Monde

Maroc, les illusions perdues

Pierre Malet, mis à jour le 23.07.2009 à 11 h 06

Mohammed VI est à la tête du royaume depuis dix ans.

Dix ans déjà! Mohammed VI règne sur le Maroc depuis le décès de son père Hassan II, le 23 juillet 1999. Dès les premiers mois de sa prise de fonction, un climat d’euphorie avait envahi le Maroc, ainsi que les «pays amis». A commencer par la France. Mohammed VI n’était-il pas un jeune roi moderniste qui allait en finir avec les archaïsmes de son père?

Signe des temps nouveaux, les «marocologues» avaient observé un printemps de la presse. A Casablanca, de jeunes publications impertinentes n’hésitaient pas à brocarder le régime. A commencer par le tout puissant ministre de l’intérieur, Driss Basri. Le journal consacrait des Unes au vitriol au premier flic du royaume. Si puissant qu’après avoir servi le père, il servait le fils et s’imposait comme un personnage incontournable. C’était un signe de plus. La démocratie était en marche au Sud de la Méditerranée. Ce pays était bel et bien le modèle démocratique que le monde arabe se cherchait depuis si longtemps. Le Maroc s’était trouvé une belle vitrine. Sa presse subversive, impertinente. Bien plus que celle de la grande rivale, l’Algérie.

Une décennie plus tard que reste-t-il de ces espoirs? Pas grand-chose aux dires même de ceux qui ont porté cette «révolution médiatique». Selon Ali Amar, ex-directeur de la rédaction du Journal hebdomadaire, «la presse est aujourd’hui moins entreprenante et moins courageuse parce que l’environnement lui permet de moins en moins de s’exprimer sans contraintes. Le Code de la presse demeure aussi terrorisant, la justice n’est pas indépendante et se transforme volontiers en outil de représailles. Le régime, même s’il n’a plus recours à l’emprisonnement systématique des journalistes, utilise des armes encore plus dissuasives pour censurer: des amendes colossales, la menace de l’interdiction d’exercer et un boycott publicitaire qui fait réfléchir à deux fois les patrons de presse avant de se lancer dans une enquête. Au Maroc, la presse d’investigation est en voie de disparition».

Ali Amar vient de quitter ses fonctions de direction de la rédaction alors que le précédent directeur de cette publication, Aboubakr Jamaï s’est exilé en 2007. Le pouvoir avait condamné son organe de presse à des amendes particulièrement élevées. Près de 300.000 euros pour avoir tenu des propos critiques vis-à-vis d’un institut… européen qui avait effectué une étude sur le Maroc.

Une décennie de silence

Autre «pionnier de la presse indépendante», Ali Lmrabet, l’ex-rédacteur en chef du même journal a passé en 2003 près d’un an en prison pour avoir écrit des articles qui n’avaient pas eu l’heur de plaire au palais. Par la suite, il a été condamné à dix ans d’interdiction d’exercice de sa profession. Dans quelle démocratie interdit-on à un journaliste d’exercer son métier pendant une décennie?

Du coup, la plume d’Ali Lmrabet a trouvé asile dans la presse espagnole ou algérienne. Selon lui, la situation des journalistes dans le royaume chérifien est pire qu’à la fin du règne de Hassan II. Il écrit ainsi dans El Watan, quotidien algérien: «La divine surprise! On vient de découvrit qu’au Maroc, il n’y a point de liberté d’expression, même pour ceux, et ils sont nombreux dans ce pays, qui acceptent de plier leur déférente échine, qui se conforment aux apparences et aux usages, et psalmodient ce joli mensonge qui veut que nous soyons en pleine “transition démocratique”. Selon ces belles âmes, nous avançons dans la bonne direction en dépit des obstacles et des croassements des oiseaux de mauvais augure qui ne veulent pas comprendre le noble et imperturbable dessein du Sultan».

Comme à l’époque de Hassan II, la presse a des «lignes rouges» à ne pas franchir. Aucun directeur de publication ne l’ignore. Bien des sujets restent tabous. A commencer par le roi, sa famille et ses possessions. De même que l’armée, le Sahara occidental ou la religion. Cela fait beaucoup pour une démocratie. Et cela rend particulièrement périlleux l’exercice du métier de journaliste. Un art presque aussi compliqué que si le roi faisait du jet ski au milieu d’une piscine municipale bondée d’enfants.

«Dans les faits, souligne Ali Amar, les journalistes ne doivent en aucun cas remettre en question ce que le Palais et son gouvernement définissent comme les “constantes de la nation”, c’est-à-dire le caractère sacré du trône – y compris ses choix de gouvernance, l’islam en tant que religion d’Etat, la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ou encore le caractère inviolable de l’appareil de sécurité».

Il ajoute: «Critiquer la politique du monarque ou mettre en lumière la prédation économique de la classe dirigeante, dénoncer la pratique de la torture par les forces de sécurité ou fustiger la “justice d’abattage” sont bien souvent interprétés comme des actions subversives».

Même les journaux étrangers qui ont «l’audace» de publier des caricatures du roi sont régulièrement interdits dans le royaume. Il y a dix ans, des journalistes marocains se plaisaient à rêver d’une transition démocratique à l’Espagnole. Et à l’appeler de leurs vœux dans les colonnes de leurs publications. Ils demandaient la mise en place progressive d’une démocratie constitutionnelle. Un vœu pieux. Le Maroc n’en prend certainement pas le chemin.

Les médias marocains qui veulent survivre l’ont bien compris. A quelques exceptions près ils n’abordent plus les sujets qui fâchent. Ils préfèrent traiter des thèmes de société moins brûlants tels que les «Marocains et le sexe» ou «les Marocains et la psychanalyse». Les «dossiers politiques» sont bien souvent devenus des réflexions historiques. Les Unes sont ainsi consacrées aux atteintes aux Droits de l’homme du régime de…Hassan II. Au Maroc, s’il est parfois loisible de critiquer le roi c’est celui d’avant. Celui qui est enterré depuis trop longtemps pour faire encore peur.

Pierre Malet

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crédit: Reuters, le roi Mohammed VI, auprès de son frère; juillet 2002.

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