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Le rachat de WhatsApp par Facebook expliqué par Gareth Bale et le Real de Madrid

Vincent Glad, mis à jour le 01.03.2014 à 11 h 48

Les entreprises de technologies comme Facebook, Google, Apple et les clubs de foot comme le Real, le Barça et le PSG évoluent bien sûr dans deux secteurs très différents, mais à comparer les deux situations, on peut trouver un certain nombre de similitudes.

Photomontage réalisé par Slate à partir d'un cliché de Roman Pavlyuchenko (de dos) et de Gareth Bale en 2011 quand ils évoluaient à Tottenham. Photo d'origine REUTERS/Toby Melville

Photomontage réalisé par Slate à partir d'un cliché de Roman Pavlyuchenko (de dos) et de Gareth Bale en 2011 quand ils évoluaient à Tottenham. Photo d'origine REUTERS/Toby Melville

Facebook vient de s’offrir Whatsapp, une application de messagerie, pour 19 milliards de dollars. La réaction de l’Internet? Trop cher. Le Tumblr Things that are cheaper than Whatsapp (les choses moins chères que Whatsapp) en est la meilleure réponse. La dernière fois qu’on avait vu ça, c’était en août 2013 pour le transfert de Gareth Bale au Real de Madrid, évalué à 100 millions d’euros (réévalué ensuite à 91 millions). Des listes «Things that are cheaper than Gareth Bale» avaient envahi l’Internet.

Comme Gareth Bale avait battu le record de Cristiano Ronaldo (94 millions d’euros), Whatsapp bat aujourd’hui le record de Skype (8,5 milliards de dollars). Dans les deux cas, la même incrédulité face au prix d’un joueur et une appli certes très prometteurs, mais qui ne sont pas encore dans la course au Ballon d’or.

La tech et le football sont bien sûr deux secteurs très différents, mais à comparer les deux situations, on peut trouver un certain nombre de similitudes.

Un marché concentré autour de quelques géants

Le marché des transferts dans le football ressemble à celui des achats dans la Silicon Valley. Quelques acteurs ont la surface financière pour tout se payer et concentrent l’essentiel des grosses opérations: le Real Madrid, le Barça, le Bayern Munich, le PSG, Manchester United ou Manchester City dans le foot; Google, Facebook, Apple, Yahoo, Twitter ou Amazon dans la tech.

Rien qu’en 2013, Google a racheté 18 entreprises, Facebook 9, Apple 12, Twitter 8 et Yahoo 27. La saison 2014 est bien lancée avec le rachat de Whastapp par Facebook et de la marque de thermostats connectés Nest par Google pour 3,2 milliards de dollars.

Le problème, c’est que comme dans le foot, les géants du web convoitent les mêmes cibles, et les prix flambent. Google aurait proposé 10 milliards de dollars pour Whatsapp, avant que Facebook ne renchérisse et remporte la mise. Cela fait plusieurs mois que les deux entreprises se battent également pour racheter Snapchat: à l’automne dernier, Facebook aurait proposé 3 milliards, Google aurait renchéri à 4 milliards. Tout ça est bien sûr à prendre au conditionnel. Comme dans le football.

Des clubs formateurs pillés, des start-ups brisées

Selon le Washington Post, la fièvre de rachats dans la Silicon Valley est une bien mauvaise nouvelle pour l’innovation. Si Yahoo! avait racheté Google en 2002, à l’époque où c’était encore possible, des services comme Gmail, Google Maps et Android n’existeraient sans doute pas aujourd’hui. A chaque fois qu’une start-up se fait racheter, elle rentre dans le rang et se met au service d’autres ambitions que la sienne.

On retrouve le même type de discours dans le foot, où les dépenses somptuaires des cadors de la Champion’s league assèchent les clubs formateurs, qui s’enrichissent à court terme mais perdent toute compétitivité sportive sur le long terme. Où en serait Lille aujourd’hui s’il avait gardé Eden Hazard, Gervinho et Yohan Cabaye? Où en serait le FC Porto s’il avait encore dans ses rangs Falcao, Hulk et James Rodriguez?

L’inflation des transferts dans le foot et des rachats dans la high-tech tend à figer les positions, renforcant les gros acteurs et vassalisant les plus petits. Heureusement qu’il y a du pétrole dans le foot (PSG, Manchester City) et des idées dans la tech (Airbnb, Snapchat) pour renouveler un peu le paysage.

Le mercato est aussi une activité médiatique

Tous les ans, la presse sportive ouvre une nouvelle rubrique: le mercato. Pendant la trêve estivale, ce ne sont pas les dribbles qui font se soulever le public, mais les millions qu’alignent les clubs. Un rêve éveillé pendant laquelle l’«information» est requalifié en «rumeur». Peu importe que ce soit vrai, le mercato est vu comme un feuilleton à rebondissement où l’intox fait parti du show.

Cette frénésie médiatique se retrouve dans la Silicon Valley, où la presse spécialisée bruisse sans cesse de rumeurs de rachats. Les spéculations autour de l’avenir de Snapchat sont bien plus sexy que l’information, pourtant fondamentale, de la fusion des deux plus gros cablo-opérateurs américains, Comcast et Time Warner Cable. Google et Facebook vendent aussi du rêve avec ces rachats d’applications. Leur rivalité autour de Snapchat est digne du combat qui s’annonce entre le PSG et le Real Madrid pour Paul Pogba.

Acheter Whatsapp et Gareth Bale, une question d’honneur

Difficile de savoir exactement ce qu’ont dans la tête Facebook et le Real Madrid.

Mais dans les deux cas, leurs mouvements ont été interprétés aussi comme une question d’honneur. Facebook est dépassé dans la messagerie mobile par Whatsapp? Il le rachète, suprématie oblige. Les galactiques du Real sont fragilisés par l’émergence du PSG et de Monaco et l’arrivée de Neymar au Barça? Le club paie deux fois le prix de Neymar pour acheter Gareth Bale.

Un retour sur investissement difficile à visualiser

Pour Gareth Bale, comme pour Whatsapp, on se perd en conjectures pour savoir comment le Real et Facebook pourront récupérer leur mise. Les montants records des deux opérations sont le signe de nouvelles formes de monétisation dans les deux industries.

Dans le foot, les transferts ne sont plus assis que sur la valeur sportive du joueur, mais aussi sur son potentiel en terme d’image et de marketing. C’était le sens de l’arrivée du pré-retraité David Beckham au PSG. Les clubs de foot sont devenus des réseaux sociaux, qui essayent de créer une communauté en travaillant une marque exportable dans le monde entier.

Dans la tech, les valorisations sont encore plus virtuelles, gonflées par la valeur supposée des données produites par les usagers. Les revenus de Whatsapp ne seraient pour l’instant que de 20 millions de dollars par an. La vraie valeur de l’appli réside dans ses 450 millions d’utilisateurs, et sa potentialité à atteindre le milliard. Facebook a promis que l’appli resterait sans aucune pub, mais rien n’empêche Mark Zuckerberg d’utiliser les données issues des utilisateurs Whatsapp pour valoriser les pubs sur son propre réseau. Rien ne l’empêche aussi de mentir sur le sujet.

Des actifs très fragiles

Les valeurs astronomiques de Gareth Bale et de Whatsapp sont très friables. Le joueur du Real peut s’effondrer sportivement ou se blesser irrémédiablement et le Real perdra une grosse partie de sa mise. Facebook prend un risque encore plus considérable avec Whatsapp, dont les 450 millions d’utilisateurs peuvent rapidement partir vers une autre application plus à la mode. Un déclin rapide à la MySpace est tout à fait envisageable.

Une énorme prime à la signature

Le premier montant qui a circulé concernant Whatsapp était de 16 milliards de dollars. Finalement réévalué à 19 milliards. Pourquoi une telle différence? Ces 3 milliards correspondent en fait aux bonus octroyés en actions Facebook à la cinquantaine de salariés de Whatsapp.

Une pratique qu’on pourrait rapprocher des traditionnelles primes à la signature que touchent les joueurs de foot. Le malheureux Gareth Bale a touché 1.000 fois moins que les employés de Whatsapp, avec 3 pauvres millions d’euros à la signature. Même si en football, ce qu’on appelle les «bonus» est bien différent: il s’agit de primes touchées par le club vendeur lors de la revente ultérieure du joueur ou si le club acheteur gagne une compétition.

La possibilité d’une bulle

Le foot comme la tech ont connu l’explosion d’une première bulle spéculative au même moment: entre 2000 et 2002. La bulle Internet est bien connue, celle des transferts dans le foot l’est moins. Un rapport récent de la Commission européenne (PDF) l’a mis en lumière:

«L’effondrement du marché des transferts européens observé en 2001-2002 semble s’expliquer par l’effet de la crise financière qui a frappé le football européen à cette époque, faisant exploser la bulle spéculative. [À la fin des années 90,] les clubs ont fait des investissements massifs dans le mercato sous le double effet de la libéralisation du marché du travail [avec l’arrêt Bosman] et de l’avènement de la télé payante en Europe»

Ce souvenir douloureux est revenu à la surface lors du transfert de Gareth Bale. Comme le rachat de Whatsapp réveille aujourd'hui les craintes de la formation d’une nouvelle bulle Internet.

Vincent Glad

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