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La promesse manquée du porno en 3D

«Nurse 3D»

«Nurse 3D»

Certaines choses gagnent à ne pas prendre de relief.

Il y a quelque chose qui cloche aux Oscars du porno. Plus de 100 récompenses ont été attribuées lors de la dernière cérémonie AVN, qui s’est tenue à la mi-janvier au Hard Rock Hotel and Casino de Las Vegas, notamment pour le Film de l’année, la Meilleure comédie et la Meilleure nouveauté Milf. Or, la presse adulte n’a pas remarqué un affront qui n’aura pas échappé aux plus perspicaces. Malgré un joyeux fourre-tout –la cérémonie a rendu hommage aux prouesses les plus obscures, comme Titre de l’année (Cirque du Hole-A)– un genre est resté en carafe. Le 31e AVN Awards annuel n’a pas eu de «Woody» pour le porno 3-D.

Voilà qui marque un sacré tournant pour le porno, voire pour la 3D dans son ensemble. Hier encore, les initiés étaient convaincus que cette nouvelle technologie allait être le chevalier blanc d'un secteur menacé par la concurrence gratuite en ligne.

Cet optimisme a explosé début 2009: voyant Avatar en voie de gagner des milliards, la San Fernando Valley s’est mobilisée pour lancer une version porno en relief. Le réalisateur de Caligula –le célèbre film érotique de 1979– annonça qu’il travaillait sur une suite de son film en 3D. Un producteur se mit à vendre de la stéréo-pornographie sous forme de package avec des TV 3-D toutes neuves, et un autre commença à tourner des scènes interactives en 3D à visionner sur votre ordinateur personnel (même Quentin Tarantino a caressé l’idée de faire du porno en 3D). Et puis en septembre 2010, Hustler a sorti sa propre version très très bleue à gros budget d’Avatar –une adaptation cul avec des Na’vi tout nus appelée This Ain’t Avatar XXX 3D.

Pourquoi ça n'a pas percé

En septembre de la même année, les AVN awards annoncèrent la création d’une toute nouvelle catégorie de récompense: le meilleur film en 3D. «La production de films pour adultes ne sera peut-être plus jamais la même», écrivit Mark Kernes, journaliste spécialisé en pornographie et photographe érotique 3D. La parodie d’Avatar reçut la première de ces récompenses en janvier 2011, et un film du même tonneau par le même réalisateur, This Ain’t Ghostbusters XXX 3D, le remporta en 2012. Mais en 2013, le prix pour le Meilleur film en 3D avait été relégué à la liste des récompenses complémentaires attribuées un autre jour, un peu comme les récompenses techniques des vrais Oscars. («Il suffit de faire un film en 3D pour être nominé», me confia Kernes à l’époque). Et cette année, le prix a carrément disparu.

«Le principal problème, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de télévisions 3D. C’est le plus gros obstacle», estime Kernes. Mais il y en a d’autres.

Pour commencer, les studios se sont auto-convaincus que les DVD en 3D ne pouvaient pas être piratés ni diffusés en ligne. Après avoir perdu depuis 2005 la moitié de ses parts de marché au profit des sites gratuits, le secteur a recherché un nouveau format vidéo qui lui assurerait une certaine protection. Mais les pirates ne se sont pas laissé impressionner.

«On me l’a vendu en m’assurant qu’il était impossible de télécharger en torrent un film en 3D, explique le journaliste spécialiste en pornographie Gram Ponante, et naturellement, c’est totalement faux

Il a fallu une semaine entière pour filmer This Ain’t Avatar, ce qui représente plus du double du temps de tournage de la plupart des films pornos traditionnels, mais le film ne s’est vendu qu’à 6.000 exemplaires, rapporte Ponante, à peine assez pour couvrir ses coûts de production (il y a dix ans, les plus grands succès du porno se vendaient à environ 60.000 exemplaires).

Le même phénomène a frappé le porno-soft grand public. En 2010, Piranha 3D a engrangé 60 millions de dollars de bénéfices avec de l’ultra-gore sans soutif et du pénis démembré qui valdingue à travers l'écran. La suite, Piranha 3DD, est sortie en 2012 et n’a réalisé que 375.000 dollars de recettes aux Etats-Unis. L’importation érotique chinoise 3-D Sex and Zen: Extreme Ecstasy s’est attirée une presse aussi crédule que pléthorique en 2011 pour avoir été «le premier film porno en 3D du monde» (ce qu’il n’était pas), mais n’a pas réussi à vendre beaucoup d’entrées. Et début février est sortie dans les cinémas et en streaming la dernière cochonnerie turgescente en relief: Nurse 3D, l’histoire d’une sérial killeuse peu vêtue, tueuse d’hommes et papouilleuse de filles, dont les exploits parviennent à n’être ni sexy ni drôles.

Pourquoi si peu d’amour pour le porno 3D? Le format a depuis longtemps été adopté par les films qui font commerce de sensations fortes, et où personnages et intrigues n’ont un rôle que très secondaire («Des frissons, des sensations et beaucoup de saleté» pour reprendre le slogan d’un classique de l’horreur en 3D). Mais son petit succès n’est pas si sale que ça.

Les données fournies par l’association interprofessionnelle du cinéma MPAA suggèrent que les spectateurs de moins de 25 ans voient deux fois plus de films en 3D que le reste d’entre nous, ce qui semble tout naturel lorsqu’on voit ce qui a été fait et ce qui est en cours de production. La plupart des films en 3D s’adressent à des cerveaux qui n'ont pas fini de se développer: films d’actions-popcorn (du genre Need for Speed et Godzilla) et pour les minots (pensez Rio 2 et Legends of Oz). Des frissons, des sensations et des perroquets qui parlent.

Il y a trente ans, les auteurs de films trash déploraient déjà l’engluement du destin de la technique. Le revival de la 3D dans les films d’horreur et de science-fiction du début des années 1980 était d’un ennui catastrophique, écrivit John Waters dans un cri du cœur de 1983 pour American Film. Ce gadget serait mis à bien meilleur profit dans des films cochons, comme dans la production dégoulinant de sexe d’Andy Warhol Chair pour Frankenstein et les films 3D hard-core des années 1960 et 1970. «Le porno, finalement, est l'unique genre à exiger la troisième dimension», assénait Waters.

«Vous vous rappelez de The Stewardesses? D’énormes seins qui débordaient de l’écran. Ou de Heavy Equipment? Du porno gay masculin avec, eh bien, la vie elle-même qui jaillissait sur les genoux des spectateurs

Vieux comme le porno

Le porno en 3D avait commencé bien avant cela pourtant. Comme le décrit feu Ray Zone dans son livre 3-D Revolution: The History of Modern Stereoscopic Cinema, les stéréographies coquines étaient courantes au XIXe siècle et restèrent populaires pendant un bon siècle.

Dans les années 1890, un monsieur pouvait regarder en relief les jupons scandaleusement retroussés de dames chutant de bicyclette. Dans les années 1940, l’ancienne star du muet Harold Lloyd se mit à prendre des milliers de photos en 3D, parfois de nus, de stars comme Jayne Mansfield, Marilyn Monroe et Bettie Paige (elles ont été publiées en 2004). Et les courts-métrages portés sur la chose en 3D décollèrent en même temps que les films en 3D classiques au début des années 1950. 

Un long métrage de boules de 1952, A Virgin in Hollywood, comportait deux incrustations en 3D –«La vengeance de l’esclave blonde» et «La Madone et ses bulles». Cette dernière scène est plus engageante: une blonde en culotte noire et jupe diaphane souffle des bulles en l’air et, la mine espiègle, les envoie vers la caméra pour qu’elles surgissent hors de l’écran. Même Francis Ford Coppola a tourné quelques incrustations 3D érotiques en couleur dans les années 1960.

The Stewardesses, méditation érotique en 3D autour du sujet des hôtesses de l’air, fut un grand succès lors de sa sortie en 1969. Des productions 3D plus explicites suivirent, notamment par deux réalisateurs, Steve Gibson et Arnold Herr, qui jusque-là s’étaient cantonnés au porno soft. «Il y a eu un moment où on peut dire que tout a basculé», confièrent-ils à Ray Zone en 2010. Quand les cinémas pornos de Times Square commencèrent à projeter des films hard-core, ils adaptèrent leur style à la demande. Comme ils tournaient en 3D, ils exploitaient les effets au maximum. «Les trucs débordaient de l’écran. Tout pendait, les jambes, les bras, les sexes», décrit Herr. Ils utilisaient aussi l’effet de relief pour l’apogée séminale des scènes, ce qu’ils appellent la «wet shot».

Le problème de la 3D en général

Est-ce là que ça s’est gâté pour le porno en 3D? A en croire la théorie du beuuuuurk, personne n’a envie de subir un effet parallaxe négatif dans une scène de sexe. Lors d’un salon du porno en 2012, un cadre s’inquiétait à l’idée que «les trucs susceptibles de vous arriver dessus sont justement ceux qu'un spectateur ne veut pas se voir balancer à la figure». Et en effet, les principales sorties de porno en 3D de ces dernières années ont utilisé la technologie de façon plutôt conservatrice. Il y a très peu de relief dans This Ain’t Ghostbusters ou This Ain’t Avatar, en fait.

«Ils utilisent principalement la 3D pour augmenter la profondeur de champ, un peu comme le vrai Avatar, explique Gram Ponante. Ils y ont recours mais pas dans un but d’exploitation, ce qui est curieux pour du porno.»

Ou peut-être est-ce juste une extension du problème qui touche tous les genres de 3D depuis le début. Si ce support est en train de mourir doucement, c’est parce que personne n’a encore décidé ce qu’il était ni où était sa place. En tant que gadget un peu toc, la 3D est trop difficile à mettre en place et trop chère à produire. Moins intrusive, en version améliorée de la HD par exemple, elle ne se distingue pas assez pour se gagner un public.

Le porno 3D est pris entre ces deux extrêmes, il ne sait pas où se mettre et n’est pas certain de savoir qui il est. Cette hésitation est palpable dans le film 3D hard-core de 1977 The Starlets, où une jeune actrice rend visite à un directeur de casting. Quand elle arrive, il porte une paire de lunettes rouge et bleue et il regarde du porno en 3D –un porno 3D dans un porno 3D.

«C’est un de nos derniers films informatifs, lui dit-il. C’est assez original vous ne trouvez pas?»

«Très impressionnant, répond-elle en ouvrant sa braguette. On peut continuer de le regarder pendant la répétition?»

«On va commencer doucement, vers l’écran», réplique-t-il.

Il leur faudra prendre des gants en effet. Le sexe en 3D peut être très déroutant.

Daniel Engber

Traduit par Bérengère Viennot

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