Monde

Obama, le Neo de la réforme du système de santé

Timothy Noah, mis à jour le 25.07.2009 à 11 h 34

L'allusion faite au film Matrix pour vendre son projet n'est pas une bonne stratégie.

Barack Obama se dirige vers la salle Est de la Maison Blanche pour une conférence de presse, le 23 juillet. Larry Downing / Reut

Barack Obama se dirige vers la salle Est de la Maison Blanche pour une conférence de presse, le 23 juillet. Larry Downing / Reut

«Prends la pilule bleue et tout s'arrête. Tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux. Choisis la pilule rouge, tu restes au pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre.»

Morphéus à Néo, dans Matrix.

«S'il y a une pilule bleue et une pilule rouge, et que la bleue coûte deux fois moins cher que la rouge en étant tout aussi efficace, pourquoi ne pas payer moitié moins cher celle qui va vous soigner?»

Le président Obama à Jake Tapper d'ABC News lors d'une conférence de presse, le 22 juillet.

Le président Obama a-t-il Matrix dans la tête? Même si elle est involontaire, l'allusion à ce film de 1999 (et je vais partir du principe que le président l'a bien vu) me semble une stratégie hasardeuse pour vendre une réforme du système de santé. Pour commencer, la métaphore de la matrice de réalité virtuelle créée par des machines cruelles et avides de pouvoir, et qui sert à s'assurer de la docilité des humains, a déjà été utilisée par les conservateurs pour attaquer la réforme du système de santé (voir le commentaire d'Amity Shlaes sur Bloomberg ou celui de John Feehery sur CNN.com). Ensuite, étant donné que Néo, le personnage interprété par Keanu Reeves, s'avère être le messie, la référence risque fort de ressusciter la critique de John McCain datant de la campagne présidentielle de 2008 selon laquelle «Obama se prend pour Dieu». (D'après moi, Obama ne se prend pas pour Dieu, mais c'est la presse qui s'y est parfois trompée).

D'un autre côté, il est vrai que la réforme du système de santé a provoqué une certaine hystérie alimentée par les médias, et on peut comprendre que le président ait envie de ramener la discussion sur un terrain plus réaliste. Obama s'est emmêlé les pilules -dans Matrix, c'est la rouge qui vous permet de voir le monde tel qu'il est et la bleue qui vous ramène dans le royaume des faux-semblants- mais le message n'en est pas moins pertinent. Laissons de côté toutes les absurdités et parlons de la réalité. Obama est en train de présenter sa réforme du système de santé à la «communauté-réalité» dont Karl Rove s'est si notoirement gaussé il y a cinq ans.

Pour Obama, la réalité c'est que 14 000 Américains perdent leur assurance-maladie chaque jour. Pour le service de presse de la Maison-Blanche, la réalité (bien plus intéressante), c'est que [le journaliste et politicien néo-conservateur] Bill Kristol et le sénateur républicain Jim DeMint, de Caroline du Sud, ont bien l'intention d'exploiter cette occasion partisane de nuire à la présidence d'Obama. Le président a fait allusion, sans les nommer, à Kristol et DeMint pendant la conférence de presse, et s'est présenté lui-même, en revanche, comme le type dont le seul but est d'alléger les souffrances humaines et de maîtriser l'inflation du secteur médical.

La position rationaliste d'Obama est en grande partie justifiée. La réforme du système de santé a en effet gagné le soutien de groupes conséquents comme l'American Medical Association et l'American Association of Retired Persons [association des retraités]. Il existe toute une variété de possibilités fiscales plausibles pour la financer. Même si Obama a rechigné à dire qu'il soutiendrait la réduction proportionnelle de l'exclusion fiscale en vigueur actuellement au sein de l'assurance santé, dans une autre interview accordée plus tôt le même jour à Fred Hiatt, rédacteur en chef de l'éditorial du Washington Post, il a manifesté une certaine volonté de l'envisager.

Certains signes annoncent même que des Blue Dog Democrats [démocrates conservateurs de la Chambre des représentants] commencent à revenir sur leur opposition au projet de loi. Obama était sur un terrain plus glissant lorsqu'il reprenait l'argument officiel selon lequel la réforme du système de santé allait réellement réduire le déficit -il est bien plus probable que certaines dépenses du gouvernement vont augmenter tandis que d'autres diminueront- mais il avait raison d'affirmer que sans réforme, les coûts des couvertures santé allaient continuer d'augmenter dans le secteur privé.

«Je sais qu'au final, nous aurons un projet de loi que les démocrates et une partie des républicains pourront soutenir», a déclaré Obama. Une telle issue n'est pas garantie, mais il n'empêche qu'elle reste possible. Pour y parvenir, Obama n'a pas besoin d'être l'Élu; il faut juste qu'il garde un œil sur la balle. Pour l'instant, tout porte à croire que c'est exactement ce qu'il fait.

Timothy Noah

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

(Photo: Barack Obama se dirige vers la salle Est de la Maison Blanche pour une conférence de presse, le 23 juillet. Larry Downing / Reuters)

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