Monde

Au Liban, l'été s'annonce brûlant

Etienne Augé, mis à jour le 03.08.2010 à 18 h 23

Des affrontements à la frontière israélo-libanaise ont fait cinq morts mardi 3 août.

Reuters, Baz Ratner, un char israélien manoeuvre à la frontière libanaise

Reuters, Baz Ratner, un char israélien manoeuvre à la frontière libanaise

Trois soldats et un journaliste libanais ont été tués ainsi qu'un officier israélien mardi 3 août au cours d'échanges de tirs à la frontière, selon un dernier bilan. Le Liban et Israël se rejettent mutuellement la responsabilité des accrochages.

Depuis quelques mois, les tensions entre l'Etat hébreu et le Hezbollah se sont accentuées après qu'Israël eut accusé la Syrie de fournir des missiles au Hezbollah. En visite la semaine dernière à Beyrouth, le président syrien et le roi saoudien avaient exhorté les Libanais à éviter le recours à la violence pour régler leur différends. Le Hezbollah s'était fait menaçant à l'approche d'éventuelles désignations de ses responsables par le tribunal international chargé de l'enquête sur l'assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005. Nous republions un article de Etienne Augé annonçant les risques de conflit cet été entre le Liban et Israël.

Le Liban fait partie de ces pays dont on ne parle d'habitude que lorsqu'ils sont en difficulté. Guerres, attentats, instabilité politique, milices surarmées, le pays est bien loin dans l'imaginaire collectif de la «Suisse du Moyen-Orient» qu'il a pu représenter dans les années 60. Pourtant, cette année, deux publications majeures, le New York Times et Lonely Planet, ont inclus le Pays des Cèdres dans leur liste des 50 destinations touristiques à visiter cette année. Si le Liban est incontestablement un pays passionnant et une attraction majeure, il est bon de se rappeler qu'il existe de multiples risques qui menacent l'été libanais et ses vacanciers.

En premier lieu, d'un point de vue intérieur, les élections législatives du 7 juin ont juste confirmé le fragile équilibre entre les deux camps opposés, le 8 mars et le 14 mars. Celui-ci a maintenu une majorité au parlement et envoie donc son principal chef de file, Saad Hariri, comme premier ministre. Le fait qu'il soit le fils du défunt Rafic Hariri, lui aussi premier ministre du gouvernement libanais, n'étonne personne : le Liban, comme la plupart des pays arabes, intègre l'héritage en politique pour créer des dynasties et il n'est pas rare que des clans libanais occupent des postes à responsabilité sur plusieurs générations. L'un des adversaires de ce système, Michel Aoun, a perdu des élections qu'il affirmait gagnées d'avance, avant de se rétracter après la publication des résultats et de pointer une fraude massive qui l'aurait desservie. Même si Saad Hariri est le premier ministre accepté par les deux camps, il n'est toujours pas parvenu à nommer un gouvernement répondant aux exigences des uns et des autres. Mosaïque confessionnelle, le Liban est d'abord un ensemble de féodalités qu'il faut contenter au plus haut niveau sous peine de déclencher l'ire des seigneurs politiques et les passions parfois dévastatrices de leurs supporters.

La puissance du Hezbollah

Le statu quo est donc maintenu, avec toujours l'épée de Damoclès que représente l'armement des milices. Même s'il est possible d'affirmer que chaque parti libanais dispose de son organisation paramilitaire, le Hezbollah demeure la première force armée du pays puisqu'il possède également des armes puissantes qu'il a pu expérimenter contre Israël. Le «Parti de dieu» a montré qu'il pouvait aussi utiliser sa puissance de feu contre ses compatriotes lorsqu'il a réagi à l'interdiction de son réseau de télécommunication en mai 2008, considérant cette décision du gouvernement comme une déclaration de guerre. Le Hezbollah a rapidement pris le contrôle de Beyrouth par les armes avant de se heurter aux milices de Walid Joumblatt dans la région d'Aley. Etat dans l'Etat, le Hezbollah n'a pas l'intention de démanteler son arsenal ou de le transférer à l'armée régulière libanaise. Sa popularité s'assoit principalement sur un réseau social performant composé d'écoles et d'hôpitaux, dans des régions auxquelles l'accès du gouvernement a été restreint. Peu à peu le parti a également réussi à représenter la résistance contre Israël pour tous les Arabes, mais aussi les voisins perses puisqu'il tire une grande partie de ses revenus de l'aide que lui apporte l'Iran.

Devant la réélection comme président iranien de Mahmoud Ahmadinejad, partisan d'une ligne agressive contre Israël, on peut penser que le Hezbollah continuera à mener la même politique de discours fort contre l'Etat hébreu et qu'il n'hésitera pas à se relancer dans un affrontement armé, comme lors de la guerre de Juillet 2006. Ce conflit s'est soldé par une semi-victoire pour le Hezbollah qui a affronté son ennemi israélien sans l'aide de l'armée libanaise. Le réarmement progressif de celle-ci ne changera guère l'équilibre des forces. L'armée libanaise reste sous-équipée malgré son bon niveau d'entraînement et on peut douter de son engagement physique lors d'un affrontement avec Israël. Le contrôle des frontières est principalement confié à la FINUL II, une force multinationale renforcée après le conflit de Juillet 2006. Cependant, la mission des caques bleus de l'ONU est floue, leurs moyens limités, et les règles d'engagement mal précisées. En cas de conflit entre le Hezbollah et Israël, on peut douter de l'interposition de la FINUL entre les deux protagonistes. Pour preuve, les violations régulières de l'espace aérien libanais par les jets israéliens, sans qu'il soit possible aux forces onusiennes de faire mieux que protester.

Israël a choisi la ligne dure face au Liban.

Israël avait prévenu qu'en cas de victoire aux élections du camp du 8 mars, le Liban serait considéré comme ayant choisi l'affrontement armé. Après l'échec de ses opérations contre le Hezbollah en Juillet 2006, l'armée israélienne a subi de profonds changements, notamment à sa direction avec l'arrivée de Gabi Ashkénazi, ancien leader de la brigade d'élite Golani. Le retour de Benyamin Netanyahou comme premier ministre augure d'une politique dure, continuation de la doctrine «Ein Brera», soit en hébreu «pas d'alternative» autre que la guerre et la victoire contre les ennemis d'Israël. Netanyahou a déjà montré qu'il n'était pas disposé à parler de paix autrement qu'en ses propres termes, et sait déjà qu'il ne peut pas compter sur le président Obama, peu enclin à soutenir Israël envers et contre tout. Le premier ministre israélien devra rassurer son électorat qui l'a préféré à la formation Kadima jugée trop conciliante avec les Palestiniens et les terroristes. Sans penser qu'il forcera Israël à la guerre, il n'est pas exclu qu'il accepte l'idée d'un nouveau conflit au Liban sud voire au-delà, si cela permettait en théorie de le débarrasser de la menace du Hezbollah, tout en envoyant un message à l'Iran et en détournant l'opinion publique de l'extension des colonies.

La paix semble aujourd'hui impossible entre Libanais, bien qu'Israël permette d'unifier la plupart des composants de la vie politique. En outre, les tensions s'accentuent entre le Hezbollah et Israël, pressé de retrouver une victoire pour redorer le prestige de « Tsahal ». On peut espérer qu'une solution diplomatique intervienne mais les négociations entre Israël et la Syrie, autre parrain du Hezbollah, sont au point mort notamment concernant le Golan. L'avenir est incertain dans la région, et personne n'avait pu prévoir le conflit de juillet 2006. On apprend rapidement, en vivant au Moyen-Orient, qu'il est impossible de prévoir l'avenir, et que la plupart des scénarios ne se réalisent pas devant la difficulté de rationaliser des comportements irrationnels. On accuse souvent le Liban de ne jamais rater une occasion de rater une occasion. Reste à espérer qu'il sera tout de même à la hauteur des promesses vantées par le NY Times et Lonely Planet, devant les centaines de milliers de touristes qui remplissent les avions vers le Liban et qui espèrent un été chaud, mais certainement pas brûlant.

Etienne Augé

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crédit: Reuters, Baz Ratner, un char israélien manoeuvre à la frontière libanaise

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