Monde

Calomnies, clichés et stéréotypes: petit lexique de la crise ukrainienne

Anne Applebaum, mis à jour le 22.02.2014 à 10 h 50

Ce qui se passe à Kiev est bien plus simple que ce que veulent nous faire croire certains.

Kiev, le 20 février 2014. REUTERS/Stringer

Kiev, le 20 février 2014. REUTERS/Stringer

Pour ceux qui découvrent le sujet - mais aussi pour ceux qui s'y intéressent depuis bien des années - la crise ukrainienne peut sembler difficile à comprendre. Les Ukrainiens ont vu leur président, Viktor Ianoukovitch, s'octroyer des pouvoirs dictatoriaux avant de renoncer à certains d'entre eux; annoncer une trêve avant de la briser; prétendre faire respecter la loi tout en engageant des brutes qui abattent des journalistes en pleine rue. Pendant ce temps, l'opposition ukrainienne compte trois leaders différents. Lequel contrôle le mouvement de protestation en cet instant précis? Le contrôlent-ils seulement? Il est bien difficile de le savoir.

Cette opacité permet de mieux comprendre pourquoi l'Ukraine a rompu avec des années de stabilité pour sombrer dans la violence et dans l'imprévisibilité. Elle permet également de comprendre pourquoi tant d'observateurs intérieurs et extérieurs utilisent autant de clichés historiques pour décrire la situation de ce pays. 

Ces clichés ont souvent pour but de servir les intérêts de ceux qui les emploient. Il s'agit parfois de simples raccourcis maladroits. Quoi qu'il en soit, voici un petit guide pratique des concepts, des mots et des expressions à prendre avec des pincettes - et une bonne dose d'esprit critique.

Aide fraternelle

C'est là une expression d'origine soviétique. Elle fut utilisée pour justifier les invasions de Prague (1968) et d'Afghanistan (1979). L'aide fraternelle avait pour but d'empêcher le renversement des Etats fantoches soviétiques, et ce de gré ou de force. En décembre 2013, le président russe Vladimir Poutine a qualifié l'Ukraine d'état «fraternel», laissant entendre qu'il la considérait comme un état fantoche. 

Cette semaine, un député du Parlement russe a déclaré que ses collègues et lui-même étaient «prêts à apporter toute l'aide nécessaire au fraternel peuple d'Ukraine s'il le demandait». Ce qui pourrait être un moyen de signifier aux organisations pro-russes d'Ukraine que le moment est venu de demander l'intervention de leurs voisins.

Opération antiterroriste

Cette expression date de l'époque Poutine; elle a été utilisée en 1999 pour justifier l'invasion de la Tchétchénie. Dans ce contexte précis, une opération antiterroriste est avant tout une opération pendant laquelle tous les coups sont permis: forts de ces deux mots, les soldats russes ont eu carte blanche pour ravager Grozny, la capitale tchétchène. Voilà pourquoi autant de personnes ont réagi avec horreur en entendant le ministre ukrainien de la défense affirmer que l'armée «pourrait être intégrée aux opérations antiterroristes sur le territoire d'Ukraine».

Coup d'Etat

Cette expression - plus universelle - est utilisée depuis novembre (à la fois par le gouvernement ukrainien et par les commentateurs russes) pour décrire le mouvement de protestation à Kiev et dans le reste du pays. Il peut signifier tout et n'importe quoi (de «manifestations non-violentes qui nous déplaisent» à «manifestants qui s'en prennent violemment à la police»). Une chose est sûre: il a pour but premier de justifier le déploiement d'une «opération antiterroriste», pas de décrire un véritable coup d'Etat.

Nazi ou fasciste

Voilà plusieurs mois que des responsables russes et ukrainiens emploient ces qualificatifs historiques lourds de sens pour décrire un large éventail d'organisations et de chefs de l'opposition. Des photographies truquées circulent sur Internet depuis quelque temps; on y voit des affiches représentant Hitler sur les murs de Kiev. 

Le ministre russe des Affaires étrangères a récemment sermonné ses collègues allemands, leur reprochant de soutenir des individus qui «rendent hommage à Hitler». Il existe évidemment une extrême droite ukrainienne, mais elle est beaucoup moins puissante que les partis d'extrême droite français, autrichiens ou hollandais. De fait, ses membres sont devenus plus violents sous la pression des coups de matraques, des balles et des attaques de la police.

Ceux qui emploient ces termes à tort et à travers feraient bien de se souvenir que la rhétorique la plus antisémite, la plus homophobe et la plus xénophobe de la région provient de la presse russe, et donc de Moscou - pas de l'extrême droite ukrainienne. L'historien Tim Snyder résume les choses en ces termes: «Le gouvernement ukrainien se dit que ses opposants sont juifs, et il nous explique qu'ils sont nazis». 

Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose: Romano Prodi, l'ancien président de la Commission européenne, vient de signer un article (par ailleurs assez anodin) à charge contre «les groupes [ukrainiens] nationalistes d'extrême droite», comme s'il s'agissait du principal problème. Ce qui prouve que mêmes les hommes d'Etat occidentaux peuvent être influencés.

Divisions ethno-linguistiques ou situation yougoslave

Ces termes sont tout aussi lourds de sens; on les utilise à la fois en Occident et en Russie pour montrer à quel point le conflit ukrainien est inexplicable; à quel point il puise ses racines dans l'histoire ancestrale de cette terre - et dans une haine intercommunautaire particulièrement profonde. 

La vérité, c'est que cette crise n'a rien d'un conflit ethnique. C'est un conflit politique - et en dépit de son opacité, il est assez simple à analyser. Il oppose les Ukrainiens (qu'ils parlent le russe ou la langue de leur pays) qui veulent vivre dans une démocratie «européenne», un Etat de droit respectant les droits de l'homme, aux Ukrainiens (là encore, russophones ou ukrainophones) qui soutiennent un régime antidémocratique, oligarchique et capitaliste qui dépend politiquement et économiquement de la Russie. 

Certains partisans du régime sont peut-être véritablement persuadés de lutter contre des fascistes et contre des militants homosexuels européens; d'autres craignent peut-être simplement de voir leurs salaires sacrifiés sur l'autel d'une réforme radicale.

Quoi qu'il en soit, ce conflit n'est pas lié à la langue ou à la religion. Il est né d'un désaccord profond est fondamental quant à la nature de l'Etat - un désaccord concernant les alliances internationales, le système judiciaire, l'économie et l'avenir du pays. Etant donné l'ampleur des enjeux, le moins que nous puissions faire, en tant qu'étrangers, est encore d'éviter de discuter du peuple ukrainien en employant ces ridicules stéréotypes.

Anne Applebaum

Traduit par Jean-Clément Nau

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