Monde

Les quatre défis de l'Ukraine post-Ianoukovitch

Daniel Vernet, mis à jour le 23.02.2014 à 17 h 48

Ianoukovitch a été destitué. Et maintenant, il va se passer quoi en Ukraine?

Près du Parlement, à Kiev, dimanche 23 février. REUTERS/Baz Ratner

Près du Parlement, à Kiev, dimanche 23 février. REUTERS/Baz Ratner

Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, à peine signé l’accord avec l’opposition et les trois ministres européens des affaires étrangères, le nouveau pouvoir se met peu à peu en place en Ukraine. Le président du Parlement, ancien bras droit de Ioulia Timochenko, Olexandre Tourtchinov, a été élu président par intérim.

Les ministres de l’intérieur et de la défense, ainsi que le procureur général, ont été changés. Un Premier ministre devrait être rapidement nommé. 

A Moscou comme dans les capitales européennes et à Washington, tous les responsables appellent à une stabilisation de la situation en Ukraine. Mais le nouveau pouvoir devra rapidement faire face à quatre défis.

1. La division de l’Ukraine

Traditionnellement, le pays est divisé en deux parties. A l’ouest, une Ukraine tournée vers sa voisine polonaise et l’Europe occidentale, où la population parle ukrainien et est de confession catholique. A l’est, une Ukraine tournée vers la Russie, de religion orthodoxe – quoique divisée entre le patriarcat de Moscou et celui de Kiev –, russophone, où l’industrie minière et métallurgique vit des commandes du grand voisin du nord.

A ces deux parties, il faut en ajouter une troisième, la péninsule de Crimée, peuplée en majorité de Russes qui ont la double nationalité russe et ukrainienne. La Crimée a été «donnée» à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev qui était lui-même ukrainien. Elle abrite la base navale de Sébastopol que la Russie loue à l’Ukraine selon un bail qui court jusqu’en 2042.

> A lire, dix cartes pour aider à comprendre ce qui se passe en Ukraine

Toutefois, ces divisions ne doivent pas être surestimées. D’une part, la ligne de partage linguistique, religieuse, politique, entre l’est et l’ouest du pays n’est pas parfaitement tracée. Il existe aussi une Ukraine centrale qui penche alternativement vers l’est ou l’ouest. La capitale Kiev est peut-être le meilleur exemple. La majorité de sa population a soutenu l’occupation de Maïdan et pourtant les deux tiers sont russophones.

> A Lire: Calomnies, clichés et stéréotypes: petit lexique de la crise ukrainienne

Si les premiers manifestants protestaient contre la décision de Viktor Ianoukovitch de tourner le dos à l’Union européenne, les revendications se sont vite déplacées pour mettre en cause la pratique du pouvoir du clan Ianoukovitch, la corruption et les violations des droits de l’homme. Ces revendications ont soudé les contestataires venus aussi bien de l’est que de l’ouest.

Certains observateurs vont même jusqu’à penser que le mouvement à contribuer à renforcer, voire à forger, une conscience nationale ukrainienne et à souder l’unité du pays. Il reste à espérer que cette vue optimiste soit avérée.

2. La question du leadership

Acclamée par une centaine de milliers de personnes sur la place Maïdan, l’ancienne Premier ministre Ioulia Timochenko a demandé pardon pour toute la classe politique ukrainienne, sous-entendu y compris pour elle-même. Il est vrai qu’elle n’a pas laissé que de bons souvenirs alors qu’après la «révolution orange», elle se disputait le pouvoir avec le président pro-occidental Viktor Iouchtchenko.

Après plus de deux ans de détention sur ordre de Viktor Ianoukovitch, elle n’exclut pas de se présenter à la prochaine élection présidentielle, prévue pour le 25 mai. Elle-même est née au début des années 1960 dans une région russophone, à Dniepropetrovsk, et a profité des privatisations postsoviétiques.

A Lire: Ioulia Timochenko n'est pas Nelson Mandela

Le mouvement a révélé d’autres dirigeants. Arseni Iatseniouk, 39 ans, était l’adjoint de Ioulia Timochenko. Il a pris la tête du parti Batkivchtchina (Patrie) après l’arrestation de cette dernière. Ancien ministre de l’économie et des affaires étrangères, ce technocrate plutôt effacé a gagné ces galons de dirigeant pendant les trois mois de manifestations.

Il a formé un tandem assez efficace avec l’ancien champion du monde de boxe Vitali Klitschko, 42 ans, chef du parti Oudar (Coup). Vitali Klitschko n’a pas caché son intention d’être candidat à la présidence, malgré son inexpérience politique. Mais celle-ci peut être aussi un avantage pour ce géant (2,02 mètres) qui, contrairement à beaucoup d’acteurs politiques en Ukraine, ne peut être accusé de s’être enrichi avec les fonds publics.

Oleh Tiahnybok, 45 ans, originaire de Lviv, dirige le parti Svoboda (Liberté) qualifié d’extrémiste de droite et d’antisémite. Il avait obtenu 11% des voix aux dernières élections mais il semble que son influence politique ait diminué au cours des années, même si ses troupes ont été souvent aux avant-postes des affrontements avec les forces de l’ordre. Dans les régions de l’est, Svoboda est dénoncé comme un parti fasciste. Les médias et les responsables russes ont exagéré son importance pour discréditer l’ensemble des opposants.

A lire: fascistes contre nazis?

3. La situation économique

La première tâche du nouveau gouvernement sera de s’attaquer à une situation économique catastrophique. Les caisses sont vides et pas seulement à cause de la folie des grandeurs de Viktor Ianoukovitch dont témoignent les images de sa «résidence secondaire».

L’Ukraine devrait rembourser quelque 13 milliards de dollars (10 milliards d’euros) à ses créanciers afin la fin de l’année. Elle n’en a pas le premier kopeck. Pour prix de son ralliement à Moscou, le Kremlin avait promis, en décembre 2013, un prêt de 15 milliards de dollars à l’ancien Président. Une première tranche de 3 milliards a été versée. Une deuxième tranche devait suivre mais son paiement a été suspendu.

Réunis à Sydney, les ministres des Finances du G20 ont laissé entendre qu’ils seraient prêts à aider l’Ukraine mais aucune somme n’a été mentionnée. Christine Lagarde, directrice générale du Fond monétaire internationale, a déclaré que son organisation était disposée à voler au secours de Kiev, comme elle l’avait déjà fait auparavant, à condition que des réformes soient mises en œuvre.

4. La politique de Vladimir Poutine

La chute de Viktor Ianoukovitch représente un revers politique pour le président russe. Celui-ci peut craindre d’une part que le nouveau pouvoir à Kiev ne se tourne vers l’Union européenne, comme le réclamaient les manifestants, et d’autre part qu’un système démocratique ne s’installe dans le deuxième plus grand pays slave après la Russie. Bien que les situations russe et ukrainienne ne soient en rien comparables, Poutine considère que la fin d’un régime autoritaire en Ukraine, avec toutes ses caractéristiques postsoviétiques, constitue une menace pour son propre pouvoir.

Le Kremlin reste pour le moment très discret sur le cours des récents événements. Il dénonce le non-respect par l’opposition de l’accord passé la semaine dernière avec Ianoukovitch. L’envoyé spécial de Poutine avait refusé de signer cet accord après l’avoir pourtant paraphé.

Mais Moscou garde quelques cartes dans son jeu. D’abord des moyens de pression économiques. La Russie en a usé à plusieurs reprises, jouant sur le prix du gaz livré à l’Ukraine, y compris celui qui transite par ce pays en direction de l’Europe occidentale, ouvrant ou fermant ses frontières aux produits ukrainiens au gré de ses intérêts stratégiques.

Vladimir Poutine peut aussi encourager une opposition au nouveau pouvoir dans les régions où russophones sont majoritaires. Ces populations ne sont pas nécessairement pro-russes mais elles seraient les premières à souffrir d’une fermeture de la frontière avec la Russie. Certains responsables russes sont allés récemment jusqu’à envisager une partition de l’Ukraine mais il s’agissait sans doute plus d’une mesure de dissuasion que d’un projet concret.

La responsable de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, a déclaré que l’objectif était «l’unité, l’indépendance et l’intégrité territoriale» de l’Ukraine. Formellement, Vladimir Poutine n’a rien à objecter, aussi longtemps que les futurs dirigeants ukrainiens tiendront compte des intérêts russes tels que lui-même les comprend.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte