France

Genre: l’école française n’a jamais été neutre

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 24.02.2014 à 15 h 48

Et lutter contre les discriminations s'inscrit dans son histoire.

Lors de l'examen de philosophie du bac au Lycée Louis Pasteur de Strasbourg le 18 juin 2012, REUTERS/Vincent Kessler

Lors de l'examen de philosophie du bac au Lycée Louis Pasteur de Strasbourg le 18 juin 2012, REUTERS/Vincent Kessler

Dans le débat houleux sur le genre à l’école, outre les détracteurs de «la théorie du genre» s’opposant à ceux qui veulent déconstruire les rôles traditionnels pour lutter contre les stéréotypes, il y a un désaccord fondamental.

Celui du rôle de l’école.

«Le rôle de l’école n’est pas de travailler sur les mentalités», confiait à Slate Olivier Vial, président de l’UNI et directeur du Centre d'études et de recherches (CERU) de l'UNI, think-tank de droite sur l'éducation. Béatrice Bourges, porte-parole du Printemps français, le redisait encore au Monde au sujet des livres pour enfants incriminés par Jean-François Copé et tous les partisans du Printemps français:

«Les enfants doivent être éduqués par leurs parents. On est en train de fabriquer des enfants d’Etat.»

Mais l’école républicaine a toujours eu pour but de fabriquer des enfants d’Etat.

«L’école de Jules Ferry avait précisément été mise en place pour fabriquer de petits républicains, à une époque où il y avait à peine une moitié de républicains en France, et où les relations avec l’Eglise étaient tendues», rappelle l’historien Claude Lelièvre, spécialiste de l’éducation.

A l’époque, des manuels d'éducation morale et civique sont édités; ils suscitent une déclaration des évêques, qui les condamnent, et encouragent les fidèles à boycotter l’école publique quand ils y sont. C’est ce que l’on appelle la guerre des manuels, elle a lieu à la fin du XIXe siècle.

«Lors d’une deuxième phase de cette guerre, entre 1909 et 1914, les évêques demandent que les écoles laïques soient neutres», explique Lelièvre.

«C’était un retournement. Avant 1882 [date de l’instauration de l'instruction obligatoire laïque et gratuite par la loi Ferry], l’Eglise disait que la neutralité était absurde car les écoles étaient religieuses, et leur but était de faire croire en Dieu.»

L’école publique instaurait sa propre croyance: en la République. Elle n’a jamais été neutre.

Discriminations filles/garçons

Dans une lettre que Jules Ferry adresse aux instituteurs, en novembre 1883, il écrit d’ailleurs qu’ils ont pour mission de «donner à [leurs] élèves l'éducation morale et l'instruction civique. L'instruction religieuse appartient aux familles et à l'Église, l'instruction morale à l'école». Il ajoute:

«Vous êtes l'auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille

Ce qui, en soit, n’était pas extrêmement féministe mais précisait bien que les enseignants n’ont pas pour seul rôle de faire faire du calcul mental aux enfants.

Aller vers une plus grande égalité des sexes «s’inscrit dans l'histoire de l'école», pense Yves Verneuil, maître de conférences en histoire contemporaine, spécialiste de l’éducation; elle progresse vers cela depuis son instauration. Le combat a été plus ou moins virulent selon les époques. Et la droite et l'Eglise ont souvent été ennemies de cette égalité.

La Petite Lune n°42. Jules Ferry croque un prêtre en pain d'épice.

Dans les années 1930, avant la généralisation de la mixité qui se fera dans les années 1960, la droite pense ainsi que les matières doivent s'enseigner différemment pour les garçons et les filles. Par exemple, on suggère que les filles apprennent les mathématiques pour en faire un usage ménager, avec les livres de compte domestiques. «Lors d’un débat parlementaire de 1933, la droite disait que cela interdisait de généraliser la mixité», remarque Yves Verneuil.

En 1973, quand est posé le premier jalon de l’éducation sexuelle à l’école avec la première circulaire Fontanet, qui laissera place à plusieurs autres, et impliquait de parler contraception, ou plaisir, les associations de parents d’élèves du privé s’insurgent de nouveau, rappelle Claude Lelièvre.

«Si vous vous mettez à parler sexualité, à dire qu’il y a plusieurs sexualités et qu’elles sont toutes acceptables, l’homosexualité comme l’hétérosexualité, vous allez forcément à l’encontre de l’Eglise, donc de certaines familles.»

L’école donne très évidemment, très manifestement une certaine vision du monde aux enfants. Parfois en contradiction avec celle des familles: comme lorsqu’on leur apprend que le racisme, c’est mal, quand certains parents sont racistes. Ou que l’on fait l’apologie de l’Europe quand certains parents sont nationalistes. Ou que l’on valorise des poètes comme Rimbaud, Verlaine, qui couchaient ensemble, alors que certaines personnes pensent que ce n’est pas bien, ou pas normal.

L’intérêt de vivre en démocratie étant que l’on peut voter pour choisir de quel Etat et de quelle éducation il s’agit.

Charlotte Pudlowski

A la suite de la publication de l'article, Claude Lelièvre m'a envoyé ce texte de Jean Jaurès, sur la neutralité de l'école, que nous ajoutons en annexe.

En octobre 1908, l'homme politique, qui a été l'un des rédacteurs de la loi de séparation des Églises et de l'État et préside alors le Parti Socialiste, publie ce texte dans la Revue de l'enseignement primaire et primaire supérieur.

«La plus perfide manœuvre du parti clérical, des ennemis de l'école laïque, c'est de la rappeler à ce qu'ils appellent la ''neutralité'', et de la condamner par là à n'avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n'y a que le néant qui soit neutre […].

Rien n'est plus facile que cette sorte de neutralité morte. Il suffit de parcourir la surface des choses et des événements sans essayer de rattacher les faits à des idées, d'en pénétrer le sens, d'en marquer la place […]. Le difficile, au contraire, pour le maître, c'est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c'est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l'intérêt même des âmes à sauver […].

Qu'est-ce à dire? C'est que la conscience humaine ne s'élève que lentement, douloureusement, à certains sommets. Il convient à l'historien, à l'éducateur, d'être indulgent à ceux qui s'attardèrent dans des préjugés funestes, et de glorifier d'autant plus ceux qui eurent la force de gravir des sommets, de glorifier surtout la beauté même de l'idée.

Mais qui ne voit que cet enseignement, où l'équité est faite non d'une sorte d'indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture? Cette façon d'enseigner l'oblige à un perpétuel effort de pensée, de réflexion, à un enrichissement constant de son propre esprit […]. Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l'instituteur un stimulant admirable à l'étude, au travail, au progrès incessant de l'esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l'intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l'esprit».

 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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