Monde

Ukraine: le double langage de Viktor Ianoukovitch explique les violences de la place Maïdan

Daniel Vernet, mis à jour le 19.02.2014 à 10 h 09

Avec son opposition comme avec l'Union européenne auparavant, le président ukrainien a pratiqué un double jeu. Face à un pouvoir qui n'était pas prêt à négocier de bonne foi, l'embrasement était inévitable.

Une photo de Viktor Ianoukovitch brûle à Lviv, le 19 février 2014. REUTERS/Marian Striltsiv.

Une photo de Viktor Ianoukovitch brûle à Lviv, le 19 février 2014. REUTERS/Marian Striltsiv.

Près de trois mois après le début des manifestations en Ukraine, à l’origine pacifiques, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a décidé d’employer la manière forte pour dégager Maïdan, la place de l’Indépendance, dans le centre de Kiev.

Dans la soirée du mardi 18 février, les forces spéciales ont commencé à chasser les manifestants qui avaient transformé la place en véritable camp retranché. Les affrontements ont fait plus de vingt morts.

Le prétexte de cette intervention musclée a été la tentative par un groupe de personnes de s’approcher du Parlement, où les députés devaient examiner une motion pour un retour à la Constitution de 2004, qui limite les pouvoirs présidentiels. S’agissait-il de quelques extrémistes ou de provocateurs envoyés par les autorités? La réponse est secondaire.

En fait, Viktor Ianoukovitch semble n’avoir jamais sérieusement envisagé de négocier avec les opposants. Il a louvoyé pendant trois mois, envoyant des signaux contradictoires, édictant des lois répressives qu’il annulait peu après, se résignant à des demi-mesures destinées à appâter l’opposition sans mettre en péril son propre pouvoir. Il a refusé de franchir le pas qui aurait pu apaiser la situation: organiser rapidement de nouvelles élections.

Il est vrai qu’il a dû céder déjà une fois devant la rue. C’était en 2004. Son élection à la présidence contre le candidat «pro-européen» Viktor Iouchtchenko, entachée de nombreuses fraudes, avait provoqué la «révolution orange».

Déjà, des dizaines de milliers d’Ukrainiens avaient manifesté, obtenant l’organisation d’un «troisième tour» qui avait vu la défaite de Ianoukovitch et de son Parti des régions, catalogué comme pro-russe. Le chef de l'État actuel et ses mentors de Moscou ne l’ont pas oublié.

Chantage de Moscou

Le président ukrainien a usé d’un double langage avec l’opposition comme avec l’Union européenne. Ce sont d’ailleurs les relations avec Bruxelles qui sont à l’origine de la révolte populaire.

Kiev a négocié pendant des mois un accord d’association avec l’UE. Cet accord faisait partie du «partenariat oriental» proposé à d’anciennes républiques soviétiques. Il aurait permis à l’Ukraine de se rapprocher du grand marché unique européen en contrepartie de réformes économiques et politiques. Tout semblait prêt pour la signature de l’accord lors du sommet de Vilnius, à la fin novembre 2013.

A quelques jours de la réunion, Viktor Ianoukovitch a brusquement annoncé qu’il ne signerait pas et qu’il envisageait, au contraire, un accord avec la Russie. Vladimir Poutine avait mis le paquet. Convoqué à Moscou, Ianoukovitch s’était vu proposer un prêt de 15 milliards de dollars pour une économie ukrainienne au bord de la faillite, assorti d’un rabais sur le prix du gaz russe livré à l’Ukraine. Cette carotte venait après des pressions sur les entreprises ukrainiennes dont les exportations vers la Russie avaient été bloquées.

Le chantage a fonctionné. Ianoukovitch a choisi Moscou contre Bruxelles. Les négociateurs européens ne sont pas exempts de toute responsabilité pour avoir sous-estimé la rouerie de leurs interlocuteurs. Ce qui n’a pas empêché le président ukrainien de laisser entendre qu’il pourrait encore changer d’avis si l’UE y mettait le prix.

Les manifestations de Kiev et dans d’autres grandes villes ukrainiennes, notamment à l’ouest du pays, ont commencé sous la bannière bleue aux douze étoiles de l’Union européenne. Les protestataires dénonçaient le refus de Viktor Ianoukovitch de signer l’accord avec Bruxelles.

De la manifestation à la révolte, de l'occupation à l'émeute

Mais les slogans ont rapidement changé, comme les méthodes de protestations. De la manifestation pacifiste on est vite passé à la révolte contre le pouvoir, puis de la révolte à l’occupation de la place centrale de Kiev, et de l’occupation à l’émeute.

Des éléments radicaux, nationalistes, se sont joints aux manifestants, venus de toute l’Ukraine. Pendant trois mois, les occupants de Maïden se sont organisés pour tenir un véritable siège.

Plus le soulèvement durait, plus l’emprise de l’opposition officielle sur les manifestants diminuait. Seul l’ancien champion du monde de boxe, Vitali Klitschko, avec son parti Oudar («le coup»), a gardé une certaine légitimité pour parler au nom des opposants.

Il aurait peut-être été en mesure de faire accepter un compromis avec le pouvoir si Ianoukovitch et son entourage avaient négocié de bonne foi. Faute de quoi, l’épreuve de force était inévitable.

Daniel Vernet

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