Culture

«Arrête ou je continue»: ceci est un film français, en mieux

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 10

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric dans un film sur la crise d’un couple de Parisiens quadragénaires, ça ressemble à une caricature? Oui. Mais c'est sans compter le talent de la réalisatrice, Sophie Fillières. Et de ses acteurs.

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric, dans «Arrête ou je continue» /Sophie Fillières  © Les Films du Losange

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric, dans «Arrête ou je continue» /Sophie Fillières © Les Films du Losange

Arrête ou je continue de Sophie Fillières, avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Anne Brochet | durée: 1h42

La France s’honore d’être, de loin, le pays où on trouve le plus grand nombre, et la plus grande proportion de femmes réalisatrices de cinéma. Cette statistique ne recoupe qu’à peine la question plus complexe, discutable et intrigante, de «films de femme».

Alors que va s’ouvrir la 36e édition du Festival international de Films de Femmes à Créteil, le 14 mars, cet intitulé demeure davantage un appel à interrogation que la simple prise en compte du sexe de sa signataire. Et c’est sous cet éclairage qu’apparaît d’emblée le nouveau film de Sophie Fillières, film consacré à un couple au bord de la rupture: sans effet particulier ni caricature, c’est incontestablement du côté féminin, et avec une sûreté d’observation qui balaie toute objection de partialité (pour une fois dans ce sens-là) que s’ouvre Arrête ou je continue. A l’évidence c’est une femme qui raconte, et elle raconte bien.

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric dans un film sur la crise d’un couple de Parisiens quadragénaires, ça ressemble à une caricature du cinéma français tel que les beaufs, les démagos et la présentatrice des Oscars (ça fait du monde) aiment à s’en moquer? Oui. Ça ressemble aussi au pitch de cinquante films ennuyeux (et de trois fois plus de téléfilms).

Mais le pitch est un crétin et un menteur. Parce que de ce canevas ultra-convenu, la réalisatrice et ses deux interprètes font un terrain d’invention permanente, un filet sensible qui capte une infinité de micro-vibrations qui concernent, certes, l’existence des monsieurs, des madames, des mêmes ensemble dans un appartement, une famille, des travails, des loisirs et tout ça. Mais encore bien davantage. Une certaine idée de ce qu’est un moment, un son, un geste, un changement de lumière ou de température.

Ils s’appellent Pomme et Pierre, ils vivent à Paris, ils ont des sous et des lettres, et des amis. Comment, pourtant, ça ne va pas, on va le voir, comme on le l’a pas déjà vu. Et ce sera fort intéressant.

Et puis, à près un bon tiers de ce film qui a déjà réussi à échapper à l’essentiel des pesanteurs qui le menaçaient, Arrête ou je continue fait, grâce toujours à son personnage féminin, une véritable embardée, qui en reconfigure le cadre et l’esprit, sans rien perdre de l’essentiel de son énergie.

Celle-ci tient à deux ressorts principaux, et directement liés. Le premier est que ce film est drôle, vraiment drôle. Il ne s’agit pas d’un gag de temps en temps (même s’il y en a), il s’agit d’une brise d’humour –qui parfois se fait bourrasque– portant sans cesse le mouvement des plans, des gestes, des mots. Le deuxième aspect, évidemment inséparable, est la réussite extrême de ce que font les comédiens. Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric sont d’excellents acteurs, ce n’est pas une découverte. Ils ont joué ensemble dans certains des meilleurs films français de ces 15 dernières années, ceux d’Arnaud Desplechin (et Les Herbes folles d’Alain Resnais). Ce qu’ils font ici, chacun et ensemble, n’a rien à voir. Et c’est magique de vitesse, d’exactitude, de légèreté. De présence.

Elle, Pomme, sort du chemin, sort du décor, sort de la trajectoire. Et c’est comme une sorte de conte fantasque qui surgit alors sous ses chaussures de rando achetées au prix fort au Vieux Campeur, c’est comme une forêt d’enfance, de peurs et de joies et de surprises d’enfance qui se déploie à l’avers des taillis de Seine-et-Marne, et dans la nuit, il y a des étoiles, et des pièges, et Bambi, et au matin des croissants et des musiciens, c’est ainsi.

La vie, ben la vie, il va falloir qu’elle continue, il va falloir l’inventer de nouveau.

Voici 10 ans et cinq films que Sophie Fillières, réalisatrice révélée par la réussite de son premier long métrage, Grande Petite, cherche un ton singulier, nourri d’humour attentif aux rebondissements qui dessinent l’existence de femmes qui lui ressemblent, dans le monde où elle vit. Elle n’y était jamais si bien parvenue.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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