France

Municipales, européennes: le crépuscule de la stratégie électorale du PS

Laurent Bouvet, mis à jour le 25.02.2014 à 11 h 07

Pour tenter de comprendre le choc électoral qui s’annonce pour la majorité, il est indispensable d’aller chercher bien au-delà de la victoire de 2012 la cause des difficultés du PS et de ses alliés.

Des militants célèbrent la victoire de François Hollande, le 6 mai 2012 à Villeurbanne. REUTERS/Emmanuel Foudrot

Des militants célèbrent la victoire de François Hollande, le 6 mai 2012 à Villeurbanne. REUTERS/Emmanuel Foudrot

L’exercice du pouvoir est, par définition, une épreuve de vérité. Au-delà des capacités et des compétences dans la gestion quotidienne de l’Etat, il révèle toujours, au bout d’un certain temps, la valeur des grands choix stratégiques faits dans l’opposition et lors des campagnes électorales. Comme s’il y avait une sorte de «vérité des prix» politique au-delà de l’habileté tactique et des qualités de communicant des candidats. Ainsi, suivant la manière dont on a construit sa victoire sera-t-il plus ou moins aisé de gouverner, et de durer.

C’est à ce moment de vérité qu’est confronté, aujourd’hui, le président de la République, et avec lui, la majorité.

Face aux défaites qui s’annoncent, aux municipales et aux européennes dans les mois qui viennent, puis sans doute aux régionales et aux départementales de l’an prochain, François Hollande, le Parti socialiste (PS) et ses alliés ne semblent avoir d’autre stratégie électorale que d’éviter le pire.

D’aucuns diront qu’il s’agit de la mécanique implacable des élections intermédiaires, toujours défavorables au pouvoir en place. D’autres avanceront que la politique de redressement des comptes menée par le gouvernement ne peut être comprise et appréciée dans l’immédiat. D’autres encore que les adversaires de droite ou d’extrême-droite sont de purs démagogues et qu’ils ont la séduction facile. Les excuses ne manquent pas. Sans doute les uns et les autres ont-ils ponctuellement raison mais l’essentiel n’est pas là.

Pour tenter de comprendre le choc électoral qui s’annonce pour la majorité, il est indispensable de creuser plus profondément, d’aller chercher bien au-delà de la victoire de 2012 la cause des difficultés du PS et de ses alliés.

Ce que l’on a sous les yeux aujourd’hui est en effet inscrit dans la stratégie électorale adoptée par le PS depuis une dizaine d’années, depuis la défaite présidentielle de 2002 au moins. Une stratégie composée de deux volets. Le premier, classique, pratiqué en son temps par François Mitterrand, consistant à utiliser le FN comme tiers parti afin de bénéficier à plein de l’effet des triangulaires. Le second, plus original, a consisté à bricoler une «coalition» électorale dite «progressiste» à partir d’électorats constitués autour d’un critère saillant (jeunes, femmes, minorités et quartiers populaires, diplômés…), supposément homogènes et «de gauche». Le think tank Terra Nova avait livré une version définitive de cette stratégie dans sa célèbre note de mai 2011.

Cette stratégie est aujourd’hui caduque, et la majorité n’en n’a aucune de rechange.

Le niveau électoral désormais élevé du FN et sa porosité croissante avec une partie de la droite rendent largement inopérante voire contre-productive l’idée des triangulaires victorieuses à tout coup pour le PS. Les déceptions en la matière pourraient être nombreuses au municipales notamment.

L’idée qu’une «coalition» d’électorats a priori «progressistes» aurait permis au PS et à François Hollande de gagner en 2012, après lui avoir permis de remporter les élections locales pendant 10 ans, est illusoire. On voit aujourd’hui le danger qu’elle représente pour un parti aspirant à gouverner durablement.

Comment en effet peut-on imaginer un seul instant que les «femmes» ou les «jeunes» puissent être considérés comme «plutôt de gauche»? Comment ne pas comprendre que l’identité individuelle comme le comportement politique sont le résultat d’une complexe alchimie entre de multiples interactions, identitaires notamment? Comment ne pas voir les contradictions entre les aspirations de tel et tel «électorat» comme c’est le cas aujourd’hui à propos des questions dites de société (PMA, euthanasie, genre...)?

Le président de la République et sa majorité paient donc, au prix fort, un aveuglement stratégique au long cours et les mauvaises habitudes qui vont avec. Ainsi, celle d’avoir construit leur projet et leur programme pour 2012 à partir de mesures spécifiques répondant avant tout aux revendications portées par des groupes d’intérêt très actifs, représentants auto-institués et auto-proclamés de tel ou tel des électorats de cette «coalition».

Prétendre bâtir ainsi un projet politique et un programme de gouvernement en fonction d’une demande fragmentée faite de mesures clefs-en-main plutôt que de proposer une action d’ensemble pour la société, cohérente et appuyée sur des principes fermes, inscrits dans une continuité historique, à partir desquels on entreprend de convaincre l’électorat tout entier, c’est se condamner, par avance, à l’échec.

C’est ce qui se passe aujourd’hui, moins de deux ans après l’accession au pouvoir. On en perçoit la gravité à travers la fébrilité qui saisit l’exécutif et la majorité lorsqu’annonces et démentis se télescopent en quelques heures, lorsque tel responsable de la majorité met de l’huile sur le feu alors que tel ministre paraît apprendre en direct le retrait de la mesure qu’il devait défendre, lorsque des groupes d’intérêt proches voire des élus de la majorité se désolidarisent publiquement de l’action du gouvernement.

Les défaites électorales qui vont se succéder dans les prochains mois devraient, logiquement, semer le doute chez tous ceux qui ont vécu pendant des années sur les certitudes confortables d’une telle stratégie. Elles devraient les conduire à se poser, a minima, la question de sa validité. Si ce n’était pas le cas, les conséquences pour la gauche française pourraient être bien plus graves que la perte de milliers de mandats et d’élus qui s’annonce.

Laurent Bouvet

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