Monde

Pourquoi le Liban n'est-il toujours pas une fédération?

Bachir El Khoury, mis à jour le 15.03.2014 à 8 h 23

L’idée d’un système politique fédéral a refait son apparition au Liban il y a quelques mois à travers des graffitis dans les quartiers est de la capitale et de sa banlieue. Une initiative clandestine qui intervient dans un double contexte d’échec(s) politique(s) sur le plan local et de montée de l’islamisme à l’échelle régionale.

Beyrouth, 18 mai 2012, des étudiats participent à «The Big Dance». REUTERS/Sharif Karim

Beyrouth, 18 mai 2012, des étudiats participent à «The Big Dance». REUTERS/Sharif Karim

Depuis quelques mois, des slogans appelant à l’instauration d’un Etat fédéral au Liban ont envahi les murs de plusieurs quartiers de la capitale et de la banlieue-est de Beyrouth. Ce phénomène, assez rare dans un pays où le fédéralisme reste un sujet tabou, s’est développé de manière clandestine, sans qu’aucun parti ou regroupement civil ne revendique le parrainage de ces nouveaux graffitis.

Longtemps étouffé, notamment durant l’occupation syrienne entre 1990 et 2005, la question d’un régime fédéral au Liban a été furtivement remise sur le tapis en 2006, avec l’émergence d’un mouvement de jeunes pro-fédéraliste, avant de s’évaporer de nouveau. Synonyme de division pour les uns, de protection identitaire pour les autres, ce type de régime politique avait été principalement acclamé par la communauté chrétienne durant la guerre civile (1975-1990) qui va scinder le pays en deux «cantons», l’un à prédominance mahométane, l’autre à majorité chrétienne. 

Ses racines remontent toutefois plus loin dans l’histoire. Déjà au XIXe siècle, un système de double caïmacamat (double-préfecture) avait été établi au Mont-Liban, divisant la région historique du Liban actuel en deux zones, l’une maronite au Nord, l’autre druze dans la partie sud.

Mais cette première tentative de territorialisation confessionnelle va échouer en raison notamment de la présence de nombreux villages mixtes druzo-chrétiens. En 1861, le territoire est de nouveau unifié sous le régime de la moutasarrifiya (région autonome), dirigée par un gouverneur chrétien. Celui-ci est choisi par la sublime porte en concertation avec cinq puissances européennes.

Avec la chute de l’empire ottoman et la fin de la Première Guerre mondiale, la question d’un système fédéral est de nouveau évoquée, à la veille du mandat français sur le Liban et la Syrie par Robert de Caix, secrétaire du général Henri Gouraud. Mais c’est finalement la formule d’un «Grand Liban» multiconfessionnel qui l’emporte.

Répartition territoriale actuelle des communautés religieuses


Auteur: Sergey Kondrashov (traduction en français et adaptation par André Sleiman)

Dix-sept ans plus tard, en marge du traité franco-libanais (1936), des correspondances entre les autorités mandataires et l’ancien président de la République, Emile Eddé, au sujet de la décentralisation sont interprétées par certains comme un appel au fédéralisme.

«Mais la pensée fédéraliste a réellement émergé et pris forme en 1975, dans un contexte de guerre. Les partis maronites (chrétiens catholiques, NDLR) étaient à la base en faveur de la laïcité. Ils font volte-face au milieu des années 1970, lorsque l’Etat libanais va progressivement s’affaiblir au profit de la montée des fédayins palestiniens», souligne André Sleiman, sociologue et auteur d’une thèse sur les projets de fédération au Liban

Présents sur le terrain depuis le début des années 1950, les combattants palestiniens vont progressivement gagner en puissance et rallier à leur cause, au lendemain des défaites arabes de 1967 et de 1973, les partis libanais de gauche, les nationalistes arabes et les leaders musulmans, qui vont apporter leur appui à une action militaire contre l’Etat hébreu à partir du territoire libanais, à l’insu de leurs pairs chrétiens. Les divergences vont se muer en crise de pouvoir puis en guerre civile.

«Soudainement, les chrétiens se sentent en perte de vitesse et en proie à un assaut islamique (…) Le sentiment de menace existentielle va gagner du terrain. Celui-ci est alimenté par les liquidations, sur base confessionnelle, aux barrages érigés par les combattants palestiniens.»

C’est dans ce contexte que le fédéralisme s’impose dans les esprits et les discours politiques comme l’une des alternatives au maintien d’une forme de protection et d’autonomie face à l’effritement progressif du pacte de 1943 et de l’Etat central, contrôlé par les maronites pendant près de trente ans. D’abord défendu par des intellectuels engagés, le principe est ensuite adopté par certains partis de droite, avant de devenir une idéologie et un projet miliciens cherchant à prendre forme dans une « cantonisation » de facto.

Première carte d’un projet fédéral, élaborée par Moussa Prince, du Parti national libéral (janvier 1976)

Carte du Liban fédéral, selon Antoine Fattal (1976)

Carte du projet fédéral des Forces Libanaises, principale milice chrétienne (1990)

Mais ce projet ne parviendra jamais à faire l’unanimité, même aux heures les plus dures de la guerre. De nombreux chrétiens continuent de croire à la possibilité de coexistence, tandis que dans la rue musulmane, le projet est perçu comme le prélude à une partition et à la création d’un état chrétien allié d’Israël. De leur côté, les réformistes laïcs, toutes communautés confondues, et les contempteurs d’un système confessionnel semi-féodal rejettent les deux options, aussi bien celle du pacte de 1943 que celle d’un éventuel schisme.

L'échec du système de gouvernance  

Cette contextualisation de l’émergence de la pensée fédéraliste au Liban ne répond toutefois que partiellement à la question de la résurgence aujourd’hui de ces vieux slogans, même si la montée des partis islamistes dans la foulée des révoltes arabes pèse sur l’inconscient collectif des chrétiens d’Orient.

Dans le cas libanais, les causes sont davantage liées à l’échec de la gouvernance depuis le retrait, il y a neuf ans, des troupes syriennes, après trente années d’occupation. Impasse politique, vacance(s) présidentielle(s) (en 2007 et probablement en 2014), démissions ou renversements récurrents de gouvernements (depuis mars dernier, le pays vit sans cabinet) et prorogation du mandat des parlementaires, ont laissé le goût amer parmi la population d’une incapacité à gouverner sans tutelle étrangère. Jugé de plus en plus défaillant, le système de partage communautaire du pouvoir a plus que jamais montré ses limites avec le conflit syrien qui a exacerbé l’alliance des communautés locales avec leurs «parrains» régionaux.

«L’antagonisme croissant entre chiites et sunnites a même fait naître une tendance fédéraliste chez certains sunnites, dont ceux de la Jamaa’ islamiya, qui voient dans le fédéralisme le meilleur moyen d’appliquer la charia sur leur population et de se défendre contre les chiites», ajoute André Sleiman.

Ce prolongement de l’«élan» fédéraliste constitue en ce sens une évolution sociopolitique assez intéressante. Historiquement, la communauté sunnite du Liban s’est toujours considérée comme faisant partie d’une oumma (nation) et non comme une ta’ifa (confession religieuse), contrairement aux maronites dont la trajectoire, axée sur la recherche d’autonomie et de l’auto-préservation dans un océan islamique, a toujours été compatible avec la pensée fédéraliste. Mais les trajectoires semblent désormais se croiser.

«Depuis l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, les sunnites agissent, pour la première fois dans l’histoire, comme une minorité», estime André Sleiman. Quant aux chiites, troisième plus grande communauté du pays, «leur trajectoire est celle d’une quête, presque obsessionnelle, d’une reconnaissance et d’une surcompensation, liée à leur marginalisation historique aussi bien sous l’empire ottoman qu’au sein du Grand-Liban (...) C’est en partie ce qui explique le phénomène du Hezbollah», ajoute le sociologue.  

Pour Jean-Pierre Katrib, l’un des anciens fondateurs du mouvement Loubnanouna, qui avait ouvertement revendiqué en 2006 l’instauration d’un Etat fédéral, le parti de Dieu est même allé plus loin que la proposition fédérale.

«Aujourd’hui, le parti a sa propre politique étrangère, une stratégie militaire et une armée, ainsi que des financements externes.»

Un contexte régional favorable

Ces graffitis interviennent, par ailleurs, dans un contexte régional plus que jamais propice à l’émergence de régimes de gouvernance opposés à l’Etat unitaire. La nouvelle constitution irakienne qui a consacré en 2005 l’instauration de trois grandes zones fédérées (kurde, sunnite et chiite) a été suivie cinq ans plus tard d’une vague de révoltes dans le monde arabe qui ont fait ressurgir de vieilles revendications indépendantistes ou séparatistes. En Libye, par exemple, l’est du pays, où cohabitent différents groupes ethniques dont les Toubous et les Touaregs, fait l’objet d’un bras de fer entre Tripoli et les partisans d’un système fédéral, tandis qu’au centre, les berbères de Djebel Nefoussa n’excluent pas de réclamer l’indépendance. La Libye était gouvernée par un système fédéral jusqu’en 1963 avec la Tripolitaine à l’ouest, la Cyrénaïque à l’est et le Fezzan dans le sud.

En Syrie, une éventuelle partition en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux n’est pas non plus à exclure. Avant l’unification et l’indépendance de la Syrie actuelle, le pays était composé de plusieurs Etats ou zones autonomes dont l’Etat alaouite, l’Etat druze, l’Etat de Damas et le Sandjak d’Alexandrette.

Avantages politiques et économiques

Si les considérations sociopolitiques ou socio-historiques des 18 communautés religieuses qui constituent le tissu libanais ne sont pas les mêmes, le fédéralisme reste une solution fédératrice, à l’avantage de l’ensemble de la société, estiment certains. Pour Jean-Pierre Katrib, «il y a un amalgame souvent fait au Liban entre partition et fédéralisme (...) Dans l’inconscient de certains Libanais, c’est un retour aux années de guerres et aux tranchées (...) Le fédéralisme est pourtant un système politique largement répandu dans le monde et conçu à la base pour mieux gérer les problèmes de gouvernance qui peuvent émerger au sein de sociétés multiculturelles, multilinguistiques ou multiconfessionnelles comme celle du Liban».

A l’échelle planétaire, on compte aujourd’hui une vingtaine d’Etats fédéraux qui représentent près de 40% de la population mondiale. Parmi eux figurent notamment les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, le Mexique et l’Inde.

Les Etats fédéraux dans le monde (2007)

Source: Wikipédia

Au Liban, ce type de régime permettrait de désamorcer les tensions liées à la lutte pour le pouvoir central entre les trois plus grandes communautés, estiment ses défenseurs; après le «maronitisme politique», une période de gouvernance dominée par les chrétiens entre 1943 et 1975, les sunnites sont passés aux commandes, au lendemain des accords de Taëf et le transfert de prérogatives du président de la République (chrétien maronite, selon la constitution) au Premier ministre (sunnite).

Mais petit à petit, à travers une infiltration dans les administrations publiques, une démographie galopante et l’ascension politique et militaire du Hezbollah, la communauté chiite s’est imposée au devant de la scène.    

«Le fédéralisme permet ainsi de rompre avec cette tradition devenue destructive, en opérant un transfert des tensions intercommunautaires vers l’intérieur même de chaque communauté, canalisées à travers des mécanismes démocratiques et une concurrence politique saine», souligne l’ancien co-fondateur du mouvement Loubnanouna.

Sur le plan socioéconomique, un des principaux avantages est d’assurer un meilleur développement, notamment dans les zones reculées. «Le Akkar, à la frontière nord avec la Syrie, est une région délaissée depuis l’indépendance et l’une des plus pauvres du pays, en grande partie à cause de l’existence d’un Etat unitaire gangrené par la lutte interconfessionnelle», affirme Jean-Pierre Katrib.  

Qu’il s’agisse du traitement des déchets, des eaux usagées, de la modernisation de l’infrastructure routière ou électrique, les projets de développement au Liban ont souvent été tributaires d’un accord entre les différents pôles du pouvoir central ou exploités à des fins politiques par le camp «dominant». C’est ce qui explique, en partie, le retard dans l’application de nombreuses réformes, comme celles de l’Electricité du Liban (EDL), chroniquement déficitaire et n’assurant toujours pas de courant continu à la population depuis trois décennies.

«Paradoxalement, l’EDZ, une concession privée de l’EDL opérant dans la vallée de la Békaa, parvient à alimenter les habitants en courant continu et à récolter 99% des factures.»

Cet exemple d’une privatisation partielle réussie illustre également «les avantages d’une gouvernance fédérée», assure Jean-Pierre Katrib.

Mais cet avis ne fait pas l’unanimité. Pour Mosbah el-Ahdab, député sunnite de Tripoli et membre de la coalition du 14-Mars (qui a émergé au lendemain de la Révolution du 14 mars 2005), si la décentralisation et la privatisation de certains secteurs sont souhaitables sur le plan économique, le fédéralisme n’est pas une solution au niveau politique.

«Il faut certainement définir de nouvelles règles au jeu politique au Liban. Mais il faut, pour cela, poser le vrai problème. A mon sens, celui-ci ne n’est pas entre chrétiens et musulmans, ni entre sunnites et chiites. Il y a ceux qui veulent un Etat de droit, toutes communautés confondues, et ceux qui veulent des structures parallèles à l’Etat. C’est là le vrai problème.»

Pour le député, l’instauration d’un système fédéral risque en outre de creuser les divisions actuelles au lieu de les réduire alors que sur le plan économique, il risque d’accentuer les disparités.

«Que ferions-nous, par exemple, avec les récentes découvertes de pétrole et de gaz; si le nord s’avère plus riche, la zone fédérée sunnite serait-elle la seule à en tirer les bénéfices?»

Mais cela ne devrait pas poser problème, selon Jean-Pierre Katrib.

«Un fonds souverain peut être créé qui permettrait de distribuer de manière équitable les recettes provenant de l’exploitation de ces ressources. Au Canada, certaines provinces produisent moins de richesses, et l’Etat central joue le rôle d’intermédiaire pour redistribuer et assurer un équilibre entre les régions (…) Le fédéralisme, ce n’est pas l’absence d’une autorité centrale.»

Un obstacle majeur se dresse toutefois devant la concrétisation du projet d’Etat fédéral, de l’aveu même de ses défenseurs: la neutralité politique du Liban, condition sine qua non à la viabilité d’un projet pareil. Or cette neutralité signifie, pour certains, la fin de la résistance contre Israël, et une désolidarisation des causes arabes, tandis que pour les puissances régionales, cela impliquerait la perte d’un échiquier idéal pour la canalisation des tensions et des guerres par procuration. «Il faudra pour cela une conférence qui soit parrainée par la communauté internationale, en sus d’un consensus local et régional (…) comme cela a été le cas en Bosnie-Herzégovine avec les accords de Dayton en 1995», rappelle Jean-Pierre Katrib

Mais le chemin vers une neutralité à la bosniaque ou à la Suisse, dans le tourbillon régional actuel, relève, pour beaucoup, davantage de la chimère.

Bachir El Khoury

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Journaliste
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