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Tour: pourquoi Armstrong va quitter Astana

Slate.com, mis à jour le 23.07.2009 à 18 h 26

Le fait qu'un des athlètes les plus rentables au monde coure pour une ex-république soviétique totalitaire est une anomalie.

Alors que Lance Armstrong se bat pour les premières places du Tour de France, les questions abondent. Pourquoi est-il revenu à la compétition après avoir pris sa retraite? Sa rivalité pour le moins médiatique avec son coéquipier Alberto Contador va-t-elle leur coûter à tous les deux la victoire finale? Et, même si le cyclisme est un sport très commecial, pourquoi une icône du sport américain - un Texan, qui plus est! - court-il pour le... Kazakhstan?

En septembre, quand Armstrong a annoncé qu'il revenait pour tenter de remporter un huitième Tour, l'une des questions les plus récurrentes - outre celles au sujet de ses motivations et capacités - concernait l'équipe qu'il rejoindrait?

La plupart des observateurs n'ont vu qu'une possibilité: Armstrong allait intégrer l'équipe de son ami et ex-manager Johan Bruyneel. Ancien cycliste professionnel lui-même, Bruyneel a pris la direction de l'équipe US Postal Service d'Armstrong en 1998 et était l'un des premiers à penser que le Texan avait des chances d'être le vainqueur du Tour de France.

Mais Armstrong n'a pas tout a fait retrouvé l'environnement qu'il avait quitté en 2005. Le remplaçant d'US Postal Service, la chaîne Discovery, a mis fin à son sponsoring après la saison de 2007. Bruyneel avait encore une équipe solide dans laquelle figurait le vainqueur du Tour de cette année-là, Alberto Contador. Mais à la suite des scandales de dopage qui ont entaché le Tour de France en 2006 et 2007, même l'équivalent du Real Madrid en cyclisme était en mal de sponsors.

L'affaire Puerto

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est l'un de ces scandales qui a réuni Armstrong et les Kazakhs. En 2006, deux coureurs kazakhs - Alexandre Vinokourov et Andrey Kashechkin - ont été les victimes collatérales d'un scandale de dopage. Le manager de leur équipe, Liberty Seguros, basée en Espagne a été reconnu coupable de faire partie d'un immense réseau de dopage nommé Operación Puerto. Bien qu'aucun des coureurs n'ait été personnellement impliqué, l'enquête criminelle - qui a été menée quelques semaines avant le Tour - a coûté à l'équipe son sponsor et a mis en péril sa participation à l'événement. Vinokourov, un héros national dans son pays, a appelé le président de la fédération kazakhe de cyclisme à l'aide.

Il se trouve que le patron du cyclisme kazakh n'est pas n'importe qui, et n'est autre que Danial Akhmetov, Premier ministre de l'époque (qui fut ensuite ministre de la Défense). Akhmetov rassembla en urgence un consortium de huit sociétés kazakhes pour sponsoriser l'équipe sous le nom nationaliste d'«Astana» (c'est la capitale et la deuxième ville du Kazakhstan). Mais l'équipe ne réussit pas à présenter suffisamment de coureurs et ne fut pas autorisée à participer au Tour. En 2007, Vinokourov courut pour Astana, mais fut contrôlé positif pour dopage sanguin, puis disqualifié. Kashechkin fut épinglé un mois plus tard et tous deux furent suspendus pendant deux ans.

Bruyneel

Dépouillé de ses vedettes et ayant perdu toute confiance dans la direction suisse de l'équipe, les autorités kazakhes se tournèrent vers Bruyneel, qui, de fait, fusionna ce qui restait d'Astana et la chaîne Discovery pour former une nouvelle équipe sous la bannière d'Astana. Ironie du sort: l'un des cyclistes à intégrer la nouvelle équipe fut Contador, lui même un ancien membre de l'équipe Liberty Seguros de 2006.

Chacun avait ses raisons de vouloir faire marcher Astana. L'objectif premier de Bruyneel est de gagner. Or avec le jeune Contador (26 ans), il disposait du meilleur coureur d'étape et d'un probable champion pour les années à venir. Pour Akhmetov et les Kazakhs, l'équipe était une vitrine parfaite pour les relations publiques - un moyen d'acquérir une certaine respectabilité - et de redorer l'image du Kazakhstan. Et, dernier point de fierté nationale, l'équipe encadrerait et formerait des jeunes cyclistes kazakhs prometteurs.

C'est dans ce contexte difficile de mariage arrangé que Lance Armstrong s'est engagé. Et depuis le début, les relations sont compliquées. Contador eut l'impression qu'on lui prenait sa place légitime de leader de l'équipe, une polémique qui a d'ailleurs animé les deux premières semaines du Tour. Mais, par ailleurs, il semble qu'il y ait peu d'affinités entre Armstrong et les sponsors.

Armstrong, qui n'a porté les couleurs d'Astana que quand il y était contraint en raison du règlement (il a préféré porter des maillots LiveStong pendant les entraînements ou ceux de son magasin de vélos d'Austin, Mellow Johnny's), a fait savoir que ce qu'il connaissait du Kazakhstan se limitait au film Borat, et a déclaré sans équivoque: «Ce n'est pas mon équipe, c'est mon sponsor».

Logo délavé

En février, les huit sponsors d'Astana ont discrètement arrêté de payer les factures à la Fédération de cyclisme kazakhe, qui a alors cessé tout paiement à la société de gestion de Bruyneel et, par voie de conséquence, aux cyclistes et au personnel. A la mi-mai, l'équipe risquait de disparaître, si bien que ses membres et ses propriétaires ont lancé une guerre ouverte. Au prestigieux Giro d'Italia (Tour d'Italie), les coureurs sont sortis avec des uniformes sur lesquels les logos sponsors étaient gommés, quasiment invisibles, pour tenter de déshonorer les propriétaires et les pousser à payer.

La tactique du «logo délavé» a marché, et sous la pression de l'organisme dirigeant du cyclisme, les sponsors (dont le gouvernement américain fait aujourd'hui partie) ont débloqué l'argent pour que l'équipe puisse continuer d'évoluer jusqu'à la fin de l'année.

Deux théories concurrentes expliquent les problèmes de paiement d'Astana. La réponse la plus simple est que, dans le contexte de la diminution des stocks de matières premières - conséquence de la crise économique -, les sociétés d'exploitation de ressources naturelles, qui constituent une majorité des sponsors d'Astana, ont tout simplement souffert de restrictions de crédit. Néanmoins, quand il s'agit de gros business, les 15 millions de dollars (10,6 millions d'euros) nécessaires pour financer l'équipe sont une goutte d'eau.

Politique

Selon une rumeur plus cynique, ces défauts de paiement sont liés à des motivations politiques: la suspension de Vinokourov sera levée le 24 juillet, or les sponsors veulent qu'il revienne dans l'équipe. Johan Bruyneel, lui, s'y oppose. Bien que les faits bruts n'aillent pas dans le sens de cette théorie, elle a acquis une certaine crédibilité quand Vinokourov a tenu une conférence de presse à Monaco - aux côtés de Nikolaï Proskurin, vice-président de la Fédération kazakhe de cyclisme -  avant le départ du Tour pour annoncer son retour. «C'est mon équipe», a-t-il lancé, en parlant d'Astana. «Si Johan [Bruyneel] a un problème avec moi, libre à lui de quitter l'équipe. Ce n'est pas à moi [de le faire]».

C'est peut-être ce genre d'éclatement que tout le monde souhaite. Quand Astana avait atteint le summum de des difficultés financières, au mois de mai, Lance Armstrong avait annoncé qu'il souhaitait constituer sa propre équipe en tant que coureur et propriétaire. Et, si Astana n'effectuait pas ses paiements à temps et perdait le sponsoring de l'équipe en juin, Armstrong était prêt à intervenir et à recourir à LiveStrong et Nike comme sponsors de remplacement (cette possibilité semble désormais probable pour 2010). De même, il est probable que Bruyneel s'en aille, ce qui permettra à Vinokourov de réintégrer Astana.

Que le retour de Lance Armstrong soit principalement lié à son engagement dans la lutte contre le cancer ou qu'il soit, comme on l'a évoqué sur divers forums, un tremplin vers une carrière politique, il est certain que participer à l'événement sportif le plus prestigieux pour représenter le couple LiveStrong-Nike mettrait en déroute une mêlée d'entreprises de ressources naturelles aux noms imprononçables d'une république d'Asie centrale avec un président à vie et où les droits de l'homme sont régulièrement bafoués.

Mais jusqu'à l'arrivée du Tour, prévue à Paris le 26 juillet, Armstrong ne courra pas pour LiveStrong, Nike ou sa boutique de vélos. Il représentera la société holding d'État Samruk-Kazyna, le producteur de gaz naturel KazMunaiGas et le géant kazakh du cuivre Kazakhmys. Armstrong peut encore se détacher de ses concurrents sur le parcours, mais il ne peut pas encore tout à fait se permettre de lâcher ses sponsors.

Joe Lindsey

(Photo: Lance Armstrong sur les routes du Tour de France le 9 juillet 2009/Reuters/Bogdan Cristel)

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