Culture

Lignes à haute tension: «At Berkeley» de Frederick Wiseman

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 08

Pour faire de quatre heures consistant, pour l'essentiel, en des réunions filmées, un des films les stimulants et vivants qu'on puisse voir en ce moment dans un cinéma, il faut l'art de la mise en scène et la compréhension des enjeux du grand documentariste américain.

«At Berkeley», de Frederick Wiseman.

«At Berkeley», de Frederick Wiseman.

At Berkeley, de Frederick Wiseman (durée: 4h04)

Voici près d’un demi-siècle que, par les moyens du cinéma documentaire, Frederick Wiseman travaille à observer et à comprendre le fonctionnement des systèmes qui organisent nos existences. Depuis Titicut Follies (1967, sur une institution psychiatrique), High School, Law and Order, Hospital, Juvenile Court, Welfare (sur un centre médico-social), The Store, Near Death (sur une unité de soins intensifs), Zoo, Public Housing (sur les logements sociaux), State Legislature (sur le parlement de l’Idaho) ou encore La Danse, le ballet de l’opéra de Paris, sont quelques repères majeurs d’une œuvre qui compte 66 titres attentifs aux procédures de l’espace social (public ou privé) caractéristique des sociétés occidentales.

Cet immense accomplissement en équipe légère, servi par un sens de l’écoute (sur ses tournages, Wiseman ne tient pas la caméra mais le micro) et du montage, atteint aujourd’hui un de ses sommets avec At Berkeley.

Ce documentaire-fleuve concerne un lieu en effet passionnant, l’université de Berkeley dans la baie de San Francisco, symbole de l’excellence de l'enseignement supérieur public dans un pays où l’enseignement privé est supposé roi –Berkeley est régulièrement classée troisième meilleure université du monde après Harvard et Stanford. Le berceau d’une recherche de haut niveau en sciences sociales comme en sciences dures, le cœur de la contestation et de la contre-culture américaines des années 1960-70 ayant cherché à en préserver une partie de l’esprit, une cité dans la cité, un énorme assemblage de populations diverses avec les singularités d’une «vie de campus» beaucoup plus intégrée que ce qu’on connaît ici.

Idéal démocratique américain

Wiseman prend en compte l’ensemble de ces dimensions, la pédagogie, l’espace géographique (bâtiments, parcs, couloirs..) et politique (rapport à la sécurité, à la municipalité environnante, à l’expression publique), le développement des relations internationales, la mémoire portée notamment par des responsables administratifs et des enseignants dont beaucoup furent les étudiants rebelles de naguère, et par les étudiants d’aujourd’hui bricolant avec une imagerie d’hier en partie féconde, en partie pesante.

Il donne les idées générales, les faits et les chiffres. Il montre les cours de physique théorique et de poésie, y compris en faisant rimer Thoreau et supernovas, Walden et les séminaires sur le «racisme de fait», les enseignements de médecine et de philo, les matches de hockey et les chorales. Il fait entendre les différents idiomes locaux et donne à voir les systèmes de signes en vigueur.

Il souligne aussi quel idéal démocratique américain représente cette université, soulignées par les paroles du vieil hymne de Steve Grossman City of New Orleans. Ce n’est plus un train mais l’université, ou plutôt ce qu’elle symbolise, qui chante:

«Good morning, America, how are you
Don't you know me, I'm your native son.»

Choix périlleux et décisif

Mais si les quatre heures du film permettent d’aborder ces multiples facettes, le cinéaste fait néanmoins un choix aussi périlleux que finalement décisif: consacrer une bonne moitié de l’ensemble de ses séquences à des réunions où sont discutés entre personnels concernés les multiples problèmes de tous ordres qui doivent être réglés pour que vive et prospère une institution comme Berkeley, dans un contexte de violente diminution des ressources publiques allouées par l’Etat de Californie.

Une succession de réunions, rien de plus ennuyeux? Oui, sauf là. Il faut une sorte de génie pour réussir à capter ce qui se joue de pensée profonde, de tactique rusée, de séduction, de rapports de force, de tristesse et de joie aussi, dans ces exercices menés par des personnes (professeurs, policiers, pompiers, représentants des élèves, techniciens, Deans et Provosts…) toujours regardées dans leur singularité, jamais réduites à leur seule fonction.

Et c’est peu à peu bien davantage encore qu’une description d’une grande institution universitaire qui se déploie sous nos yeux: la compréhension du fonctionnement même d’une structure de décisions complexes, la circulation (ou non) des informations, les procédures objectives, loin d’être toujours codifiées, de choix entre plusieurs options.

Un spectateur français, même peu au fait de l’univers particulier de la sphère académique états-unienne, y reconnaîtra sans mal les véritables lignes de tension, et d’intelligence, qui y sont à l’œuvre: la réponse à des crédits en baisse drastique, la volonté de rester fidèle à des principes et à une mémoire dans un contexte économique, technologique et idéologique bouleversé, le mode d’existence d’hommes et de femmes en charges de décisions souvent partielles, locales, mais qui s’inscrivent dans l’ingénierie d’un gigantesque organisme.

Bienveillance de principe

Aussi modeste et peu visible soit-il (et il doit l’être), il faut un art très élaboré de la mise en scène, de la prise de vues et de son comme du montage pour construire de manière aussi émouvante et suggestive ces enchaînements de situation dont la plupart, «sur le papier», semblent à peu près aussi sexy qu’un ordre du jour de réunion de comité d’hygiène. Il faut une règle absolue, que Wiseman respecte ici scrupuleusement (ce ne fut pas toujours le cas), et qui est de filmer avec la même bienveillance de principe tous les protagonistes qui apparaissent devant sa caméra. Il faut aussi, c’est essentiel mais moins apparent, une profonde compréhension de ce qui se joue vraiment dans telle discussion sur l’entretien des pelouses, la fermeture des portes ou l’organisation des horaires de cours.

Frederick Wiseman déploie ici cette affinité intuitive avec la profondeur et la complexité des enjeux, qui ne se limitent pas au monde universitaire mais concernent l’ensemble de la société américaine, enjeux rendus perceptibles dans des termes qu’il est aisé de mettre en écho avec ceux auxquels est confronté ce côté-ci de l’Atlantique. Et c’est ce qui lui permet de faire de ce documentaire au long cours un des films les stimulants et vivants qui se puisse voir en ce moment dans un cinéma.

Jean-Michel Frodon

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