Monde

Obama a déjà commis une erreur contre le coup de force de Poutine en Crimée

Fred Kaplan, mis à jour le 03.03.2014 à 7 h 31

Obama n’a pas de solution viable pour stopper l’invasion. La seule erreur qu’il a faite a été de laisser entendre qu’il y aurait des «conséquences».

Siège du gouvernement local de Crimée  à Simféropol, le 2 mars 2014. REUTERS/David Mdzinarishvili

Siège du gouvernement local de Crimée à Simféropol, le 2 mars 2014. REUTERS/David Mdzinarishvili

L’Occident est-il sur le point de partir en guerre contre la Russie afin de défendre l’Ukraine? La réponse est simple. Je n’imagine pas des foules d’Américains et d’Européens prêts à de lourds sacrifices humains et financiers pour éviter à Moscou de mettre la main sur Kiev et Lviv. Aussi, pourquoi diable Barack Obama a-t-il cru bon d’avertir Vladimir Poutine qu’une agression armée contre l’Ukraine serait porteuse de «conséquences»?

Quelles «conséquences» Obama avait-il en tête? Pour le dire d’une autre manière, quels sont les moyens dont disposent les États-Unis pour imposer à Poutine (ou à tout autre dirigeant russe) de changer de comportement ou d’inverser le rapport bénéfices/risques pour les Russes lorsqu’il s’agit de l’Ukraine?

Les sanctions éventuelles pas à la hauteur des enjeux pour Moscou

Poutine risquerait d’être mal vu par l’opinion internationale (et il pourrait même s’exposer à quelques sanctions et autres problèmes) s’il devait déplacer ses chars, ses avions et ses forces d’intervention pour renverser le parlement et remettre plus ou moins en place le régime précédent. Mais, à ses yeux, cela n’est rien par rapport à la perspective de perdre l’Ukraine.

Poutine, après tout, a déjà affirmé que la fin de l’Union soviétique avait été «la plus grande catastrophe politique» du XXe siècle. Il considère l’Ukraine comme un «territoire» russe et non comme un État indépendant (il l’avait d’ailleurs dit au président George W. Bush en 2008). Et la péninsule de Crimée, que Nikita Khrouchtchev avait cédé en 1954, n’est ukrainienne que sur le papier, et encore, il faut le dire vite (Khrouchtchev n’avait pas vraiment cédé le territoire, mais l’avait déclarée «enclave autonome»). La marine russe y maintient une flotte importante et la plupart de ses habitants sont russophones et se considèrent Russes. C’est d’ailleurs suite aux demandes de quelques habitants que Poutine a envoyé ses troupes en Crimée.

Réaffirmer l'hégémonie russe

Certes, la Russie a signé un accord garantissant les frontières de l’Ukraine et le Secrétaire d’État John Kerry a marqué un point en faisant remarquer que Poutine pouvait difficilement invoquer la souveraineté syrienne tout en violant celle de l’Ukraine. Bien entendu, Poutine n’en a que faire, et il en aurait été de même pour tout autre dirigeant russe. Poutine n’hésitera pas à invoquer les demandes de la population de Crimée à voir l’ordre rétabli dans ses rues (même s’il n’y a pas eu de troubles notables). 

Si la crise persiste, il pourrait très bien trouver une voix dans la partie est de l’Ukraine (largement pro-russe) pour émettre des demandes similaires. «Je ne suis pas en train d’envahir l’Ukraine, pourrait-il alors déclarer, je ne fais que répondre aux appels d’assistance fraternelle émis par des citoyens dont la sécurité était mise en danger par des vandales et des terroristes.» (Pour tout dire, lors de la conversation téléphonique qu’il a eue avec Barack Obama, Poutine s’est réservé le droit de protéger les intérêts russes en Crimée et dans l’est de l’Ukraine).

Bien entendu, il s’agit là de rationalisations et non des vraies raisons. La motivation principale de Poutine, aujourd’hui en Crimée et peut-être plus tard dans l’est de l’Ukraine, est de réaffirmer l’hégémonie russe.

Est-ce scandaleux? Oui. Est-ce une surprise? Non. Que peut-on y faire? Pas grand-chose –sauf, une fois encore, à partir en guerre, ce qui serait stupide. Si même George W. Bush a repoussé (ou, du moins, a cessé de soutenir) la demande d’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN, c’est qu’il y avait de bonnes raisons à cela. 

Tout d’abord, en des temps plus calmes, certains ont déjà évalué l’intérêt qu’auraient les Occidentaux à défendre l’indépendance de l’Ukraine si la situation devenait critique et le rapport bénéfice/risque n’a pas été avantageux (une alliance militaire telle que celle de l’OTAN, dans laquelle une attaque contre l’un des membres est perçue comme une attaque contre tous les autres, ne peut être prise à la légère). Ensuite, des enquêtes ont montré que seule une minorité d’Ukrainiens souhaitaient une telle alliance; près de 40% de la population considérait l’OTAN comme une menace.

Prêt à prendre tous les risques pour ne pas perdre l'Ukraine

En 1959 et en 1961, lorsque Khrouchtchev menaça d’occuper Berlin-Ouest, les Présidents américains Dwight Eisenhower et John F. Kennedy parlèrent de bluff. Et Khrouchtchev fit marche arrière. Si Khrouchtchev avait envoyé ses chars, les États-Unis n’auraient pu les arrêter (Berlin était en plein milieu de l’Allemagne de l’Est et, à l’époque, l’OTAN n’avait que de petites armées conventionnelles). 

Mais Berlin-Ouest était un champ de bataille clé de la guerre froide, un symbole de liberté et le refuge de millions de personnes à qui les États-Unis avaient promis leur protection. Eisenhower et Kennedy s’étaient dits prêts à aller jusqu’à utiliser l’arme atomique pour défendre Berlin ouest –et Khrouchtchev les en avait crus assez capables pour que cela le fasse reculer, notamment parce que, malgré ses dires, il ne disposait de quasiment aucun équipent nucléaire (Kennedy avait, pour tout dire, commandé une étude top-secrète pour savoir si une première frappe nucléaire contre des cibles militaires soviétiques était possible. Et il s’avéra que c’était le cas).

L’Ukraine n’est pas Berlin-Ouest. Et surtout, l’Ukraine est beaucoup plus importante pour la Russie qu’elle ne l’est pour les États-Unis ou tout autre pays d’Europe occidentale. La Russie est un pays limitrophe de l’Ukraine; Poutine la voit (comme le ferait, je le répète, tout leader russe) comme un marché vital, un fournisseur et, surtout, un «tampon» entre elle et l’Occident. Cela ne veut absolument pas dire que la position de Poutine soit justifiable, tant moralement que politiquement, ou de quelque manière que ce soit. C’est une simple description des faits: les intérêts en jeu, les risques et les choix possibles de chaque côté.

Ce qui nous ramène à notre question de départ: Pourquoi diable Obama a-t-il déclaré publiquement qu’une agression de l’Ukraine ne serait pas sans «conséquences»? Il est clair qu’il s’agissait de dire à Poutine de recalculer les risques et les bénéfices potentiels d’une invasion. 

Ce qu’Obama ignorait, c’est que Poutine est prêt à prendre quasiment tous les risques pour éviter de perdre l’Ukraine. Pour le dire autrement, aucune «conséquence» (du moins de celles dont les États-Unis pourraient menacer la Russie) ne pourrait empêcher Poutine de faire tout son possible pour garder l’Ukraine.

Une nouvelle ligne rouge intenable d'Obama

Durant ses cinq années au pouvoir, Barack Obama a fait montre à de nombreuses reprises d’un vrai réalisme en matière de politique étrangère. Cela n’a pas été le cas avec ces déclarations sur l’Ukraine. Tout ce qu’a fait le président américain, c’est de tracer une nouvelle «ligne rouge», que le pays menacé semble tout à fait prêt à ignorer s’il estime que cela en vaut la peine.

Obama a parlé avec Poutine deux heures durant et John Kerry est sans doute en pleines négociations avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov. Les agences de presse russes ont aussi rapporté que Ioulia Timochenko, l’ancien premier ministre russe (et la première rivale du président destitué Viktor Ianoukovitch) se rendra à Moscou lundi pour parler avec Poutine. Tous ces personnages, et notamment Timochenko, comprennent très bien ce que les stratèges soviétiques qualifiaient de «corrélation de forces», soient les différents intérêts, risques et possibilités en présence à ce moment historique.

Aucun côté ne souhaite une escalade des troubles et de la violence. La question est de savoir quel niveau d’escalade chaque côté est prêt à accepter pour défendre ses intérêts vitaux. Et en l’occurrence, Obama et l’Union européenne ne semblent pas disposer d’assez d’atout pour jouer gros.

Compte tenu des circonstances, dans une crise d’une telle ampleur potentielle, Obama devrait chercher des intérêts communs. L’un d’eux est la fin des violences. Poutine lui-même pourrait ne pas vouloir envoyer ses troupes en Ukraine continentale. L’armée russe est loin d’être au mieux de sa forme: elle pourrait sans doute orchestrer une invasion, mais qui sait combien de temps elle pourrait maintenir l’occupation, notamment face aux insurgés nationalistes, qui vouent à la Russie une haine farouche et même ancestrale.

Ne pas perdre la face

Obama pourrait peut-être offrir à la Russie l’assurance qu’il n’acceptera pas l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN (la question n’est, de toute façon, pas d’actualité) et qu’il ne poussera pas non plus à la reprise du projet pour intégrer l’Ukraine dans l’Union européenne. 

Cette dernière proposition pourrait avoir un poids certain dans la balance: les manifestations avaient, en effet, commencé suite à l’annulation par Ianoukovitch de projets visant à une association officielle entre l’Ukraine et l’Union européenne, Poutine ayant ramené le dirigeant ukrainien dans le giron de Moscou avec un programme d’aide de 15 milliards de dollars. 

En échange de telles assurances, Poutine pourrait rappeler ses troupes de choc, reconnaître la destitution parlementaire de Ianoukovitch (que le président russe n’a, de toute façon, jamais aimé) et permettre la tenue des élections ukrainiennes en mai, pourquoi pas sous surveillance internationale. Obama pourrait présenter l’accord comme une victoire pour la démocratie (Le peuple ukrainien décidera!). 

Poutine pourrait accepter l’accord en se disant qu’un candidat pro-russe aurait des chances de l’emporter (plus ou moins légitimement) et que, quoi qu’il en soit, les politiciens ukrainiens auront vu ce qu’il peut faire s’ils sortent à nouveau des rails.

Mais, une fois encore, peut-être ne parlent-ils pas en ces termes. Poutine pourrait surjouer la force afin de ne pas perdre la face chez lui, surtout qu’il pense, peut-être, que les leaders occidentaux n’oseront pas lui tourner le dos, parce qu’ils ont besoin de son aide en Syrie et en Iran. Ou peut-être encore qu’Obama et Poutine parviendront à un accord, mais que les manifestants et les policiers à Kiev et ailleurs ne l’entendront pas de cette oreille, entraînant une nouvelle escalade de la violence (souvenez-vous, il y a seulement quelques jours, Ianoukovitch et les leaders de trois groupes contestataires étaient parvenus à un accord, mais cela n’avait satisfait ni les manifestants, ni les vraies autorités).

La crise est peut-être presque finie. Ou peut-être n’est-ce qu’un début. C’est une manière bien frustrante de conclure un article, mais les Ukrainiens ont derrière eux une longue histoire de frustrations. Et, après avoir entrevu les premiers signes d’un renouveau politique depuis des décennies, il est probable qu’ils ne baissent pas les bras si facilement.

Fred Kaplan

Traduit par Yann Champion

Fred Kaplan
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