Enseigner chez les «riches» n'est pas toujours plus simple qu'en ZEP

Des élèves du lycée Clemenceau à Nantes passent une épreuve du Bac REUTERS/ Stéphane Mahe

Des élèves du lycée Clemenceau à Nantes passent une épreuve du Bac REUTERS/ Stéphane Mahe

De la difficulté d'être prof chez les bourgeois.

La figure du jeune enseignant parachuté en ZEP, dans un de ces collèges de France concentré des malaises urbains et sociaux du pays, décrit comme hostile ou du moins difficile n’est plus à raconter. C’est dans ce milieu qu’une grande partie des enseignants français apprennent leur métier. 

Grâce au cumul des années d’enseignement, ou un mariage, ou encore la naissance d’un enfant, ceux qui le désirent, et ils sont les plus nombreux, demanderont leur mutation. Les établissements les plus prisés sont ceux du sud-est de la France, mais plus encore ceux des centres villes, qui concentrent les classes favorisées. 

Enseigner aux enfants de la bourgeoisie constitue une fin de carrière idéale aux yeux de nombreux profs. Cette vie de prof est moins documentée. Alors, comment enseigne-t-on dans les beaux quartiers?

D’abord, il y a toujours une petite surprise et un temps d’adaptation. Pour Pascal, professeur des écoles depuis dix-sept ans, passer d’une ZEP de province à un quartier du centre de la capitale a été le début d’une nouvelle carrière:

«C’est une façon tout à fait différente de faire le même métier. Il a fallu repenser l’approche des savoirs dans mes cours et parfois dédramatiser les enjeux scolaires pour détendre un peu des élèves très centrés sur les apprentissages. Je parle volontiers de la vie ailleurs qu’à l’école, je déscolarise mon approche, ils sont déjà assez stressés comme ça. Mais je fais toujours très attention à ne pas perdre trop de temps, car les parents veillent particulièrement et plus qu'ailleurs à ce que le programme soit terminé à la fin de l’année.» 

Avec un salaire de prof, on se sent pauvre

Camille est prof de français au collège. Elle est passée d’une ZEP «pourrie» de Seine-Saint-Denis à un établissement plus mixte de la proche banlieue pour se retrouver depuis trois ans dans le VIIe arrondissement de Paris. Le genre de quartier que les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot appellent les ghettos du Gotha. Les revenus des parents y font passer les profs pour des pauvres. Il y a là un décalage d’allure qui amuse l’enseignante:

«Pour la première fois j’ai eu l’impression d’être habillée “en prof”, avec des marques bas de gamme, alors que les mères d’élèves portent au moins deux mois de mon salaire sur le dos, sans parler des bijoux ni des brushing parfaits et des manucures impeccables. Je me fais penser aux profs des sketchs des Inconnus.»

Pour Adrien qui enseigne l’histoire-géographie au collège Lakanal à Sceaux, la distinction sociale apparaît aussi à travers les loisirs des adolescents:

«J’ai des élèves qui passent des vacances de dingue: au retour en février, tout le monde est bronzé, de retour du ski ou carrément des Antilles. C’est très cliché, mais la plupart d’entre eux pratiquent des activités extra-scolaires de bourges: violon, piano, tennis. Il y a même une fille qui va tous les mercredis à son cours de tennis en taxi.»

Pour Camille:

«On peut se sentir écrasé par la prestance naturelle des riches. J’ai l’impression qu’être plus bas dans l’échelle sociale que les parents incite certains profs à fermer leur gueule devant ces derniers. Je n’observais pas ce type de réaction en ZEP.»

Michel, prof depuis trente ans et syndicaliste au Snes, est originaire de Neuilly, et il n’y retournerait pour rien au monde comme enseignant. 

«Je préfère travailler dans un établissement socialement mixte parce qu’il y a tout de même parfois du mépris de la part des parents très favorisés. Et puis les enseignants paraissent peu respectables aux yeux d’élèves qui n’attendent pas de l’école qu’elle assure leur avenir. J’ai l’impression que les enseignants sont parfois considérés comme du personnel de service! Et traité avec une certaine condescendance. J’ai une collègue stagiaire qui s’est entendu dire lors d’une réunion de rentrée “mais Mademoiselle, ce n’est pas du tout comme cela qu’on doit faire!”, elle a été complètement déstabilisée, il faut avoir un peu de bouteille pour répondre à ça.»

Philippe Tournier, proviseur du lycée Duruy, Paris VIIe également, estime que les conflits se jouent ici de manière plus feutrée. Il y a de la violence, du harcèlement et des histoires de drogues, mais l’agressivité verbale et physique est moins présente que dans les autres quartiers, ce qui est moins oppressant pour les personnels. Les élèves ont davantage de répartie et savent jouer sur le même registre que les profs:

«Par exemple récemment j’ai dû résoudre un conflit entre un prof et un élève insolent. Un élève qu’une prof avait mal à propos traité de nul lui a retourné “Mais madame, c’est pour pas que vous soyez seule”.»

Tous les enfants de familles favorisées ne vont pas à l’école publique. Certaines fortunes parisiennes scolarisent les rejetons dans le privé: aux Roches, à l’Ecole alsacienne ou à l’Ecole active bilingue. Mais les familles des beaux quartiers qui fréquentent le public jouent le jeu de l’école doublement choisie du fait que l’offre privé leur est accessible.

Il y a des points positifs, quand même

Pour les enseignants, même relativement pauvres chez les riches, le capital culturel reste aussi une richesse symbolique qu’ils partagent avec le public des beaux quartiers. Elle permet une forme de connivence. Comme le résume Philippe Tournier:

«Ici quand un prof fait une allusion historique ou politique en cours, les élèves comprennent, le cours est plus fluide, c’est plus agréable.»

Au fond, ce que l’école attend des élèves, c’est qu’ils possèdent déjà les fameux prérequis qui les rendent disponibles aux apprentissage. Et c’est indéniablement très agréable pour des enseignants qui, avant d’arriver là ont circulé dans des secteurs plus difficiles. Ils voient et apprécient la différence.

Enfin, Philippe Tournier note aussi que plus les établissements sont favorisés, plus les élèves sont engagés dans la vie lycéenne. L’inclusion sociale favorise la participation à la vie collective, par exemple il y a avec beaucoup de candidats et beaucoup de votes aux élections des responsables lycéens. Et à Victor Duruy cela va même plus loin, les élèves, dont un nombre significatif se projettent dans des études à Sciences Po, ont organisé une rencontre avec les candidats à la mairie du VIIe arrondissement dans leur établissement. Ils avaient recueilli les questions sur Internet. Ce débat n’avait même pas eu lieu ailleurs.

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