Monde

Au Venezuela, c'est martyr contre martyr

Simon Pellet-Recht, mis à jour le 17.02.2014 à 15 h 24

Manifestant anti-gouvernemental, Bassil Da Costa avait 23 ans. Leader d'un collectif défendant la révolution-bolivarienne, Juan Montoya avait 53 ans. Leur mort à quelques minutes d'intervalle, le 12 février, est le symbole des terribles divisions politiques qui secouent le pays.

Une manifestation au Vénézuela, le 16 février 2014. REUTERS/Jorge Silva.

Une manifestation au Vénézuela, le 16 février 2014. REUTERS/Jorge Silva.

Un ballon de foot sur le cercueil de l'un, une mitraillette sur celui de l'autre. Le manifestant Bassil Da Costa et le révolutionnaire Juan Montoya, abattus lors des violentes manifestations du 12 février au Venezuela, sont en train de devenir de véritables mythes. Ils représentaient, chacun à leur manière, les deux nations qui s'affrontent au sein d'un même pays.

Vendredi 14 février, chaque camp enterrait son martyr. «Ne pleurez plus mon fils, il est mort en héros», déclarait la mère de Bassil Da Costa à la presse devant une large foule venue rendre hommage au jeune homme à Guatire, une banlieue à l'est de la capitale Caracas.

Venu réclamer plus de sécurité –le Vénézuéla est l'un des pays les plus violent au monde avec 24.000 homicides en 2013– et se plaindre de la pénurie que vit la république bolivarienne, le jeune charpentier de 23 ans est resté sur le pavé. Il a été tué alors qu'il jetait des pierres sur des motards armés, que la police a laissé tirer sur les manifestants. Il aurait voulu fuir quand les balles commençaient à siffler, mais se serait fait embarquer par son cousin dans la bataille de rue.

Pour discréditer le mouvement actuel, le ministre de l'Intérieur Rodriguez Torres a tenu a rappeler que Bassil Da Costa n'était pas étudiant. «C'est vrai, mais il passait beaucoup de temps avec nous et était inscrit au club de surf de la faculté», précise Juan Quintana, représentant étudiant de l'université Alejandro de Humbolt, à Caracas.

Ses amis le décrivent comme un grand sportif, fan du Deportivo Tachira, une équipe de foot du sud du pays. Sur le trottoir où il a été abattu, ils ont inscrit à la craie:

«Ta balle portait mon nom. Le nom de nous tous. C'est moi qui suis tombé et mes compagnons m'ont porté sur leurs épaules.»

A côté, des gerbes de fleurs ont été déposées par les habitants du quartier où sa croisade contre la peur et l'intolérance s'est terminée. Sur les pancartes des étudiants de classes moyenne et aisée qui continuaient de manifester le week-end dernier en son honneur, on pouvait lire «Bassil Da Costa, nous ne t'oublions pas» ou encore «Nous sommes tous Bassil Da Costa».

Les assassins de Bassil Da Costa ont été identifiés au moment des faits par divers témoins comme étant des membres des «collectifs» du quartier 23 de Enero, un foyer de contestation socialiste où est exposé le corps d'Hugo Chavez.

«Ces fascistes de droite»

Juan Montoya, l'homme que célèbrent de leur côté les révolutionnaires, est justement l'un des grands leaders de ces «collectifs», des sortes de milices paramilitaires qui défendent la révolution arme au poing. Montoya, de son surnom «Juancho», a été abattu quelques instants après Bassil Da Costa, dans une rue adjacente, alors qu'il venait «protéger» le ministère de la Justice des manifestants.

Tous comme pour les partisans de Bassil Da Costa, c'est une douleur mêlée de colère qui animait les nombreux habitants du 23 de Enero venus honorer la dépouille de Juan Montoya deux jours après sa mort. Il fallait montrer patte rouge pour arriver jusqu'à son cercueil –même la police était persona non grata.

«C'était un grand combattant, un grand humaniste et ces fascistes de droite l'ont assassiné. Il a donné sa vie pour la patrie», a fulminé la «Comandante Luna du Front Révolutionnaire Chasseurs et Combattants du 23 de Enero», béret noir orné d'une étoile rouge fiché sur la tête et foulard du collectif Carapaica autour du cou.

Autour d'elle, des dizaines de révolutionnaires en treillis d'apparat pleuraient la mort de l'un des leurs. L'ambiance était tendue: ils cachaient à peinent leurs armes.

Membre du Comité Central des «collectifs», Juan Montoya formait les habitants du quartier à la lutte politique et voyageait dans divers pays, dont l'Iran, pour promouvoir la révolution d'Hugo Chavez. Formé politiquement par le «Comandante Chito», Omar Gonzalez, à la fin des années 1960, il s'était engagé rapidement dans la guérilla socialiste.

Selon son neveu, Ernesto, il aurait participé avec Hugo Chavez au coup d'Etat raté de 1992, «parmi les civils, aux côtés de Nicolas Maduro», l'actuel président du Venezuela. Accusé en 2008 d'avoir participé à une attaque à la bombe contre le siège de Fedecamaras, le Medef vénézuélien, il avait été blanchi par la justice deux ans plus tard.

Au 23 de Enero, tous se rappellent de lui comme d'un «travailleur social, culturel et sportif insatiable» qui prenait soin de sa communauté, un «combattant de la paix». Depuis 2012, il organisait le désarmement des «collectifs» avec le soutien de l'Etat, sans grand succès.

Fonctionnaire policier ou activiste violent?

Les deux camps s'affrontent sur le rôle de Juancho Montoya dans les événements du 12 février. «Fonctionnaire policier» selon le gouvernement, Juan Montoya «était en train de faire un travail de renseignement contre les groupes fascistes de droite» au moment de son assassinat, d'après Ernesto.

Pour l'opposition, sa présence sur les lieux du drame témoigne au contraire de l'activisme illégal des «collectifs», destiné à bâillonner les étudiants par la voix des armes.

Le gouvernement a quant à lui choisi son camp. En annonçant la mort de Juancho Montoya, le président de l'Assemblée Nationale Diosdado Cabello l'a appelé «camarade», tandis que la ministre de l'Administration pénitentiaire, Iris Varela, a lancé sur Twitter: «Nous sommes tous des collectifs».

La mort de Juan Montoya soulève maintenant de nombreuses interrogations parmi les amateurs de théories du complot. Selon le président Nicolas Maduro, la même arme aurait servi à abattre Bassil Da Costa et Juancho Montoya, ce qui suffit à Ernesto pour parler de «conspiration» de l'Empire américain, selon lui destinée à générer confusion et terreur dans la population.

Mais les plus radicaux des révolutionnaires auraient une autre explication. Juan Montoya aurait publiquement critiqué à plusieurs reprise le «tournant à droite» de Nicolas Maduro depuis la mort d'Hugo Chavez en avril 2013, et l'aurait payé très cher. Un nouvel élément vient alimenter cette thèse: selon le quotidien El Nacional, le principal suspect du double meurtre ne serait pas un agent de la CIA ou un membre d'un «collectif», mais un légat du Sebin, les services de renseignement. Donc l'Etat.

La petite histoire de Bassil le bleu et Juancho le rouge, victimes de la terrible division politique qui secoue le pays depuis l'arrivée d'Hugo Chavez au pouvoir, fait déjà partie de la grande histoire du Venezuela.

Simon Pellet-Recht

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Journaliste
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