Sports

Pourquoi nous préférons le patinage artistique au basket féminin

Amanda Hess, mis à jour le 19.03.2014 à 12 h 25

Le pire ennemi des sportives aujourd'hui n'est pas le sexisme. C'est l'indifférence.

Un match entre l'université du Maryland et celle du Nebraska, en 2008. REUTERS/Jason Reed

Un match entre l'université du Maryland et celle du Nebraska, en 2008. REUTERS/Jason Reed

Dans le Washington Post, David Epstein a livré une longue analyse des mécanismes de la différence sexuelle dans le sport professionnel. Le journaliste reconnaît que l'essentialisme pseudo-scientifique a empêché les femmes de devenir athlètes pendant bien des années, mais il affirme qu'il existera toujours des différences physiques entre les hommes et les femmes, et ce même dans un monde d'égalité parfaite.

Prenez la course, par exemple. Pendant les Jeux olympiques de 1928, une –fausse– rumeur racontait qu'un groupe de «misérables femmes» s'étaient effondrées en plein effort. Le Comité décida alors de supprimer toutes les épreuves féminines dépassant les 200 mètres. En 1967, des commentateurs sportifs ont mis en garde Kathrine Switzer, qui avait décidé de participer au marathon de Boston: selon eux, la course pouvait provoquer une descente de son utérus (l'épreuve se déroula sans problème). Ce n'est qu'en 2008 que les femmes ont été autorisées à concourir dans l'ensemble des épreuves de courses ouvertes aux hommes.

Epstein explique qu'au fur et à mesure que les femmes ont abattu ces barrières culturelles, leurs performances se sont rapidement rapprochées de celles des hommes, poussant certains commentateurs à déclarer qu'elles finiraient par les dépasser. Cette montée en flèche a néanmoins fini par se stabiliser, tandis les coureurs masculins «progressent petit à petit». Pour le 100 mètres, la différence de vitesse entre le recordman et la recordwoman actuels est de 10% (en faveur du titulaire masculin). Même chose chez les marathoniens. Cet écart n'est pas spécifique à la course: on l'observe dans le patinage de vitesse (9%), dans le saut en longueur (19%) ou encore dans l'haltérophilie (25%).

Selon Epstein, ces différences physiques et d'aptitude ne doivent pas servir d'argument à ceux qui voudraient établir une hiérarchie fixe entre les sports féminins et masculins: «Si nous voulions simplement voir le coureur le plus rapide, nous nous contenterions de faire courir des guépards à la place des humains», écrit-il.

«Nous devons faire tout notre possible pour que les femmes qui veulent concourir puissent le faire. Mais en affirmant qu'une performance féminine doit égaler celle d'un athlète masculin pour être considérée comme remarquable, on minimise les exploits des sportives.»

Notre société a dissipé les idées reçues héritées de la pseudoscience; elle a compris qu'il fallait laisser les femmes concourir entre elles, même si elles ne peuvent rivaliser avec les athlètes masculins. Et pourtant, les différences hommes-femmes stéréotypées continuent d'influencer nos opinions –notre appréciation du caractère «remarquable» ou non des performances des athlètes féminines.

Permettre aux femmes de concourir est une chose. Accorder de l'intérêt à leurs performances –et accepter de les regarder pratiquer leur sport– en est une autre. Nous aimons regarder les épreuves féminines dans les disciplines qui ne sont pas directement associées aux hommes, comme le patinage artistique et la gymnastique. (Pendant ce temps, les hommes qui pratiquent ces sports «féminins» doivent faire face à une homophobie institutionnalisée). Mais lorsque les femmes s'affrontent dans un sport traditionnellement masculin, nous sommes loin de défendre l'athlétisme féminin avec la même ardeur. Comme l'écrivaient les chercheuses Marie Hardin et Jennifer D. Greer en 2009, «pendant les Jeux olympiques, la chaîne NBC met en avant la gymnastique et le patinage artistique féminins, tandis que d'autres disciplines olympiques féminines, comme le lancer du poids ou du disque, sont presque invisibles».

Certains sports, comme le tennis ou le football, ne sont pas porteurs d'une connotation masculine aussi importante et permettent l'émergence de stars féminines «bankables»; ces dernières ont toutefois tout intérêt à adopter un comportement traditionnellement féminin sur le terrain. Marie Hardin et Jennifer D. Greer estiment que le relatif manque d'intérêt dont font preuve les Américains envers le tennis et le football masculins donne une plus grande marge de manœuvre aux sportives, qui font face à moins de préjugés. En revanche, le basket féminin n'est pas considéré comme un sport à part entière (les sportives sont directement comparées –et jugées inférieures– aux basketteurs masculins) et cesserait sans doute d'exister sans les subventions de la NBA[1].

L'égalité des sexes a gagné du terrain aux Jeux olympiques, ce qui a permis aux athlètes féminines de s'affronter sur la scène internationale dans des disciplines traditionnellement masculines, comme la boxe ou le saut à ski (les femmes le pratiquent aux Jeux pour la première fois cette année). Mais ce coup de projecteur se traduit rarement par un soutien professionnel sérieux après la clôture des Jeux. Le sous-entendu est clair: si les hommes sont plus doués que les femmes dans une discipline donnée, nous préférons regarder les athlètes masculins –et une sportive doit être incroyablement plus douée (ou plus sexy) que le reste de la gent féminine pour éveiller notre intérêt.

Cette inégalité des sexes n'affecte pas seulement le petit nombre de femmes qui espèrent faire carrière dans l'athlétisme. Elle affecte également la façon dont les jeunes femmes pratiquent le sport, de l'école à l'université –pas pour faire de l'argent ou pour gagner en popularité, mais par goût, pour développer leurs aptitudes sociales ou pour rester en forme.

Marie Hardin et Jennifer D. Greer ont mené un étude auprès d'étudiants américains ayant grandi sous l'influence de l'amendement anti-discrimination Title IX. Elles ont constaté que ces étudiants considéraient certains sports comme masculins ou féminins –une classification proche de celle établie par les universitaires en 1965:

«Les sports qui mettaient l'accent sur des manifestations directes d'agressivité ou de force étaient considérés comme masculins, et les sports sans contact traditionnellement pratiqués par les femmes (volleyball) ou qui valorisaient l'esthétique (gymnastique) étaient considérés comme féminins.»

Au fur et à mesure de leur scolarité, les adolescentes se développent différemment des garçons –et commencent à faire face aux stéréotypes de genre qui influencent la façon dont elles utilisent leurs corps. Résultat:

«La proportion des adolescents américains qui arrêtent le sport est six fois plus élevée chez les filles que chez les garçons.»

Lorsque l'entraîneur russe de saut à ski masculin Alexander Arefyev a déclaré qu'il n'aimait pas voir les femmes pratiquer ce sport parce qu'elles «ont un autre rôle –faire des enfants, s'occuper de la maison, créer un foyer», il était évidemment du mauvais côté de l'histoire. Les femmes ont pratiqué cette discipline à Sotchi, peu importe son avis. Mais si la plupart des commentateurs ne pensent pas que la place des athlètes féminines est à la maison, un bon nombre d'amateurs de sport ne s'intéresseront pas à leurs performances tant qu'elles ne dépasseront pas celles des hommes –ce qui est impossible dans la plupart des cas. En somme, le pire ennemi des sportives d'aujourd'hui n'est pas le sexisme revendiqué –mais l'indifférence ordinaire.

Amanda Hess

Traduit par Jean-Clément Nau

[1] NDLE: On peut remarquer que c'est l'inverse en France, ce qui suit le goût hexagonal largement plus prononcé pour le foot masculin que pour le basket. Vous entendrez du coup largement plus parler de l'équipe féminine de basket de Bourges que de l'Olympique Lyonnais féminin (toutes deux en tête de leur championnat respectif). Retourner à l'article

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