Culture

Vous aimez le cinéma? Allez voir l'exposition Doré

Ursula Michel, mis à jour le 04.03.2014 à 16 h 44

King Kong et Chewbacca n'existeraient pas tels quels sans l'influence de cet immense illustrateur, mort quelques années avant l'invention du cinématographe.

A gauche, illustration de Gustave Doré, à droite Harry Potter.

A gauche, illustration de Gustave Doré, à droite Harry Potter.

Gustave Doré L’Imaginaire au pouvoir | Musée d’Orsay du 18 février au 11 mai 2014.

«Gustave Doré aurait été un grand chef  opérateur (…), il regarde les choses avec le point de vue de la caméra.»

Cette assertion, dans la bouche de Ray Harryhausen, le petit génie des effets spéciaux des années 1950 jusqu’au début des eighties (responsable des effets spéciaux sur Jason et les Argonautes), ne fait que confirmer l’impression de déjà-vu qui hante les travaux de Doré.

Et pour cause. Celui qui décède à peine dix ans avant l’invention du cinématographe par les frères Lumière a préfiguré les codes de cet art à naître. Cadrage, angles, travail sur la lumière, tout dans l’œuvre de Doré, des illustrations de textes célèbres à ses immenses tableaux, résonne des techniques qui fonderont les codes du septième art. Nombre de cinéastes, puissamment impressionnés, n’ont eu de cesse de rendre hommage au visionnaire. De Méliès à Burton en passant par Gilliam et Cocteau, petit tour d’horizon de ces films sous influence Doré.

• Georges Méliès

Georges Méliès, prestidigitateur puis cinéaste est le premier à rendre hommage à Gustave Doré. Adaptant des contes que le graveur a illustrés, comme Cendrillon (1899) ou Les Aventures du baron de Münchhausen (1911), Méliès s’inspire aussi des compositions des images de Doré comme c’est le cas pour Le Juif errant (1905). Reprenant le vieux personnage courbé sur sa canne, dominé par un Christ crucifié, Méliès n’a plus qu’à injecter le mouvement au tableau original.

Le Juif Errant de Gustave Doré

Les décors merveilleux, gothiques constitués d’une myriade de détails offrent à Méliès une profusion d’idées pour ses toiles peintes figurant des lieux imaginaires. Quant aux personnages, on peut noter l’étrange ressemblance entre le soleil malade de Doré et la Lune attaquée dans Le Voyage dans la lune (1901).

Le Soleil Malade de Doré


Georges Méliès: Le voyage dans la lune (1902)

• Merian C. Cooper, Ernest B. Schoedsack et Peter Jackson

Si le duo de réalisateurs n’a pas accédé à une postérité mémorable, leur œuvre commune King Kong (1933) a elle en revanche marqué durablement le cinéma. Mettant en scène un immense singe des confins d’une forêt tropicale au cœur de Manhattan, certaines séquences de ce film ont été au fil des décennies revues et réinventées (le gorille accroché à un building par exemple). Référence pour beaucoup de réalisateurs (et pour Ray Harryhausen qui s’est lancé dans le cinéma après avoir assisté à une projection du film), King Kong est lui aussi fortement influencé par Gustave Doré. Le parallèle entre la séquence du pont suspendu et les illustrations de Doré pour Atala de Chateaubriand ou Les Deux Chèvres de La Fontaine permet de mettre en lumière l’impact du graveur sur l’imaginaire de Cooper et Schoedsack.

Les Deux Chèvres

Atala

King Kong

On retrouve d’ailleurs dans le remake de Peter Jackson (2005), une inspiration similaire.

• Jean Cocteau

Les cinéastes s’étant intéressés à la représentation des contes de fées sur grand écran ont largement puisé dans le travail de Doré. C’est le cas de Jean Cocteau. Dans son journal de La Belle et la Bête, il explicite ses choix esthétiques, guidés par le désir d’explorer la peinture de Vermeer pour le monde réel (la maison du père) et celle de Doré pour le château de la Bête.

Largement inspiré de sa lecture des contes de Perrault illustrés par Doré, Cocteau s’approprie les visions d’horreur et de merveilleux de l’artiste, pour sublimer le fantastique inhérent au texte. La découverte du palais de la Bête est ainsi une mise en mouvement des propositions picturales de Doré.

Illustration de Doré pour les Contes de Perrault

• David Lean et Roman Polanski

Fasciné par la révolution industrielle qui chamboule Londres, Doré accepte de participer à un portrait de la ville, cinq ans durant, accompagné d’un journaliste. La somme de son travail (près de 180 gravures) paraît en 1872 sous le titre London: A Pilgrimage. Il y dépeint une cité industrieuse en plein bouleversement, et s’intéresse particulièrement aux quartiers pauvres.

En 1948, pour son adaptation d’Oliver Twist (1948), David Lean prendra soin d’utiliser ces planches, où les rues londoniennes fangeuses pullulent d’ouvriers au travail, de mendiants. Les minutes qui précédent la rencontre d’Oliver et Fagin, sises en plein cœur de la capitale britannique, sont un exemple parfait de l’adaptation cinématographique du travail de Doré.

Gustave Doré

Gustave Doré

En 2005, lorsque Roman Polanski s’attèle à sa propre adaptation du roman de Charles Dickens, il travaille selon ses propres mots, et comme le rappelle l'exposition, «les gravures de Doré à la main pour réajuster l'éclairage et les figurants sur le modèle imprimé».

Plus d’un siècle après leur conception, les visions de Doré demeurent une source inépuisable d’inspiration pour tout cinéaste désireux de rendre compte de la réalité de Londres à l’ère victorienne.

• Cecil B. DeMille

En 1866, Doré se lance dans l’illustration de la Bible. Immanquablement son travail fait florès dans les diverses adaptations cinématographiques d’épisodes de la Bible au premier rang desquelles on trouve Les 10 Commandements de Cecil B. DeMille (1956). Revenant sur le destin de Moïse, le film cite plus ou moins directement certaines gravures de l’artiste. Lorsque le patriarche referme la mer Rouge sur les Égyptiens ou qu’il brandit les tables de la loi, Cecil B. DeMille choisit les cadrages originaux de Doré, soulignant ainsi sa modernité et lui rendant un hommage appuyé.

Gustave Doré

• George Lucas

Les univers fantastiques semblent devoir un lourd tribut à Gustave Doré. Et George Lucas himself se serait inspiré, pour Star Wars, du Chat Botté de Doré pour créer le personnage de Chewbacca. Chien, chat, singe, on ne sait pas trop où ranger cette surprenante créature, mais les directeurs de l’exposition Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir au Musée d’Orsay accréditent la thèse selon laquelle la bestiole serait un ersatz de la proposition graphique du conte de Perrault. Aussi délirante soit-elle, cette influence a le mérite de prouver la notoriété et le rôle de visionnaire de Doré.  

Le Chat Botté

• Terry Gilliam 

Grand pourvoyeur d’images merveilleuses, originales et baroques, Terry Gilliam a souvent eu l’occasion de prouver son amour pour le graveur affirmant vouloir «rendre Gustave Doré vivant». Dans Les Aventures du baron de Münchhausen (1989), dont Méliès avait déjà donné une version en 1911, il s’inspire des illustrations originales de Doré pour la traduction française du roman (XIXe siècle) allemand par Théophile Gautier (1862). La physionomie du héros, l’inventivité visuelle de ses tribulations fantasques sont autant de clins d’œil assumés à l’œuvre de l’artiste.

Gustave Doré


Les aventures du baron de Munchhausen

• Tim Burton 

Fortement influencé par les visions cauchemardesques de Doré, Tim Burton y a puisé nombre de ses décors. Si pour Sweeney Todd, London: A Pilgrimage a servi de banque d’images, le metteur en scène s’est intéressé aux illustrations de L’Enfer de Dante pour réaliser Sleepy Hollow (1999). L’arbre terrifiant d’où émerge le cavalier sans tête semble un lointain cousin des arbres anthropomorphiques de la forêt des suicidés présents dans le chant 13. L’esthétique gothique et effrayante de ces gravures colle idéalement à l’univers de Burton.

Gustave Doré

• Alfonso Cuaron 

Dans le poème épique italien Roland Furieux paru en 1532, Gustave Doré offre une fois encore des gravures gothiques et fantastiques qui inspireront Alfonso Cuaron pour son adaptation d’Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban (2004). L’hippogriffe que chevauche le jeune sorcier dans ce troisième épisode fait écho à la créature merveilleuse montée par Roland dans le poème. Reprenant la composition du dessin original, Cuaron y intègre les paysages chers à Doré, comme les vues de lochs écossais qu’il peignit entre 1875 et 1878.

Doré

Doré

En illustrant de grandes œuvres littéraires (Perrault, Cervantès, Dante), Gustave Doré est devenu naturellement la source iconographique des cinéastes adaptant ces ouvrages. Mais son influence sur le septième art se révèle bien plus vaste. Les décorateurs, les directeurs de la photographie et les metteurs en scène ont été influencés par son approche du noir et blanc, son travail sur la lumière ou même la composition de ses plans. Des cinéastes aussi différents que Polanski, Burton ou Cuaron ont tenté à travers leur art de restituer la modernité de ce graveur, peintre et sculpteur. Force est de constater que l’éloignement supposé entre les deux médias que sont la gravure et le cinéma est anéanti à l’instant où l’on pose ses yeux sur les propositions plastiques de Doré. Jusqu’au 11 mai, le Musée d’Orsay propose une rétrospective de l’artiste d’une densité incroyable, l’occasion de vérifier par soi-même la contemporanéité de son œuvre.

Ursula Michel

Gustave Doré L’Imaginaire au pouvoir Musée d’Orsay du 18 février au 11 mai 2014.

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