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Angela Merkel réclame un Internet européen. Qu'est-ce que ça veut dire?

Extrait de la carte de l'Internet dans le monde en 2011, par Telegeography. A gauche, les trafics allant vers l'Asie, les Etats-Unis et l'Afrique (respectivement de haut en bas).

Extrait de la carte de l'Internet dans le monde en 2011, par Telegeography. A gauche, les trafics allant vers l'Asie, les Etats-Unis et l'Afrique (respectivement de haut en bas).

Soit la chancelière allemande ne sait pas de quoi elle parle, soit elle réclame quelque chose qui existe, soit elle veut un Internet à la chinoise. Ou, hypothèse moins effrayante, elle réclame un rapprochement européen dans les télécoms.

Mais que diable veut Angela Merkel? C'est ce que se demande le petit monde du numérique à la suite des déclarations pour le moins brumeuses de la chancelière allemande le 15 février. S'exprimant dans une vidéo mise en ligne sur le site de la chancellerie sur les réponses à apporter à la surveillance opérée par les Etats-Unis sur Internet, elle a avancé l'idée d'une initiative conjointement menée avec la France et susceptible d'aboutir à un Internet européen spécifique:

«Avant toute chose, nous allons parler [avec François Hollande, NDLR] des fournisseurs d'accès européens qui offrent une certaine sécurité à nos concitoyens, afin que nos mails et d'autres informations ne traversent pas l'Atlantique. A la place, on pourrait constuire un réseau de communication à l'intérieur de l'Europe

Un sujet que la chancelière, dont le téléphone portable a été visé par les écoutes américaines, dit vouloir aborder avec François Hollande à l'occasion de sa venue à Paris ce mercredi 19 février. Nouvelle manière de se montrer ferme face aux Etats-Unis qui n'auraient pas vraiment apprécié l'accord sur l'espionnage proposé par l'Allemagne et la France au Conseil européen d'octobre dernier. A en croire Reuters, qui cite une source élyséenne, la France serait d'ores et déjà «d'accord» avec ce changement de plan.

Reste à comprendre de quoi il retourne. Sur ce point, les spéculations vont bon train puisque personne n'arrive à saisir ce que peut bien signifier la construction de cet Internet européen qu'Angela Merkel appelle de ses voeux –et que son service presse se refuse à tout commentaire avant les discussions de ce mercredi.

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1. Angela Merkel veut quelque chose qui existe déjà

Première hypothèse: Angela Merkel a parlé sans bien connaître le sujet et demande quelque chose... qui existe déjà. «L'Europe des réseaux est faite», commente ainsi un responsable technique d'un opérateur français.

Mieux que ça, et contrairement à ce que laisse entendre Angela Merkel, «le flux européen reste en Europe pour l'essentiel». C'est d'ailleurs «l'un des seuls continents au monde où les communications restent à l'intérieur du territoire, note le spécialiste des réseaux Stéphane Bortzmeyer, à la différence par exemple de l'Amérique latine et de l'Afrique».

L'image d'Epinal selon laquelle un mail, ou toute autre communication électronique en Europe, fait un bond outre-Atlantique avant de revenir sur le Vieux Continent, n'est plus exacte depuis des années, poursuit Nicolas Guillaume, consultant en télécommunications:

«Avant, une communication entre Paris et Londres pouvait faire un aller-retour par New-York. Depuis dix ans et l'explosion des télécommunications, les flux se sont reconcentrés localement: un flux entre pays européens ne passe plus par les câbles sous-marins transatlantiques.»

Une réalité valable y compris «quand l'internaute va chez Facebook ou chez Google», souligne encore notre responsable technique. Les géants du Net ont en effet depuis longtemps déployé des infrastructures en Europe, comme partout dans le monde, pour rapprocher le contenu stocké sur leurs serveurs de leurs utilisateurs. Question de réseau et de qualité de service: plus les octets sont près des usagers, plus ils s'affichent vite sur leurs écrans!

Quand vous regardez une vidéo débile sur YouTube ou que vous envoyez un message via Gmail, donc, votre requête ne traverse pas systématiquement l'Atlantique –n'en déplaisent aux rêveurs, et à Angela Merkel. Sauf bien sûr, et c'est du bon sens, en cas de communication avec un interlocuteur aux Etats-Unis.

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A en croire nos experts, de toute manière, que nos communications sortent de l'Europe ou restent confinées à l'intérieur des frontières du Vieux Continent, cela ne change absolument rien: les Américains peuvent piocher dedans.

Car même lorsqu'elles sont stockées dans des serveurs situés en Europe, ces informations théoriquement soumises au droit européen n'en sont pas moins entre les mains d'une entreprise américaine. Et sont donc susceptibles d'être consultées par un agent américain, au nom notamment du Foreign Intelligence Surveillance Act (Fisa), et en particulier de son article 1881, qui autorise précisément depuis 2008 «la surveillance de masse ciblée uniquement sur les données personnelles en dehors des Etats-Unis».

Si les Etats-Unis et la Commission européenne se sont accordés en 2001 sur ce qu'on appelle le «Safe Harbor», «un ensemble de principes de protection des données personnelles», précise le site de la Cnil, ce dispositif ne semble pas suffisant pour gommer le «conflit de lois qui existe sur la juridiction des données et des centres de données», pour reprendre les mots de Stéphane Bortzmeyer. Comme le souligne Benjamin Bayart, porte-parole de French Data Network, un FAI associatif français, et militant pour les libertés sur Internet, «il faut d'abord savoir quelle législation doit s'appliquer».

Imposer de rester dans un Internet européen, ou, pour reprendre un concept en vogue depuis quelques temps du côté notamment du gouvernement français, protéger la «souveraineté numérique» en forçant les entreprises américaines à stocker les données d'usagers européens sur notre territoire, ne règlera pas la question de la surveillance américaine si ce point juridique n'est pas tranché en parallèle.

Pire: quand bien même cette législation évoluerait, on sait grâce aux révélations d'Edward Snowden que les espions de la NSA se branchent aussi au niveau des câbles sous-marins de l'Internet pour intercepter nos communications. Rien ne les empêchera de poursuivre cette activité, d'autant plus efficace que personne ne sait avec certitude où se posent les Grandes Oreilles américaines: «Ça pourrait aussi bien être en Bretagne», où arrive l'un des tuyaux transatlantiques, glisse l'un de nos interlocuteurs.

2.Angela Merkel raconte n'importe quoi

Pourquoi donc avoir exigé la création d'un Internet européen qui existe déjà et qui, par ailleurs, ne règle en rien la question de la surveillance américaine? Angela Merkel raconte-t-elle n'importe quoi?

Ce ne serait pas la première fois, en tout cas, notent nos interlocuteurs, qu'un responsable politique se plante dans sa compréhension du réseau et de la façon dont il fonctionne. «Nos grand dirigeants ne savent pas comment ça marche, commente Nicolas Guillaume, leur réflexion correspond au fonctionnement de l’hertzien, et à l’idée selon laquelle le signal s’arrête à la frontière!» Même son de cloche du côté de Benjamin Bayart, qui estime que les récentes déclarations de la chancelière allemande sont certainement liées à «une confusion entre services et réseaux»:

«Ils n'arrivent pas à le formuler car ils ne sont pas spécialistes, mais quand ils veulent un réseau européen, ils veulent en fait un service européen, tel qu'un service de mail européen, dont les données ne se retrouvent pas entre les mains de la NSA mais entre celles [des services de renseignement européens]

3.Angela Merkel veut un Internet chinois

Cette bourde supposée d'Angela Merkel serait compréhensible, poursuit le militant associatif, dans la mesure où tout le monde ne peut pas se prévaloir d'une compréhension technique adéquate du réseau. 

Elle a néanmoins le défaut d'engager la parole de l'Etat allemand sur un projet susceptible d'être interprété de la plus inquiétante des manières. Car, comme certains n'ont pas manqué de le relever, parler ainsi explicitement de la construction d'un Internet continental, couplée à la volonté d'isoler le trafic d'une partie du monde, fait immédiatement songer aux techniques utilisées par des régimes peu recommandables. Chine, Iran, Corée du Nord et d'autres ont su mettre en place les dispositifs techniques pour créer un Internet régional qui s'apparente à une espèce d'intranet géant, transposé à l'échelle d'un pays.

Ca tombe bien: il y a quelques jours à peine, nous en faisions l'inventaire pour aider le ministre Arnaud Montebourg à bouter Google hors du réseau français. Si Angela Merkel souhaite avoir son intranet en Europe, nous ne saurions que trop lui conseiller de s'en référer à ce petit manuel de la censure et du filtrage.

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Bien entendu, la plupart des personnes que nous avons interrogées ne pensent pas que l'Allemagne se dirige dans cette direction, surtout avec une dirigeante qui «a grandi en Allemagne de l'Est», souligne Benjamin Bayart. En revanche, y compris du côté des responsables politiques, ils sont nombreux à concéder que la tentation de renationaliser le réseau n'a jamais été aussi forte. Et qu'elle n'affecte plus seulement les régimes totalitaires. 

«Il y a toujours eu des histoires de ce genre sur Internet, raconte Nicolas Guillaume. Il y a dix ans, on parlait de ça. Aujourd'hui, on s'y reprojette sauf que les responsables politiques ne cachent plus leur volonté de reprendre le contrôle.»

L'hégémonie américaine sur les services web, servie par son armée des GAFA (pour Google, Apple, Facebook et Amazon) agacerait ansi les usual suspects (Russie, Chine, l'Iran...), mais aussi des pays plus démocratiques tels que le Brésil, où la présidente Dilma Roussef a exigé des acteurs américains qu'ils hébergent les données des Brésiliens sur le territoire national, ou donc, l'Allemagne. 

Face à la difficulté de faire émerger une alternative crédible à Google et aux autres colosses américains, les Etats peuvent donc être tentés de prendre le problème par l'autre bout de la lorgnette: ne plus chercher la solution dans le contenu mais dans le contenant. Ne plus penser en termes d'innovations dans les services, mais agir du côté des tuyaux –en rendant leur accès plus difficile aux Américains. 

4. Angela Merkel veut un géant franco-allemand des télécoms

Sans aller jusqu'à l'instauration d'un Internet à la chinoise, certains envisagent une version plus soft, et plus crédible, d'un renforcement du réseau européen. Et qui permettrait enfin de comprendre la drôle de déclaration d'Angela Merkel.

En parlant de réseaux plutôt que de services, de tuyaux plutôt que de stockage de données, la chancelière n'aurait en réalité fait aucune confusion, estime un responsable d'un opérateur français:

«Le changement de vocabulaire n'est pas anodin. C'est un signal donné aux fournisseurs d'accès à Internet européens, qui les invite à se fédérer. Si ce n'est plus.» 

En clair, une façon de raviver un serpent du mer du secteur: l'idée d'une fusion entre le géant des télécom allemand Deutsche Telekom et le fleuron français Orange (anciemment France Télécom): «Cela permettrait de contrebalancer la puissance du marché américain dans les services mais aussi les réseaux.» 
 
«C'est un sujet qui semble tenir à coeur à Angela Merkelconfirme-t-on du côté du gouvernement. Le rapprochement entre Deutsche Telekom et Orange est un sujet qui traîne depuis longtemps» et la chancelière est la première à le réactiver en évoquant régulièrement des projets similaires à celui d'un «Airbus du numérique»
 
Avec son projet d'«espace Schengen des réseaux», Deutsche Telekom serait déjà à l'avant-garde, comme le souligne justement ZDNet. L'idée serait, selon Bloomberg, de fédérer les opérateurs des 26 pays de l'Union européenne en un réseau «où les nations seraient supposées échanger leurs données entre elles de façon sécurisée.» En théorie seulement, puisque les révélations d'Edward Snowden ont révélé que certains pays, tels que la Grande-Bretagne ou la Suède, collaboraient étroitement avec les espions américains: faudrait-il pour autant les exclure de cette collaboration?
 
Au passage, cette idée permettrait aussi aux gros opérateurs européens de réclamer une nouvelle fois l'instauration d'une sorte de péage à l'entrée de ce réseau. Une rémunération qui passerait par ce qu'on appelle du peering payant (une interconnexion directe entre acteurs, mais pour laquelle certains d'entre eux verseraient de l'argent) et qui s'imposerait, au hasard, à des acteurs tels que Google. «C'est dans la lignée des déclarations précédentes de Deutsche Telekom et Orange sur la rémunération des réseaux», note encore le responsable d'un FAI.

Une perspective purement business qui ne devrait en revanche pas se retrouver à l'ordre du jour de la rencontre entre François Hollande et Angela Merkel. Si un ensemble de rapprochements devraient être annoncés à l'issue du Conseil des ministres franco-allemand, «ils relèveront davantage du réglementaire que de la coopération industrielle». En clair, les chevaux de bataille de la France depuis quelques mois.

Avec, en tout premier lieu, la protection des données personnelles via un projet européen qui peine à voir le jour, ainsi que la régulation des plate-formes en ligne –qui, là encore, vise à tacler Google et tous ses petits copains.

Andréa Fradin
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