Culture

Voici le «taux de vérité» de quelques-uns des favoris des Oscars

Anaïs Bordages, mis à jour le 02.03.2014 à 17 h 47

«12 Years a Slave», «Le Loup de Wall Street», «Dallas Buyers Club»... Aux Oscars, les films inspirés de faits réels ont la part belle. Faut-il pour autant croire tout ce qu'ils racontent? Petit décryptage statistique.

Capture d'écran de la bande-annonce de «Possédée».

Capture d'écran de la bande-annonce de «Possédée».

Un homme libre réduit en esclavage (12 Years a Slave), un capitaine de bateau héroïque (Captain Phillips), un jeune trader au rythme de vie décadent (Le Loup de Wall Street)… En 2014, la true story est plus que jamais à la mode: deux tiers des longs métrages nommés à l’Oscar du meilleur film sont «basés sur des faits réels». C’est la première fois que l'Académie en sélectionne autant, sans qu’aucun d’entre eux ne soit le biopic d’un personnage historique célèbre.

D’Elephant Man à Into the wild en passant par Les Hommes du président, les films tirés de faits divers, d’articles de presse ou de biographies ont toujours existé. Mais depuis plusieurs années, les campagnes marketing s'appuyant sur cet aspect «réel» semblent de plus en plus nombreuses et de plus en plus agressives. «Tout le monde le fait, il faut se méfier des abus», confirme Michel Burstein, gérant de l’agence de marketing Bossa Nova.

No Pain No Gain, sorti en septembre 2013, est la parfaite illustration de ce phénomène. Non seulement une inscription sur fond noir annonce dès les premières minutes que «ceci est une histoire vraie», mais plus tard, au milieu du film, un deuxième message apparaît: «Ceci est toujours une histoire vraie.» 

Au cas où les moins attentifs d'entre nous n'auraient pas compris, lors du générique de fin, on voit défiler des photos des vrais protagonistes –un procédé souvent utilisé pour prouver la bonne foi des producteurs. Mais ne vous laissez pas avoir par cette technique: la photo du «vrai» Paul Doyle, un personnage incarné dans le film par Dwayne Johnson, est en réalité une fausse image, mise en scène spécialement pour le film. L’homme qui y figure est un acteur.

Pour vous aider à faire le tri, nous avons donc listé les principaux films «tirés d’une histoire vraie» sortis entre novembre 2012 (le mois de sortie d’Argo, Oscar du meilleur film 2013) et aujourd’hui. Nous avons vérifié lesquels étaient les plus fidèles à la réalité à l’aide de plusieurs critères objectifs: est-ce que les noms, les dates et les lieux ont été changés? Certains personnages principaux ont-ils été inventés? Tous les moments phares de l’intrigue ont-ils vraiment eu lieu? Certains faits sont-ils contestés ou impossibles à vérifier? Voici les résultats.

Pour calculer le taux de vérité des films, nous leur avons attribué une note sur 8, transformée ensuite en pourcentage. La note se basait sur 7 critères négatifs: «noms changés», «personnages principaux inventés ou omis», «faits invérifiables», «faits contestés», «lieux changés», «dates changées» et enfin, «faits inventés», qui comptait double. En effet, quand un film prétend être tiré d'une histoire vraie, inventer des pans entiers de cette histoire semble être une «infraction plus» grave que les autres.

Les histoires vraies, «machines à Oscars»

Vous l’aurez remarqué, qu’ils soient fidèles ou non à la réalité, la plupart de ces films ont reçu de nombreux prix et nominations au cours de festivals prestigieux –Oscars, Cannes, Emmys.

Selon David Roche, professeur d’études filmiques à l’université Toulouse 2–Le Mirail, si l’on compte beaucoup d’«histoires vraies» lors des remises de prix, c’est parce que ces dernières «permettent de faire des films à Oscars: des gros mélos qui appuient sur les bons boutons». Avec comme ingrédient principal une histoire de rédemption et d’héroïsme:

«Les formes de cinéma ancrées dans le réel, comme les films de guerre, les films historiques, les biopics, font appel à la notion d’héroïsme ordinaire, très présente dans la culture américaine. Lincoln, c’est la figure ultime du self-made man, celui qui est parti de rien pour devenir président. L’idée, c’est que tout le monde a ce potentiel héroïque en soi.»

Le problème, c’est quand l’instrument-clé de la rédemption du personnage est créé de toutes pièces. Comme dans Le Majordome, où le fil conducteur du film est la relation houleuse entre Cecil Gaines, partisan d’une assimilation en douceur, et son fils Louis, membre des Black Panthers. Un fils qui n’a en réalité jamais existé. 

Dans Dallas Buyers Club, Matthew McConaughey incarne un homophobe qui s’adoucit au contact de Rayon, une femme transgenre à la personnalité flamboyante. Rayon aussi est un personnage fictif. Quant à Ron Woodroff, le personnage principal, certains de ses proches affirment qu’il n’a jamais été homophobe.

Nouvelles stratégies

Il faut savoir que l’aspect «histoire vraie» a toujours été un argument marketing important. En 1956, Alfred Hitchcock expliquait déjà, dans la bande-annonce de son Faux coupable: «The real difference is that this story is true» («La vraie différence [avec mes films précédents], c’est que cette histoire est vraie»).

La nouveauté, c’est que désormais, il ne suffit plus de dire qu’une histoire est vraie pour qu’on le croie. C’est ce qu’explique David Roche:

«Massacre à la tronçonneuse (1974), c’est complètement faux, mais ça a été vendu comme une histoire vraie et les gens ont fini par croire que ça avait effectivement eu lieu. Aujourd’hui, le public n’est plus dupe. Un film qui se vend comme une histoire vraie est mis à nu très rapidement.»

Ainsi, plus personne ne croit que Paranormal Activity a été monté à partir d’une vraie vidéo trouvée, ou que certaines personnes ont vraiment une main maléfique qui leur pousse au fond de la gorge.

Affiche du film Possédée, inspiré par un article du LA Times sur une boîte hantée

«Dans les films fantastiques, le côté "histoire vraie", c’est surtout de l’ordre du ludique: on s’amuse à se faire peur», explique David Roche.

Bien sûr, pour les drames qui ne se basent pas sur une histoire surnaturelle, c’est plus compliqué. Afin de rester crédible tout en contournant les critiques, certains, comme American Bluff, jouent la carte de l’honnêteté: au début du film, l’inscription sur fond noir ne dit pas «ceci est tiré d’une histoire vraie» mais «Some of this actually happened» («Certains de ces événements se sont effectivement produits»). Un choix judicieux puisque, selon nos calculs, le film de David O. Russell n’est qu’à 56% vrai.

À l’ère du fact-check, la meilleure stratégie pour les films qui s'éloignent de la vérité reste donc de faire appel à l'humour ou à l’émotionnel, se concentrer sur le message du film plutôt que sur ses détails. Selon Michel Burstein:

«L'authenticité d'un fait est une des clés pour faire admettre, pour convaincre, pour émouvoir.»

Fruitvale Station, dont il a assuré la promotion en décembre dernier, décrit les dernières 24 heures d’Oscar Grant, un jeune Afro-Américain tué par un policier suite à une bagarre dans le métro. 

La plupart des éléments du film sont vrais, y compris les plus incroyables: Oscar Grant a bien été tué le soir du Nouvel An, juste après l'anniversaire de sa mère, et c'est cette dernière qui l'avait encouragé à prendre le métro. 

Le film prend tout de même quelques libertés: non seulement le personnage de Katie a été inventé, mais à plusieurs moments de la journée, le vrai Oscar était seul. Le réalisateur Ryan Coogler a donc du lui trouver des occupations: on le voit prendre soin d'un chien écrasé, jeter son herbe dans l'océan plutôt que la vendre... Bref, des moments touchants qui renforcent le sentiment d'injustice du spectateur et son attachement au personnage.

En France, le distributeur a choisi de sortir le film un 1er janvier, jour anniversaire de la mort d’Oscar Grant:

«Cela expose mieux le film, le place dans un contexte émotionnel important.»

Reste à savoir si un film fonctionne plus pour la «sincérité de son regard» que pour la véracité de ses faits.

Anaïs Bordages

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