Monde

Crimée: après les démonstrations de force, place à la diplomatie

Daniel Vernet, mis à jour le 03.03.2014 à 16 h 15

Les Occidentaux ne peuvent pas encore le dire ouvertement, mais le sort de la Crimée est probablement déjà scellé. Les mesures envisagées ne visent pas à revenir au statu quo ante, elles ont pour but d’empêcher une escalade militaire dans l’est de l’Ukraine.

Le 3 mars 2014 à  Lyubimovka, en Ukraine. REUTERS/Vasily Fedosenko

Le 3 mars 2014 à Lyubimovka, en Ukraine. REUTERS/Vasily Fedosenko

L'escalade militaire en Ukraine n’est pas terminée mais elle semble marquer une pause alors que la parole est à la diplomatie.

Des actions musclées de la Russie et des nombreux échanges téléphoniques entre les dirigeants américains et européens d’une part et Vladimir Poutine d’autre part, il ressort deux certitudes: la Russie a pris un gage en Crimée et les Occidentaux ont réagi rapidement et fermement avec les seules armes qui sont à leur disposition, une intervention armée étant exclue, à savoir l’arme économique.

Poutine a-t-il l’intention d’aller plus loin et de répéter l’opération Crimée dans l’est russophone de l’Ukraine? Les mesures annoncées par les Occidentaux sont-elles à la hauteur des enjeux et susceptibles d’arrêter la Russie?

En riposte à la prise de pouvoir des dirigeants pro-occidentaux à Kiev, Vladimir Poutine s’est assuré un butin dans la région la plus fragile d’Ukraine. En Crimée, la population est à 60% russe ou russophone et si le nouveau Premier ministre, autoproclamé, de cette république autonome avait recueilli moins de 3% des voix aux dernières élections, l’environnement était favorable à un déploiement de forces russes. D’autant plus qu’au moins 10.000 soldats russes sont en permanence stationnées dans la base navale de Sébastopol louée par l’Ukraine à la Russie jusqu’en 2042. Il y a aussi en Crimée 20% d’Ukrainiens et quelque 15% de Tatars qui sont revenus de déportation à partir de la fin des années 1980. Tous sont opposés à la mainmise de Moscou sur leur pays, mais ils sont restés étonnamment calmes au cours des derniers jours. Sans doute pour éviter toute provocation dont la Russie aurait pris prétexte pour se livrer à une répression accrue.

Peu importe les mots, c'est une annexion

Pour Vladimir Poutine, il est peu probable que la Crimée soit conçue comme une monnaie d’échange en vue d’un éventuel marchandage avec les autorités de Kiev et ses soutiens occidentaux. Il est à craindre que le sort de la Crimée ne soit scellé. La Russie en a repris le contrôle et n’est pas près de le céder. La forme importe peu: autonomie accrue, indépendance, rattachement formel à Moscou... Le référendum prévu le 30 mars est là pour donner une pseudo-légitimité à ce qu’il faut bien appeler une annexion.

Mais le président russe a déjà joué le coup suivant. Il a ostensiblement obtenu du Conseil de la fédération l’autorisation d’envoyer ses troupes en Ukraine pour «défendre ses intérêts et ses compatriotes». Au-delà de la Crimée, c’est donc la menace d’une intervention armée dans l’est de l’Ukraine qui donnerait au conflit une nouvelle dimension. Les Occidentaux ne peuvent pas le dire ouvertement sans avoir déjà perdu la partie, mais les mesures qu’ils sont en train d’envisager à l’encontre de la Russie ne visent pas à revenir au statu quo ante en Crimée. Elles ont pour but d’empêcher une escalade militaire dans l’est de l’Ukraine. Si Vladimir Poutine fait une concession, ce sera en abandonnant un pion qu’il n’a pas encore pris et qu’il n’a peut-être même pas l’intention de prendre.

Le ballet diplomatique du week-end a abouti à deux résultats. Américains et Européens sont vite tombés d’accord pour suspendre leur participation aux préparatifs du G8, la réunion des pays les plus riches du monde, qui doit se tenir en juin à Sotchi. Cette décision ne signifie pas encore qu’ils boycotteront ce G8, mais elle n’est pas pour autant anodine. Elle fait peser une incertitude sur une réunion dont Vladimir Poutine attendait une sorte de nouvelle consécration, dans la ville de Sotchi qui vient de recevoir les Jeux olympiques d’hiver. Après quelques hésitations, l’Allemagne s’est ralliée à cette suspension.

Pourquoi le G8?

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry est allé plus loin en proposant que la Russie soit exclue du G8 si l’escalade se poursuivait. Pour Poutine, ce serait un camouflet supplémentaire. L’importance stratégique de  l’Ukraine a beau être, pour lui, supérieur à l’appartenance au G8, cet aéropage qui a été créé en 1998 par élargissement du G7 (qui continue d’exister par ailleurs) est une forme de consécration. La Russie y est reconnue comme grande puissance. C’est justement l’objectif que poursuit Vladimir Poutine... y compris par des moyens militaires. Mais tout le monde n’est pas d’accord avec cette suggestion. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a exprimé ses doutes sur la pertinence d’une exclusion de la Russie du G8.

Le chef du Kremlin semble avoir accepté en revanche l’idée de la chancelière Angela Merkel de créer un «groupe de contact» pour chercher une issue à la crise et une mission de «Fact Finding» de l’OSCE. C’est une variante de la médiation proposée par le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius. Ce «groupe de contact» pourrait comprendre l’Ukraine, la Russie, l’ONU et l’Union européenne. Quel serait l’objet de la négociation? A minima, éviter une escalade et une nouvelle détérioration des relations avec la Russie. A moyen terme, trouver un modus vivendi entre les aspirations européennes de l’Ukraine et les intérêts de Moscou.

A priori, les deux sont difficilement compatibles. Toutefois si Vladimir Poutine montre ses muscles, au sens propre comme au sens figuré, la Russie n’est pas seulement dans une position de force. La faiblesse de la croissance, la chute du rouble, les sanctions économiques qui pourraient être décidées en cas d’aggravation de la situation, la rendent vulnérable. Elles sont aussi de nature à inquiéter les clans qui profitent des largesses de l’Etat et qui sont, à côté de la police et de l’armée, les meilleurs soutiens de Vladimir Poutine.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte