Culture

Filmer l’ennemi: «L’Expérience Blocher» de Jean-Stéphane Bron

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.01.2017 à 12 h 40

En plus de s'inscrire, de manière inattendue, dans l'actualité immédiate, le documentaire sur le leader du parti suisse UDC est assurément un des meilleurs films jamais consacrés à un homme de pouvoir.

«L'Expérience Blocher», de Jean-Stéphane Bron (Les Films du Losange).

«L'Expérience Blocher», de Jean-Stéphane Bron (Les Films du Losange).

L'Expérience Blocher de Jean-Stephane Bron | durée: 1h40

C’est un seul film, mais intimement tissé de deux questions à la fois distinctes et, ici, inséparables. Qui est Christoph Blocher, le leader populiste suisse qui a fait du Parti suisse du peuple (UDC) la formation majoritaire de son pays en s’appuyant sur l’anti-européanisme et la xénophobie? Comment filmer un homme dont on ne partage «ni les idées, ni les méthodes, ni les convictions», comme le dit Jean-Stéphane Bron?

Pour répondre à ces deux questions, le réalisateur suisse, surtout connu pour son précédent film, Cleveland contre Wall Street, fait une série de choix qui s’apparentent à des paris. D’abord, demander et obtenir de Blocher la possibilité de l’accompagner durant plusieurs semaines, chez lui, y compris dans l’intimité familiale, dans la voiture avec laquelle il parcourt sans cesse le pays, à l’occasion dans les chambres d’hôtel où la campagne électorale de fin 2011 qui sert de cadre au tournage le mène occasionnellement.

Ensuite, recourir autant que de besoin à des archives pour rappeler une trajectoire qui part de l’enfance d’un fils de pasteur pauvre et marginalisé dans son village, devient la success story d’un grand patron de l’industrie chimique puis, à partir de ses premiers succès en 1992, quand il bloque l’entrée de la Confédération dans l’UE, d’un leader d’abord soutenu par la paysannerie alémanique et les grandes banques, et expert en manipulation des médias. Enfin recourir massivement à la voix off, en parlant en son nom propre de réalisateur et en s’adressant à celui qu’il filme si souvent de face, en affrontant (au sens littéral) celui qui est devenu son sujet, mais certainement pas un objet.

Il faudrait être d’une naïveté qui n’a aucune place ici pour croire que «filmer de face» signifie tout voir, dans ce monde des manœuvres politiciennes (dont l’UDC n’a certes pas l’apanage), du secret bancaire, de la retape populiste et du jeu rusé avec les automatismes des médias. Blocher le dit ouvertement: la caméra et le micro ne pourront pas tout enregistrer. Hors cadre, il confiera à Bron avoir «trop de secrets».

Mais il a accepté cette présence filmante, en toute connaissance de l’opposition totale de celui qui la met en œuvre. Parce qu’il a compris que Bron ne se souciait nullement d’une caricature ou d’un pamphlet, qu’il croit assez aux ressources du cinéma (la durée, l’attention au cadre, les puissances du hors-champ) pour essayer de comprendre ce qui s’est passé dans son pays à travers l’homme qu’il filme.

Et en effet, parce que Jean-Stéphane Bron est un cinéaste, jamais il ne cherchera à filmer en se plaçant au dessus de celui qu’il a chois de filmer, jamais il ne captera une grimace, un dérapage verbal, tout ce trafic de signes qui polluent la sphère médiatique –et dont l’extrême droite est par définition la meilleure usagère, parce que cela s’adresse à ce qu’il y a de plus bas en chacun.

Un objet multiple passant par la fiction

L’Expérience Blocher est assurément un des meilleurs films jamais consacrés à un homme de pouvoir, à sa complexité et à la complexité d’en faire un film. Comme Orson Welles s’en prenant à Randolph Hearst avec Citizen Kane, Bron construit un objet multiple et qui, même paré ici de l’étiquette «documentaire», repose sur la revendication de la fiction. Puisqu’il s’agit de prendre en charge la construction d’un mode de représentation qui, cherchant à s’opposer le plus efficacement possible à ceux qu’il filme, sait que la première chose à faire est de les prendre pour ce qu’ils sont vraiment: forts, intelligents, séduisants –sinon ils ne seraient en aucun cas des ennemis à combattre. 

Dans deux textes importants, «Mon ennemi préféré?» et «Comment filmer l’ennemi?»[1], rédigés alors qu’il se trouvait en 1995 puis en 1997 confronté au défi de filmer le Front national à Marseille, Jean-Louis Comolli avait explicité les questions politiques que pose l’exercice et esquissé certaines des possibles stratégies pour y répondre.

Mais Bron a devant lui, littéralement, un problème plus spécifique, qui est l’omniprésence d’un homme auquel il choisit de consacrer toute son attention. Il est dès lors confronté de manière particulièrement puissante à ce phénomène défini ailleurs, et dans un autre contexte, comme «la rédemption mécanique»[2], la capacité du cinéma à créer de l’empathie avec ceux qu’il filme, dès lors qu’il leur accorde du temps et une présence dans le cadre.

La réponse de Jean-Stéphane Bron à ce défi est de passer par la fiction, non pas en inventant, mais en établissant une autre distance entre le spectateur et ce à quoi il est confronté dans le film. Cette fiction comporte non pas un mais deux personnages principaux, Blocher et Bron lui-même, dont la voix off, en s’adressant en permanence à celui qu’il filme même pour sembler lui raconter sa propre biographie, instaure la continuité du monde auquel les deux appartiennent.

«Une figure centrale de notre inconscient collectif»

Ce monde construit, celui du film qu’ils auront finalement fait ensemble, est bien le monde réel, mais tel qu’un travail de fiction permet de la percevoir différemment. Puisque, le réalisateur le dit bien clairement, le véritable enjeu du film n’est pas Blocher mais la société suisse:

«Vous êtes une figure centrale de notre inconscient collectif. Raconter votre histoire c’est explorer notre ombre.»

Non sans signaler à plusieurs reprises combien ce « nous », s’il est d’abord celui des Suisses, concerne aussi l’ensemble de l’Europe où des mouvements d’extrême droite aux arguments comparables prospèrent dans un contexte à bien des égards comparables –Blocher ayant d’ailleurs à plusieurs reprises servi de référence à Jean-Marie puis à Marine Le Pen.

Lorsque le film se termine, début 2012, le personnage de Christoph Blocher semble en passe de s’effacer après avoir échoué à récupérer sa place au gouvernement. C’est ainsi que se termine le film, même si le réalisateur sait bien que ce que représente son personnage ne s’est pas affaibli. C’est dans ce contexte qu’il a été montré en Suisse.

Mais le 9 février dernier, la victoire de ses idées et de l’UDC avec la votation qui vise à bloquer le droit à l’immigration témoigne combien le film a effectivement pris la mesure d’une part d’ombre. Une part d’ombre qui n’est pas celle d’un homme, Christoph Blocher mais celle d’un pays, la Suisse, et d’une époque, la nôtre.

Jean-Michel Frodon

[1] Tous deux publiés d’abord dans la revue Trafic et repris dans Voir et pouvoir. L’Innocence perdue: cinéma, télévision, fiction, documentaire (éditions Verdier). Revenir à l'article

[2] Dans mon ouvrage La Projection nationale (éditions Odile Jacob). Revenir à l'article

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