Les violences de l'ultra-gauche et de l'extrême droite radicale ont un point commun: notre société sans projet

Des CRS à Nantes le 22 février 2014. REUTERS /Stephane Mahe

Des CRS à Nantes le 22 février 2014. REUTERS /Stephane Mahe

Oublions le simpliste «deux poids, deux mesures». L'histoire de ces groupes permet de comprendre les mutations de notre société.

Sur les réseaux sociaux comme dans certains articles de presse et chez certains politiques, les violences qui se sont déroulées le 22 février autour de la manifestation contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ont été rapprochées de celles qui se sont déroulées lors des manifestations contre le Mariage pour tous.

Manuel Valls a mis en cause «l’ultra-gauche» et les «black blocs». L’été dernier, le ministre de l’Intérieur avait mis en cause «l’extrême droite radicale». Ces formulations sont tout à fait adéquates: elles correspondent à des espaces spécifiques, marginaux, fragmentés, et existant de longue date dans la vie politique française.

Cependant, on dégoise, puis on compare l’attitude des forces de police selon les cas, et, finalement, apparaît souvent la vision complotiste et simpliste du «deux poids, deux mesures» (cet article est un bon exemple de cette confusion).

A dire vrai, les formes de ces violences sont spécifiques à chacun de ces camps et l’histoire de ces groupes montre qu’on est loin d’un renouveau de la violence mais permet de comprendre les mutations des sociétés occidentales.

Qu’est-ce que l’ultra gauche?

L'«ultra-gauche» constitue en quelque sorte la «plus extrême gauche». La lente décomposition du mouvement issu de Mai-68 lui a donné un certain élan après 1973, dans des pays comme la France ou l’Italie.

Dans les petits collectifs qui se constituent, on refuse la forme parti et l’attente d’un Grand Soir. Le phénomène est celui de personnes «autonomes» qui veulent instaurer une «action directe».

Elles ne croient pas à un processus révolutionnaire messianique, mais en des «révolutions minuscules», «ici et maintenant» et considère l'électoralisme et le léninisme comme participant au complexe d'entraves autoritaires à l'encontre de l'individu. On ne prend pas l’Etat: on s’y soustrait. On ne fonde pas une structure qui se prétende l’avant-garde du prolétariat: nul n’a légitimité à représenter qui que ce soit d’autre que lui-même. On affirme qu’il faut édifier des zones temporaires et des relations sociales extérieures aux notions de hiérarchie, de salariat, de légalité, etc. 

Cette ultra-gauche privilégie une organisation très fluide, en cellules, en réseaux, en individus se retrouvant éphémèrement pour une question ponctuelle, tels que les Black blocs.

Nés dans l’Allemagne du début des années 1980 sur la base du mouvement des autonomes, les Black blocs sont devenus un phénomène mondialisé avec les violences lors du sommet de Seattle en 1999. C’est aussi là que furent lancés les réseaux Internet indymédia. L’un des plus connus en France est justement celui de Nantes.

Qu’est-ce que l’extrême droite radicale?

La Première Guerre mondiale transforma l’extrême droite. Apparut un versant radical qui affirmait vouloir faire litière de toute la société libérale et produire un homme nouveau.

Cette révolution anthropologique est le cœur de l’extrême droite radicale dont le fascisme est le courant structurant et référentiel mais non unique (on peut aussi citer la révolution conservatrice, le traditionalisme révolutionnaire, l’ensemble des groupes nationalistes-révolutionnaires qui constituent la «plus extrême droite»). 

En France il s’est toujours agi d’une nébuleuse et non d'un puissant et monolithique parti-milice. Les programmes et idéologies sont aussi nombreux et plastiques que les groupes.

Mais, après 1942, le culte de l’Etat et de la nation tend à laisser place à une idéologie de la société et de l’Europe. D’où, après-guerre, le développement des courants souhaitant une fédération européenne de régions ethno-culturelles.

Néanmoins, les radicaux sont régulièrement contraints de travailler avec les non-radicaux. La guerre d’Algérie pousse un temps à des rapprochements au sein de l’OAS. S’y développe une structuration très basiste, par petits groupes hiérarchisés mais autonomes (voir cette étude ou cet ouvrage).

Il y a 40 ans, une violence qui correspondait à notre Etat

Dans le contexte de la Guerre froide, l’Etat s’appuie sur les uns pour neutraliser les autres. En Italie, ce processus est profond lors des «années de plomb».

En France, la stabilité de l’Etat lui permet de circonscrire le phénomène. Par un processus d’interactions complexes (longuement décrit dans cet ouvrage), l’Etat use d’Ordre nouveau (fondé en 1969, et fondant le Front national en 1972) contre les groupes gauchistes, essentiellement les trotskystes de la Ligue communiste jusqu’à ce que la nuit d’émeute du 21 juin 1973 se solde par 76 policiers blessés et la dissolution des deux principaux protagonistes.

C’est là la fin de la plus importante phase de violence extrémiste de l’après-guerre d’Algérie. Elle a été possible car Ordre Nouveau avait une fonction politique anti-subversive reconnue par l’Etat et par une part de la société.

Cette place souligne que l’Etat ne dispose pas nécessairement du plein emploi du monopole de la violence physique légitime. Mais, la délégation qu’il peut en faire, ou son insertion au sein d’un «laissez-aller laissez-faire», trouve sa compensation dans le fait qu’il demeure en possession du monopole du droit. Lorsque l’exercice de la violence privée devient pour lui contre-productive, il peut dissoudre les groupements en jeu.

Ordre Nouveau n’existe certes que par la place que lui accorde l’Etat, mais cette dernière dessine en creux les limites structurelles que rencontre dorénavant celui-ci pour organiser la société et exercer son pouvoir de contrainte. Toutefois, ON a eu une fonction stabilisatrice. En effet, sa violence à défaut d’être révolutionnaire était canalisée, balisée. Or, les attentats extrémistes perpétrés en France étaient de faible intensité entre 1969 et 1973, relevant plus du domaine du vandalisme envers les biens que de l’attaque envers les vies.

Après 1973, les attentats changent de nature. Moins symboliques, plus spectaculaires, ils tendent davantage à viser les personnes. Sans débouché politique, sans théâtralisation jouant l’affrontement final entre «fascistes» et «bolcheviques», les forces centrifuges se relâchent, les militants se muent en soldats perdus.

Dans les faits, la Ligue communiste et Ordre nouveau n’ont pas atteint à la sûreté de l’Etat par leurs affrontements: organisant la dissidence, la canalisant, ils ont assuré sa stabilisation.

Aujourd’hui, une violence qui correspond à notre société

Peut-on tirer les mêmes leçons des violences récentes?

On comprend bien que l’Etat ne peut pas réagir par le processus de dissolution des organisations à l’encontre de l’ultra gauche.

Même mille fois répété, le thème du «deux poids deux mesures» demeure illusoire: on peut dissoudre des associations, y compris des associations de fait sans statut juridique (c’était le cas d’Unité radicale en 2002), mais on ne peut dissoudre des rencontres d’individus épars se retrouvant dans une manifestation.

Avec la dissolution des organisations de l’extrême droite radicale l’été dernier, on pouvait espérer une normalisation de la radicalité se contentant d’actions subversives symboliques.

Quel sens à cette violence des années 2013-2014? Sociologiquement, il s’esquisse une différenciation avec le précédent pic de violences extrémistes décrit ci-dessus.

En effet, la violence était alors un mode opératoire entre militants conscients de leur radicalité et l’envisageant dans le cadre d’un processus révolutionnaire.

Or, les violences prennent aujourd’hui de plus en plus la forme d’une violence contre les biens et contre les forces de l’ordre, y compris lorsqu’il s’agit d’actions antifascistes en provenance de l’ultra gauche, comme à Rennes récemment.

Cette évolution prolonge peut-être le développement des conceptions conspirationnistes voyant en l’Etat une structure surpuissante aux manœuvres manipulatrices. Elle ne signifie pas un retour en la croyance que l’action change le monde, mais est un symptôme de la liquéfaction d’un Etat de plus en plus réduit à ses fonctions d’ordre public.

Affronter l’Etat serait affronter une machinerie devenue un seul instrument de force au service d’un capitalisme mondialisé. A défaut qu’un autre monde soit possible, il s’agit de combattre un instant celui-là, sans guère de programme ni de perspectives, tant ce dispositif global ne permet pas de voir paraître un horizon d’attente révolutionnaire apte à l’abattre.

La violence des extrémistes ne serait alors que la version brutale, saisissante, de cette sinistrose induite par une société réduite au consumérisme, sans récit historique ni projet politique, où l’Etat n’influe pas sur l’économique. Comme l’électeur, mais autrement. Les radicaux ne réclament-ils pas un retour du politique et un sens commun? Cela met nettement moins à l’aise que de ressasser les thèmes du «deux poids, deux mesures» et de la «violence des extrêmes».

Nicolas Lebourg

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