France

L’étrange complaisance du PS vis-à-vis des Verts

Laurent Bouvet, mis à jour le 06.03.2014 à 13 h 42

L’influence des écologistes dans la majorité est sans commune mesure avec leur poids électoral. Cette complaisance socialiste s’explique par l’emprise idéologique des seconds sur les premiers, comme s’il existait un complexe d’infériorité progressiste du PS face aux Verts

François Hollande et Cécile Duflot lors d'une visite de logement à Alfortville (Val de Marne) le 21 mars 2013. REUTERS/Jacky Naegelen

François Hollande et Cécile Duflot lors d'une visite de logement à Alfortville (Val de Marne) le 21 mars 2013. REUTERS/Jacky Naegelen

Dans un entretien récent au Monde, Cécile Duflot, ministre et chef de file des écologistes de la majorité, résumait très bien l’attitude d’Europe-Ecologie Les Verts (EELV) à l’égard du Parti socialiste (PS): réaffirmation de la participation à la majorité et au gouvernement d’une part, revendication d’une totale liberté de parole de l’autre. En clair, une participation sans soutien.

Côté socialiste, même résumé, symétrique, dans l’attitude du premier ministre qui après son «coup de gueule» contre les déclarations de sa ministre jouait très vite, une fois de plus, l’apaisement.

Pourtant nombre d’écologistes se demandent toujours ce qu’ils font dans une majorité et un gouvernement dont ils n’approuvent pratiquement aucune des orientations, que ce soit économiques, «sociétales» sans même parler des questions d’environnement. De la même manière, élus et militants socialistes sont de plus en plus nombreux à se demander à quoi sert une telle alliance entre PS et EELV voire si elle ne finit pas par les desservir politiquement.

Comment une telle alliance peut-elle perdurer? D’où vient cette impression d’une complaisance qui ressemble à un aveu de faiblesse permanent de la part des socialistes vis-à-vis des écologistes?

La grande peur électorale

La première réponse à ces questions, la plus régulièrement avancée, renvoie à la nécessité électorale. Il en existe plusieurs variantes. D’abord, le PS aurait impérativement besoin d’EELV pour constituer une majorité à gauche car incapable d’être majoritaire seul. Ensuite, même majoritaire seul, comme c’est le cas aujourd’hui à l’Assemblée nationale, il aurait besoin des élus écologistes pour montrer qu’hégémonie ne rime pas avec monopole, comme le défend régulièrement le président de la République.

Enfin, les Verts seraient moins nuisibles dans la majorité qu’en dehors, suivant le principe énoncé par le président américain Lyndon Johnson à propos du patron du FBI Edgar J. Hoover: «il vaut mieux l'avoir dans la tente à pisser dehors plutôt que dehors à pisser dedans».

Cette idée que les écologistes sont d’une manière ou d’une autre indispensables à la gauche de gouvernement s’est installée progressivement au cours des années 2000, alors que la gauche était dans l’opposition et qu’elle gagnait les scrutins locaux. Ses défenseurs ont même cru en trouver une confirmation éclatante dans les élections municipales de 2008 et les élections européennes de 2009. A l’occasion de ces dernières, le score quasi égal de EELV et du PS (16,18% contre 16,48%), a même laissé penser à certains que le parti écologiste pourrait représenter l’avenir électoral de la gauche!

C’est sur cette base qu’un accord en bonne et due forme entre les deux formations a été signé en novembre 2011 dans la perspective des élections de 2012. Aux législatives de 2012, grâce à cet accord conclu par Martine Aubry pour le PS et Cécile Duflot pour EELV, et malgré le très faible score de leur candidate à la présidentielle (Eva Joly a obtenu 2,31% des voix), les écologistes ont obtenu 16 élus (avec seulement 3,6% des voix au second tour).

Si l’on s’en tient au strict plan électoral, le PS a bel et bien besoin d’EELV comme supplétif occasionnel, selon les élections et davantage sur certains territoires que sur d’autres (notamment dans les grandes villes).

Mais une telle nécessité implique-t-elle de laisser autant de champ à son allié? L’effet de levier électoral apparaît en effet démesuré, permettant au parti vert d’obtenir un nombre d’élus sans commune mesure avec son poids politique réel. Un accord général n’est pas nécessaire, comme le montre les coalitions à géométrie variable pour les municipales de la fin mars. En tout cas, l’attitude du PS pourrait être plus exigeante. Il faut donc chercher ailleurs que dans de pures explications de tactique électorale les raisons de la complaisance socialiste à l’égard d’EELV.

La force des habitudes

Entre les deux partis, en une dizaine d’années de gestion commune de nombreuses collectivités locales, des habitudes ont été prises. Nécessités et alliances électorales ont laissé la place à une collaboration étroite entre élus socialistes et écologistes. Le travail en commun dans des majorités locales a favorisé l’imprégnation mutuelle entre les deux formations si bien que très souvent positions et propositions des uns et des autres sont devenues difficiles à distinguer.

Face à une telle évolution, les électorats eux-mêmes se recoupent désormais largement –c’est tout particulièrement le cas au sein de ce que l’on appelle les «idéopoles».

Il faudrait pouvoir faire un bilan précis de cette imprégnation mutuelle. En attendant, on risquera ici une hypothèse: si les élus écologistes ont sans doute appris des socialistes le goût du pouvoir et les contraintes de la gestion d’une collectivité, les élus socialistes ont eux en revanche été visiblement influencés par les idées d’EELV.

Dans les grandes villes, le poids des prescriptions en matière de politiques publiques (transports, environnement, logement…) des écologistes est sans conteste proportionnellement beaucoup plus fort que celui de leurs résultats aux élections et s’est souvent imposé aux socialistes.

Dans le laboratoire parisien, par exemple, alors que les deux partis se présentent en concurrents au premier tour (pour s’allier au second) des municipales de la fin mars, on peine à distinguer les discours respectifs de l’un et de l’autre. Jean-Louis Missika, codirecteur de la campagne de la candidate socialiste déclarait ainsi récemment:

«ce que nous disons des quatre grandes transitions –démocratique, énergétique, numérique, écologique– et du concept de ville-monde prenant son autonomie par rapport à l'Etat-nation ne s'adresse pas prioritairement aux catégories populaires ou aux bourgeois traditionnels».

Anne Hidalgo a elle-même adressé de très vives critiques au gouvernement Ayrault sur les sujets dits «de société» qui sont calquées sur celles formulées par les élus et responsables verts parisiens.

L’impact de cette imprégnation écologiste se fait sentir aujourd’hui au niveau national au PS –effet direct de l’importance prise dans les instances centrales ces dernières années par les grands élus locaux et les fédérations locales des grands centres urbains. Le déséquilibre d’influence mutuelle entre PS et EELV reste toutefois frappant. Il nous oblige à aller chercher plus loin encore les raisons de cette complaisance socialiste vis-à-vis de l’allié écologiste.

L’emprise idéologique

Au-delà de la nécessité électorale et de la force des habitudes, la complaisance socialiste vis-à-vis des écologistes s’explique aussi par l’emprise idéologique des seconds sur les premiers. Une emprise ancienne (bien que toujours contestée!) sur les questions d’environnement mais qui s’est surtout accrue ces dernières années sur les questions de société.

Le parti écologiste semble ainsi jouer désormais, aux yeux de nombre de responsables et élus socialistes, un rôle d’avant-garde comparable à celui tenu par le Parti communiste pendant des années. Les questions environnementales et «sociétales» ayant remplacé les questions sociales comme point de focalisation. Des sensibilités au sein du PS renvoient explicitement à des thématiques écologistes –par exemple la «gauche durable».

Sur l’ensemble des sujets de société (genre, PMA, fin de vie, cannabis…), la proximité est encore plus marquée entre de très nombreux élus du PS et les écologistes. On peut parler ici d’un véritable complexe d’infériorité progressiste du PS face aux Verts, comme si ceux-ci incarnaient, de facto, en raison de leur positionnement politique, la gauche en devenir alors que le PS serait lui représentatif d’une gauche du passé, et donc dépassée.

Cet effet de domination idéologique est bien évidemment indissociable des aspects électoraux et des effets de la gestion commune de collectivités locales évoqués plus hauts. Il a conduit le PS à privilégier des choix stratégiques compatibles avec les exigences d’une alliance avec EELV que ce soit en matière programmatique ou de stratégie électorale. Outre les choix sur les sujets de société déjà cités, le refus de poursuivre les recherches aussi bien que l’exploitation des gaz de schiste est un bon exemple de cette contrainte « intériorisée » par le PS.

Du point de vue électoral, l’idée de former une coalition d’électorats « progressistes » en termes de «valeurs» à partir de l’agrégation de «minorités» correspond pleinement à la vision développée depuis des années par EELV.

Une alliance mortifère

La question qui se pose aujourd’hui au PS est celle du rapport entre les bénéfices qu’il retire d’une telle alliance et son coût, électoral bien sûr mais aussi plus profondément, en termes de capacité du parti de définir son propre projet, de forger ses propres idées.

A l’aune de l’expérience du pouvoir depuis presque deux ans, les bénéfices pour les socialistes ne semblent pas suffisants pour continuer longtemps encore de supporter le coût de la participation des écologistes à la majorité. C’est ici précisément que la complaisance joue à plein. Laisser à ces derniers, de fait, comme c’est le cas aujourd’hui, le choix du moment et du motif de leur départ du gouvernement affaiblit encore le PS et rend plus difficile toute tentative de redéfinir à l’avenir les contours de la majorité.

La rupture viendra, inéluctablement, au regard tant de l’attitude ambiguë des écologistes que de la lucidité grandissante au PS sur le caractère déséquilibré et mortifère politiquement de l’accord passé en novembre 2011. Les avis à l’époque étaient certes partagés sur sa nécessité mais majoritairement favorables dans la perspective enthousiaste de la victoire qui s’annonçait. François Hollande, désigné candidat par les primaires, n’avait d’ailleurs pas voulu remettre en cause ou même renégocier l’accord passé par Martine Aubry, sa concurrente malheureuse, alors qu’il l’aurait pu.

Deux années de pouvoir exercé en commun auront démontré combien cet accord a pesé sur les choix de la majorité et combien il a contribué à l’affaiblir plutôt qu’à la renforcer. Les élections qui arrivent achèveront bientôt la démonstration. Les socialistes auront alors une occasion unique d’en finir avec l’étrange complaisance qui les paralyse depuis de longues années vis-à-vis d’un parti qui pèse peu et d’idées qui ne sont pas les leurs.

Laurent Bouvet

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