Partager cet article

Comment GoPro et Google Glass vont changer la manière de filmer le sport

Le gardien de but des Red Wings de Detroit Petr Mrazek porte une caméra GoPro sur son casque lors de l'entraînement au Michigan Stadium le 31 décembre 2013, Jerry Lai-USA TODAY Sports

Le gardien de but des Red Wings de Detroit Petr Mrazek porte une caméra GoPro sur son casque lors de l'entraînement au Michigan Stadium le 31 décembre 2013, Jerry Lai-USA TODAY Sports

Les images à la première personne sont en train de passer du statut de gadget culte dans le milieu des sports extrêmes sur Internet à celui d'outil pouvant servir à diffuser à la télévision les compétitions sportives les plus regardées de la planète.

Samedi 16 février, en plein Jeux olympiques de Sotchi, quelque chose de remarquable s'est produit. Quelque chose qui pourrait représenter une étape historique dans l'évolution de la diffusion du sport à la télévision.

Ce jour-là, sur la piste de Rosa Khutor, la Tchèque Eva Samkova a remporté la médaille d'or en snowboard cross avec une petite caméra fixée sur le casque. A la télévision, quelques instants après l'arrivée, la course était rediffusée avec, en plus des différents angles de caméra classiques, des images montrant le point de vue de l'athlète sur la piste.

Juste avant la ligne d'arrivée, la caméra suit son mouvement de tête alors qu'elle se retourne pour s'assurer qu'aucune de ses concurrentes ne la talonne de trop près, avant que les images ne reprennent leur point de vue extérieur pour voir exulter la championne.

Samkova est loin d'être la première sportive à filmer ses exploits à l'aide d'une mini caméra. Ce qui rend sa descente exceptionnelle, c'est qu'il s'agissait d'une course avec un enjeu énorme, un titre olympique, et que Samkova l'a remportée, faisant symboliquement passer les images montrant le point de vue du sportif (POV pour «point of view» en anglais) du statut de gadget culte dans le milieu des sports extrêmes sur Internet à celui d'outil pouvant servir à diffuser à la télévision les compétitions sportives les plus regardées de la planète.

Du sport extrême aux terrains de foot

Depuis près de 10 ans, les sportifs amateurs de sensations fortes du monde entier filment leurs exploits à l'aide de caméras de plus en plus petites et de plus en plus puissantes. Si au XXe siècle Kodak était synonyme d'appareil photo, GoPro est devenue le terme générique pour décrire les vidéos fortes en sensations de l'ère YouTube. Des surfeurs glissant sur des vagues de plusieurs mètres aux skieurs sautant en parachute depuis des falaises enneigées en passant par Felix Baumgartner et son célèbre saut stratosphérique, tous affichent fièrement la marque sur leurs clips visionnés des millions de fois.

Mis à part les sports mécaniques comme la F1, où les caméras embarquées améliorent l'expérience du téléspectateur depuis plusieurs années, et quelques sports de niche comme le snowboard ou le ski, ce type d'images est resté jusqu'à récemment relativement rare dans les sports les plus populaires de la planète comme le football, le tennis ou encore le basket.

Mais la donne est en train de changer. En décembre, Brad Davis, footballeur des Houston Dynamo aux Etats-Unis, a porté une GoPro sur sa poitrine pendant un match d'exhibition pour le jubilé d'un coéquipier. Résultat, plus de 12 millions de vues sur YouTube:

Les Google Glass, produit du laboratoire de recherche de la firme de Mountain View, ne sont pas encore commercialisées, mais ont déjà été utilisées dans plusieurs expériences dans le domaine du sport à travers les «explorers», ces individus sélectionnés par Google pour tester et l'aider à améliorer son produit avant sa mise sur le marché. Deux jeunes basketteurs de l'équipe californienne des Sacramento Kings ont ainsi porté les lunettes. Ces expérimentations se limitent pour le moment aux matchs amicaux et aux sessions d'entraînement pour une bonne et simple raison: la peur que porter un appareil pendant un match de compétition nuise à la performance.

«Il y a pour le moment moins de chances de voir ça en compétition au plus haut niveau parce que les joueurs ne sont pas prêts à porter du matériel si cela peut entraver de quelque manière que ce soit leur capacité à jouer», analyse Trevor Pilling, directeur de la programmation sportive de la chaîne canadienne CBC.

Samkova vient de prouver qu'en snowboard, une caméra embarquée n'empêchait en rien de gagner. Mais quel entraîneur de foot autorisera un de ses joueurs à jouer avec une caméra attachée au torse qui l'empêcherait de faire des amortis de la poitrine, gênerait ses mouvements et risquerait de se décrocher au moindre contact?

Dans les sports où il semble difficile voire impossible de faire porter aux athlètes des appareils sans les gêner, d'autres pistes sont à l'étude. Les Sacramento Kings, toujours eux, ont récemment équipé pendant un match de NBA le speaker, la mascotte et même les pom-pom girls avec des lunettes Google. Les images issues des 12 paires de lunettes ont été diffusées sur les écrans de la salle, l'application Smartphone de l'équipe et la chaîne de télévision locale.

Résoudre le problème du hockey

Un sport s'intéresse particulièrement aux possibilités offertes par les appareils de prise de vue à la première personne: le hockey sur glace. Quiconque a déjà regardé un match à la télévision connaît la difficulté de suivre les mouvements du palet. «C'est un sport spectacle qui mérite vraiment d'être vu en live depuis le bord de la patinoire, assure Eric Ropert, directeur général de la Fédération française de hockey sur glace (FFHG). Mais il n'est pas comme le football, qui est magnifié par la télévision».

«Le hockey est un sport très rapide, et cette vitesse est un des plus grands challenges en termes de retransmission», renchérit Trevor Pilling de CBC, diffuseur historique du hockey au Canada. Pour remédier au problème récurrent de la visibilité du palet, la chaîne américaine Fox avait mis au point à la fin des années 1990  le FoxTrax, un éphémère (il ne dura que deux ans) système électronique intégré au palet qui le faisait briller en bleu à l'écran et laissait même une traînée rouge derrière lui quand il dépassait une certaine vitesse.

Aujourd'hui, les images «POV» offrent au hockey une opportunité unique de pouvoir séduire le grand public, en utilisant un acteur clé: l'arbitre. Voici ce que donne un match du championnat nord-américain AHL filmé par l'arbitre et son assistant:

Les bagarres, les buts, les décisions arbitrales et les interactions de l'arbitre avec les joueurs: l'immersion est totale et l'expérience fascinante, même pour les non-initiés. Plusieurs entreprises l'ont compris, et effectuent actuellement des recherches pour mettre au point des caméras directement intégrées au casque pour les arbitres ou les joueurs.

L'arbitre plutôt que les joueurs

En France, des tests sur l'arbitre ont été effectués sur des matchs de Ligue Magnus (le championnat national) et même en finale de la dernière Coupe de France. «Nous n'avons pas diffusé les images, c'est pour le moment de la pure expérimentation pour tester deux choses: voir si ça peut être un outil pour les arbitres en termes de formation et de débriefing des matchs, et évaluer la possibilité d'utiliser ces images pour la télévision», explique Eric Ropert, le patron de la fédération.

En NBA, où l'utilisation de la vidéo dans l'arbitrage se développe, l'idée d'équiper les arbitres avec les lunettes de Google est accueillie plutôt favorablement, comme le montre ce tweet d'août dernier du patron des Houston Rockets:

Equiper l'arbitre plutôt que les joueurs comporte de nombreux avantages. «Le joueur bouge tout le temps la tête pour voir où sont ses partenaires, tandis que l'arbitre a une vision plus globale, plus exploitable pour la télévision», souligne Eric Ropert. Ces images d'un «explorer» jouant au hockey avec les lunettes de Google, si elles offrent une perspective neuve et intéressante, donnent effectivement un peu le tournis:

«Et puis on est un sport de contact, que se passe-t-il si la caméra explose en vol, si des projectiles blessent des joueurs?» continue Eric Ropert. Une difficulté que l'on retrouve dans la grande majorité des sports d'équipes, du rugby au football en passant par le basket et le hand. «Il ne faut pas non plus se retrouver dans une situation où il faut interrompre le match pour nettoyer les morceaux de caméra» continue Eric Ropert.

Les images issues de caméras embarquées sur les joueurs ou plus probablement les arbitres vont sans doute se multiplier dans les prochaines années, mais il ne faut pas s'attendre à les voir remplacer les bonnes vieilles caméras de bord du terrain. Pour Trevor Pilling, elles seront juste un complément intéressant aux angles de vues actuels:

 «Si les sports sont tournés de la même manière ou presque depuis 50 ans, c'est parce que c'est comme ça que les gens comprennent et arrivent à suivre. Il y aura toujours des innovations et des manières d'améliorer l'expérience du téléspectateur, mais [...] on ne va pas commencer à montrer des matchs entiers à travers des Google Glass ou des GoPro, parce que les téléspectateurs ne comprendraient pas le sport en ne le voyant que du point de vue des joueurs. Il faut l'utiliser au bon moment, et en bonne quantité, mais on aura toujours besoin de l'angle large.»

La course technologique, elle, est déjà bien lancée, avec l'apparition de caméras spécialement conçues pour la retransmission du sport toujours plus petites et des systèmes qui permettent de diffuser les images en direct et non plus simplement dans des ralentis. Des développeurs tiers travaillent de leur côté à des applications sportives en prévision de la commercialisation des Google Glass. En attendant, dans un futur peut-être pas si lointain, de pouvoir équiper les athlètes de simples lentilles pour obtenir des images de leur point de vue.

Grégoire Fleurot

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte