrick Buisson n'est ni «intellectuel», ni «maurrassien»

Patrick Buisson, le 15 octobre 2012. AFP PHOTO MIGUEL MEDINA

Patrick Buisson, le 15 octobre 2012. AFP PHOTO MIGUEL MEDINA

L'expression est évidemment plus plaisante qu'«ancien responsable de Minute». Mais elle ne reflète pas la pensée du conseiller de Nicolas Sarkozy et cache le fait qu'il n'a fait que conduire la droite au suicide électoral.

«Intellectuel maurrassien»: cette formule a été massivement utilisée pour définir Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy aujourd’hui pris dans l’affaire de ses écoutes. Elle n’est pourtant guère exacte, ni guère intelligible tant la personne de Charles Maurras demeure méconnue du grand public.

Cela n’était d’ailleurs pas pour desservir Patrick Buisson: la préciosité de l’adjectif «maurrassien» lui donne un vernis de philosophie politique bien plus porteur en termes d’ostentation de capital culturel que celle d’«ancien responsable de Minute», nettement plus délicate pour les dîners en ville. La transgression dandy consistant à afficher une étiquette, certes sulfureuse, mais complexe et méconnue, produisait une insertion sociale dans les droites en recomposition.

Reprenons: qui fut Charles Maurras?

Né en 1868, il est le penseur du «nationalisme intégral». Il est le maître à penser du journal et de la ligue d’Action française. Son influence dépasse le cadre de l’extrême droite hexagonale, Maurras étant bien connu de nationalistes espagnols, belges, sud-américains, etc. Selon lui, la République aurait instauré un «pays légal» (la représentation nationale) totalement déconnecté du «pays réel».

Charles Maurras et le nationalisme intégral

Pour que le pays légal corresponde au réel, Maurras prône le retour à la monarchie héréditaire et aux traditions. Sa démarche n’est pas sentimentale comme chez les royalistes qui le précèdent: c’est un positiviste agnostique qui se réclame de l’«empirisme organisateur».

C’est par la raison analysant les faits qu’il affirme arriver à la démonstration qu’une Restauration appuyée sur l’Eglise remettra la France dans sa grandeur et la paix dans l’ordre social. Il s’agit de mettre fin à la décadence et à la décomposition sociale qu’aurait provoquées le jacobinisme en réhabilitant les hiérarchies et solidarités traditionnelles.

Cette lutte, il considère qu’il faut la mener «par tous les moyens, mêmes légaux», et la ligue d’Action française n’hésite pas à présenter des candidats à la députation pour attaquer la démocratie de l’intérieur.

Maurras accueille la prise du pouvoir par le maréchal Pétain telle une «divine surprise». Sa germanophobie est grande, mais lui et Pétain sont en accord quant à la conception d’un pouvoir antiparlementaire régissant une nation ancrée dans ses terroirs. Les ennemis de la France désignés par Maurras depuis l’affaire Dreyfus sont également ceux ciblés par Vichy.

Pour Maurras, il y a «quatre états confédérés» travaillant à la dissolution de la nation: les juifs, les francs-maçons, les protestants et les métèques, seuls groupes censés conserver leur solidarité quand l’Etat républicain aurait désagrégé l’ordre social en millions de citoyens individualisés.

L’antisémitisme maurrassien n’a cependant nullement la dimensions biologique et raciale de l’antisémitisme nazi: il s’agit de mettre à part un groupe estimé à part. Maurras écrivit d’ailleurs:

«Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit ou se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité.»

L’obsession était néanmoins toujours forte: lorsque le théoricien fut condamné à la Libération, il s’écria qu’il s’agissait de «la revanche de Dreyfus».

Les contextes de Patrick Buisson

La pensée maurrassienne était assez riche pour survivre au décès du «maître de Martigues» en 1952. Toutefois, certains maurrassiens revendiquèrent un vaste devoir d’inventaire. Ils expurgèrent la pensée maurrassienne de son antisémitisme. On vit naître une Nouvelle Action Royaliste qui, quoique maurrassienne, se rangeait à gauche et appelait à voter pour François Mitterrand. On vit d’autres maurrassiens se faire gardiens d’un musée.

Dans les milieux estudiantins, l’Action française demeura longtemps vivace. Ce ne sont pourtant pas les étudiants d’AF que rejoint le jeune Patrick Buisson quand il est étudiant. Il intègre la Fédération nationale des étudiants de France. Celle-ci a été fondée en 1966 à l’université de Nanterre: c’est un cache-sexe du mouvement Occident qui ne pouvait y apparaître sous son nom pour cause de tensions avec les étudiants gauchistes.

Patrick Buisson soutient son mémoire universitaire sous la direction de Raoul Girardet, historien remarquable et citoyen de culture maurrassienne, actif dans les publications pro-OAS (Organisation de l’Armée Secrète).

Patrick Buisson écrira d’ailleurs un livre sur l’OAS avec Pascal Gauchon, leader du Parti des Forces Nouvelles fondé par le mouvement néofasciste Ordre Nouveau après sa dissolution. Mais, Patrick Buisson se lie en particulier avec un ultra d’Ordre nouveau, Alain Renault.

Ce dernier est le bras droit de François Duprat, qu’il a suivi au Front national. Alain Renault défend alors un néofascisme particulièrement soucieux de défaire ce qu’il estime être l’emprise sioniste sur l’Occident.

Secrétaire général du FN après l’ancien collaborationniste du Parti Populaire Français Victor Barthélémy, il est de ceux que Jean-Pierre Stirbois pousse à la scission en estimant qu’ils compromettent le développement du parti.

Il est vrai qu’à sa première grande émission télévisée en 1984, Jean-Marie Le Pen est ainsi confronté par les journalistes à un article d’Alain Renault relatif à un attentat contre une école juive d’Anvers, où il s’étonne qu’existe encore une «progéniture en balade des diamantaires. On ne saurait c’est bien connu discuter la véracité de l’Holocauste: il doit donc s’agir d’une génération spontanée». Jean-Marie Le Pen se désolidarise.

En revanche, la même année, Patrick Buisson et Alain Renault publient ensemble un ouvrage apologétique: L’Album Le Pen. On doit également aux deux mêmes auteurs un Guide de l'Opposition qui mêle tout ensemble Raymond Barre et Jean-Marie Le Pen. Il s’agit d’intégrer l’extrême droite aux droites à la faveur de l’opposition au président Mitterrand. Patrick Buisson soutient ainsi la floraison des clubs de droite consécutive à l’alternance, et où se mêlent diverses fois extrémistes et notables. Il affirme que ces structures doivent «former, maillon après maillon, la chaîne de la résistance à l’emprise idéologique de l’Etat socialiste». Parmi ces clubs, se trouve celui de Bruno Mégret. Patrick Buisson lui conseille bientôt de rejoindre ce Front national qui éclot sur la scène électorale.

En définitive, Patrick Buisson est certes frotté de culture maurrassienne, intéressé par cet objet. Mais en aucune façon il ne peut s’y résumer. Professeur à la Sorbonne et spécialiste international de Maurras et de ses héritages, l’historien Olivier Dard, qui vient de publier l’ouvrage de référence à ce sujet, se montre ainsi extrêmement dubitatif quant à l’empreinte maurrassienne sur la pensée de Patrick Buisson.

La ligne Buisson ou le suicide de la droite

Entre 2007 et 2012, on ne cessa de lire des portraits de Patrick Buisson faisant de lui un homme certes trouble mais à l’intelligence hors pair, instrument de la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, plus apte que quiconque à comprendre les évolutions de la société française. Ceux qui n’appréciaient pas l’aspect idéologique de l’«intellectuel maurrassien» lui reconnaissait en tous cas d’être un intellectuel politique.

A dire vrai, la ligne Buisson n’a leurré que ceux qui voulaient y croire.

La droitisation prônée, avec comme objectif final une coagulation de toutes les droites, a fait perdre les élections à l’UMP durant des années. Car ce ne sont pas les thèmes identitaires qui avaient fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007. La promesse du «travailler plus pour gagner plus» avait entraîné un large report de voix, puis son échec le rebond du FN: chez les travailleurs indépendants le vote FN a été de 22% en 2002, 9% en 2007, 17% en 2012; chez les chômeurs il fut de 20% en 2002, 11% en 2007, 18% en 2012. 

Nicolas Sarkozy n’a pas échoué en 2012 pour n'être pas allé assez loin sur les thèmes identitaires, comme l’affirme Patrick Buisson, mais parce qu’il a abandonné la valeur-travail. C’est cette question qui constitue un marqueur central dans l’imaginaire droitisé, avec la représentation de Français travailleurs coincés entre «profiteurs d’en haut» (le capitalisme mondialisé) et «profiteurs d’en bas» (des «immigrés assistés»).

D'ailleurs, depuis 1980, il existe au moins 14 autres cas de pays où le champ parlementaire a tenté de contenir la montée de formations populistes en concurrençant leurs positions sur l’immigration. Systématiquement, c’est l’extrême droite qui en a profité. La ligne Buisson devait donc en toute logique mener la droite à l'échec, alors qu’une ligne sur la République, la méritocratie, l’industrie et la personne eût pu être opérante.

Avec la «ligne Buisson», la droite a déplacé le curseur national et social sur le champ sociétal, avec les Roms, la loi sur la burqa, ou la mise en avant de la proposition socialiste de droit de vote des immigrés.

Ce comportement a comme toujours légitimé le transfert de suffrages de l’UMP au FN, en surmobilisant l’électorat de gauche en retour. La ligne Buisson a été un suicide électoral dû à une analyse simpliste des enquêtes d’opinion. Il aura fallu bien du temps pour que l’image d’«intellectuel maurrassien» tombe…

Nicolas Lebourg

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