Economie

Auto-entrepreneurs: succès trompeur pour l'emploi

Gilles Bridier, mis à jour le 23.07.2009 à 16 h 54

Les auto-entrepreneurs sont comptabilisés avec les créations d'entreprises, mais ils n'ont pas la même signification sur les créations d'emplois et le message est tronqué.

Hourra! «Le nombre mensuel de créations d'entreprises dépasse pour la première fois le seuil symbolique des 50.000 grâce au régime de l'auto-entrepreneur», se sont félicité ensemble, dans un communiqué du 21 juillet, Christine Lagarde, Ministre de l'Economie, de l'Industrie et de l'Emploi et Hervé Novelli, secrétaire d'Etat chargé du commerce, de l'artisanat, des PME, du tourisme, des services et de la consommation. On peut comprendre que, en temps de crise, tout indicateur positif mérite d'être porté au pinacle, ne serait-ce que pour raviver l'optimisme indispensable à toute reprise économique. Mais on peut malgré tout s'étonner de la présentation faite de ce «nouveau record historique de créations d'entreprises», comme le qualifie les deux ministres pour célébrer le succès du régime de l'auto-entrepreneur qu'ils ont porté.

Amalgame

Notons le prisme déformant de statistiques qui amalgament la création de tous les types d'entreprises, aussi bien celles qui créent des emplois que les auto-entrepreneurs. Car ceux-ci créent parfois leur propre emploi, dans 25% des cas. Mais le plus souvent, ils n'en créent pas du tout dans la mesure où le seul objectif consiste à générer un complément d'activité. C'est le cas pour les salariés (33% des auto-entrepreneurs), des retraités et pensionnés (6%) et des personnes venant d'autres horizons (36%) notamment de la fonction publique.

Ainsi, au-delà du chiffre global des créations d'entreprises, le nombre d'auto-entrepreneurs pris en compte dans les statistiques de l'Insee cache une réalité bien plus problématique. En données brutes, 289.000 entreprises ont été créées sur les six premiers mois de l'année, y compris 182.000 auto-entrepreneurs comme l'indique le ministère dans un bilan d'étape publié sur l'un des sites officiels de ce régime. En outre, 17.000 de ces auto-entrepreneurs sont d'anciens micro-entrepreneurs reconvertis au nouveau régime. Soit en réalité 165.000 véritables nouveaux auto-entrepreneurs. Reste 107.000 créations d'entreprises sous d'autres régimes (SARL, SAS, SA...), au lieu de quelque 181.000 au premier semestre 2008. D'un côté, un gain en six mois de 182.000 structures générant seulement un emploi sur quatre, de l'autre un manque à gagner de 74.000 structures générant chacune un ou plusieurs emplois. Pas de raison de pavoiser, le marché du travail n'y trouve pas vraiment son compte.

Un épouvantail pour l'emploi

Certes, le nouveau régime d'auto-entrepreneur correspond à l'attente de nombreux Français. Mais dans l'amalgame avec les autres créations d'entreprises, l'emploi n'est pas pris en considération. Le succès de l'auto-entreprenariat ne doit pas cacher la chute des créations nettes d'emplois salariés dans les secteurs marchands: au premier trimestre 2009, 192.500 emplois salariés ont disparu, dit l'Insee. Même si l'avènement des nouveaux entrepreneurs doit être soulignée, il ne permet pas de compenser la progression du chômage. Loin s'en faut: il atteignait 8,7% de la population active à la fin du premier trimestre, et continue d'augmenter (2,6% de plus en avril, 1,5% de plus en mai...) pour dépasser 9% aujourd'hui, le pic n'étant pas encore atteint, d'après les spécialistes. Le nouveau régime ne doit pas être un cache-misère.

Distorsions de concurrence

D'autant que des misères, il en cause également. Profitant d'avantages fiscaux voulus par le législateur pour être attractif, ce régime crée des distorsions de concurrence vis-à-vis des artisans qui ont menacé de saisir l'Autorité de la concurrence. «Il n'est pas acceptable que les auto-entrepreneurs bénéficient d'avantages fiscaux et sociaux dont sont privées les entreprises de droit commun. De la même façon, la franchise de TVA accordée aux auto-entrepreneurs offre un avantage concurrentiel tout à fait injuste à l'égard des entreprises soumises à TVA», a dénoncé, en mai, l'UPA qui les représente. L'argument a fait mouche puisque, un mois plus tard, Hervé Novelli souhaitait également «que les auto-entrepreneurs qui ont une activité artisanale soient désormais tenus de s'inscrire au répertoire des métiers et ce dès leur inscription comme auto-entrepreneurs»... histoire de vérifier leur qualification.

Précarisation et baisse du coût du travail

Par ailleurs, s'il peut être intéressant pour un salarié ou à un retraité de se créer ainsi un complément de revenu, il n'est pas soumis aux mêmes impératifs de rentabilité qu'une entreprise proposant les mêmes services et faisant face à des contraintes d'exploitation plus lourdes. On peut craindre dans ces conditions soit que l'entreprise perde du chiffre d'affaire à cause de la concurrence d'auto-entrepreneurs, soit qu'elle adopte un autre modèle économique... en utilisant ces auto-entrepreneurs comme sous-traitants, à la place de salariés. Avec les spécificités de la sous-traitance (mise en concurrence, adaptabilité, révocabilité...), quelle qu'en soit la forme.

L'auto-entreprenariat pour réduire le coût du travail pour l'entreprise et précariser le salariat: l'idée a déjà fait son chemin, et pas seulement dans les allées de Bercy. Le nouveau régime devient un des moyens mis en place pour réduire le coût du travail, conformément à la politique souhaitée par le président de la République et appliquée entre autres par Hervé Novelli, farouche partisan de tout ce qui peut fluidifier le marché du travail même au détriment de la protection sociale.

Fin politique, le ministre n'a pas hésité à autoriser les fonctionnaires, qui jouissent pourtant de la sécurité de l'emploi, à profiter du nouveau régime (avec quelques restrictions toutefois). Il a ainsi étouffé les récriminations des syndicats qui auraient pu s'insurger contre cette forme de précarisation, mais qui ne tiennent pas à adopter des positions qui iraient contre le souhait de leurs troupes.

Pertes de recettes pour le modèle social

Il faudra aussi se pencher sur le bilan économique du régime, qui génère des pertes de TVA et de recettes fiscales pour les caisses publiques, autant de recettes qui ne peuvent être redistribuées sous forme d'allocations diverses. De sorte que l'auto-entrepreneuriat porte en lui les germes d'un appauvrissement du modèle de solidarité à la française, que la droite la plus libérale remet en question pour, justement, alléger le coût du travail. Aussi, avant d'applaudir au succès de ce régime, encore faudrat-il disposer des éléments pour une analyse éclairée. Avec en toile de fond le véritable objectif poursuivi sur le marché du travail.

Gilles Bridier

Image de une: Mai 2009 à Melbourne. REUTERS/Mick Tsikas.

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