Monde

Pendant qu'on tire à Kiev, on réprime à Caracas

William J. Dobson, mis à jour le 21.02.2014 à 17 h 43

Si Hugo Chavez vomissait sa haine, il n’a jamais exercé de répression à grande échelle. Son successeur a visiblement d’autres méthodes.

Le 16 février 2014 à Caracas. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Le 16 février 2014 à Caracas. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Le mécontentement grondait depuis des années, mais mercredi soir c’est une vague de violence qui a secoué le Venezuela lorsque le gouvernement du président Nicolás Maduro a brutalement réprimé des manifestations dans tout le pays. Les rues envahies de gaz lacrymogènes retentissaient du crépitement des fusils, tandis que la garde nationale et la police sortaient en force. Des groupes de supporters du régime –des gangs paramilitaires appelés colectivos– ont déferlé à moto dans les quartiers et sur les places, tirant à balles réelles sur quiconque restait à découvert. Certains ont pris d’assaut des immeubles résidentiels pour débusquer des manifestants.

La répression s’est étendue de Caracas à Maracaibo, Maracay, Valencia, et à presque toutes les grandes villes du pays. Ces dernières années, les villes vénézuéliennes, où criminalité et taux d’homicide ont explosé, sont devenues notoirement dangereuses. Mais mercredi, elles étaient plus que cela; elles étaient en guerre.

Le fait que le gouvernement n’ait donné aucun avertissement ni explication à l’avance est aussi alarmant que la violence elle-même. Dans un discours décousu adressé à la nation le jour-même, le président Maduro a parlé de la nécessité de la paix –avant de louer le travail des voyous paramilitaires et de promettre de viser les membres de Voluntad Popular [Volonté Populaire], le principal parti d’opposition. Son chef, Leopoldo López, passait sa deuxième nuit dans une prison militaire après s’être rendu aux autorités mardi pour répondre de fausses accusations l’impliquant dans la mort de trois Vénézuéliens pendant des manifestations.

Même si López, l’un des dirigeants les plus connus de l’opposition, est emprisonné, Maduro n’a pas l’attitude d’un homme maîtrisant la situation. Lors de son discours de mercredi, il avait l’air instable et peu sûr de lui, ce qui ne fait qu’alimenter les rumeurs de l’affaiblissement de son contrôle sur l’Etat et les forces de sécurité.

La cible principale de la répression gouvernementale est le parti Voluntad Popular. López est détenu dans la prison militaire de Ramo Verde, une petite structure juchée sur une montagne à environ une heure de Caracas. Cette prison isolée a renfermé d’autres éminents prisonniers politiques pendant les années de pouvoir de Chávez.

Mardi, des membres de la sécurité ont fait une descente au siège du parti Voluntad Popular, à la recherche de son numéro deux, Carlos Vecchio. Vecchio, avocat et activiste, a été forcé de se cacher, et mercredi le président Maduro a confirmé qu’un mandat d’arrêt avait été délivré contre lui. Des rumeurs non encore confirmées assurent qu’un mandat ne devrait pas tarder à être délivré contre David Smolansky, le numéro trois du parti. Un cadre du parti a confirmé jeudi matin que la plus grande partie des dirigeants ont soit été arrêtés, soit sont entrés en clandestinité.

Voilà peut-être la plus grande différence entre le Venezuela d’aujourd’hui et celui d’hier: malgré ses discours belliqueux et le venin que vomissait Hugo Chávez, le Comandante n'était pas allé jusqu'à la répression à grande échelle.

Feu l’homme fort du Venezuela était expert dans l’art de diaboliser et de provoquer ses opposants, mais il n’avait jamais franchi le pas de la répression à l’échelle nationale. Chávez dérangeait ses ennemis, prenait des demi-mesures ou désamorçait une situation en se contentant de diriger sa hargne vers une cible totalement différente.

Mais Maduro n'a jamais été aussi sûr de lui que son prédécesseur, il n’a jamais été aussi bon communiquant et n’a pas sa ruse politique, et il a hérité d’un gouvernement hérissé de factions. Depuis son élection de justesse en avril dernier, on a pu craindre que le curieux mélange de bravade et d’insécurité du Chavisme ne devienne explosif entre ses mains, d’autant que les désastreuses conditions économiques du pays n’ont fait qu’empirer.

Tôt jeudi matin, un haut conseiller d’un dirigeant du parti Voluntad Popular qualifiait la situation «d’extrêmement fluide» avant de manifester sa surprise devant la décision de Maduro de faire passer la confrontation au stade supérieur. «Le gouvernement ne cesse de faire monter les enjeux», a-t-il déclaré.

Le gouvernement est sans doute en train de réagir à la vague de protestations spontanées déclenchées dans tout le pays depuis que des manifestations pacifiques ont dégénéré le 12 février, manifestations dues en partie à la situation économique en chute libre du Venezuela.

Cette nation riche en pétrole est affligée d’une inflation de près de 60%. Les Vénézuéliens manquent de denrées de base, de biens et de médicaments depuis des années, mais décembre et janvier ont vu des niveaux de pénurie sans précédent.

Le gouvernement admet aujourd’hui qu’une denrée de base sur quatre est épuisée (ce qui veut dire que la réalité est bien pire). La situation est si catastrophique que trois compagnies aériennes refusent désormais de s’y rendre: le gouvernement leur doit trop d’argent.

Mais la répression de mercredi soir a peut-être été la confrontation la plus brutale entre le gouvernement vénézuélien et son peuple depuis les manifestations et les émeutes qui avaient ravagé le pays en 1989. Chacao, quartier aisé de Caracas, a été le théâtre de combats violents où des manifestants jetaient des cailloux et des cocktails Molotov sur des gardes nationaux qui ripostaient à coups de gaz lacrymogènes et de chevrotine. Les affrontements ont été si intenses à San Cristobal que le président Maduro a menacé de faire jeter en prison le maire de la ville, également membre du parti Voluntad Popular. Les plus effrayants sont peut-être les gangs de combattants paramilitaires qui déferlent à moto dans les quartiers et semblent agir en toute impunité et avec le soutien du gouvernement. On rapporte même des cas de torture au Venezuela à présent.

Les Chavistas brandissent depuis longtemps le spectre de la guerre civile au cas où les luttes politiques n’iraient pas dans leur sens. Chávez insinuait régulièrement que le sang coulerait dans la rue s’il ne remportait pas telle élection ou tel référendum. Il semble incroyable qu’il ait pu dire cela, surtout lorsque l’on pense que c’est lui, Chávez, qui a tant œuvré à polariser le pays. Il a un jour proféré cette menace:

«Si l’on permet à l’oligarchie de revenir au pouvoir, Je pourrais bien finir par lâcher... les tanks pour défendre le gouvernement révolutionnaire et le peuple

Lorsque Chávez se lançait dans ce type de discours lourd de sens et d’enjeux, cela s’inscrivait dans sa stratégie. Lorsque c’est Maduro qui le fait, c’est une démonstration de faiblesse.

William J. Dobson

Traduit par Bérengère Viennot

William J. Dobson
William J. Dobson (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte