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Sur les banques, le dossier de Marine Le Pen n’est pas très solide

Pierre Moscovici et Marine Le Pen, le 3 février lors de «Mots croisés» sur France 2.

Pierre Moscovici et Marine Le Pen, le 3 février lors de «Mots croisés» sur France 2.

Alors que les grands groupes commencent à publier leurs résultats 2013, les propos péremptoires récemment tenus par la présidente du Front national sur leur santé face à Pierre Moscovici apparaissent de plus en plus dénués de fondement.

Marine Le Pen n’y est pas allée de main morte, le 3 février dernier à Mots Croisés, en affirmant que les banques françaises n’étaient pas «solides du tout». Selon elle, cela s’applique notamment au Crédit Agricole, que probablement on allait être amené «encore» à sauver.

Compte tenu de la gravité d’un tel propos –on a vu au cours des dernières années, aux Etats-Unis et en Europe, à quoi peuvent conduire les défaillances bancaires–, Marine Le Pen a été invitée par Yves Calvi à le confirmer, ce qu’elle a fait en se vantant de briser l’omerta sur ce sujet:

«Ce que je vous annonce, c’est que le Crédit Agricole va très mal.»

Le ministre de l’Economie Pierre Moscovici lui reprochant d’inquiéter les déposants, la réplique fut sans appel:

«Vous mentez aux Français parce que vous avez peur de la panique.»

Cette partie du débat est extrêmement intéressante, car elle éclaire avec la plus grande netteté la façon dont tous les démagogues procèdent. La technique est simple: de façon récurrente, vous vous présentez devant les électeurs en leur affirmant que leurs dirigeants les trompent et que vous seul dites la vérité; pour faire bonne mesure, vous accusez les médias d’être complices et de cacher la réalité. Quand, ensuite, vous lancez une information erronée, votre interlocuteur est pris au piège: quoi qu’il dise, il aura tort; s’il refuse d’abonder dans votre sens, c’est parce qu’il ment pour tenter de protéger un secret.

«Plus c’est gros, plus ça passe»

Et cela marche à merveille en ce qui concerne les banques. Là, Marine Le Pen jouait sur du velours.

D’abord, les Français sont toujours prêts à croire le pire quand il s’agit des turpitudes des banquiers, et il faut reconnaître qu’ils n’ont pas toujours tort.

Ensuite, on le sait, le crédit repose sur la confiance. Quand une banque commence à avoir des problèmes, tout est fait pour essayer de les résoudre à l’abri des regards du public; si l’affaire s’ébruite, les déposants vont se ruer aux guichets pour retirer leur argent et le sauvetage sera rendu encore plus difficile, voire impossible. Dans cette phase, l’autorité de tutelle doit se taire.

Interrogé sur ce sujet, le ministre de l’Economie était donc forcément suspect. Comme n’a pu s’empêcher de le dire Pierre Moscovici, «plus c’est gros, plus ça passe».

Effectivement, en l’occurrence, c’était gros. Aucun secteur d’activité n’est plus réglementé et contrôlé que le secteur bancaire.

Les banques françaises n’ont pas toujours été bien gérées, il y a eu des problèmes, dont certains de très grande ampleur, et cela s’est toujours su: du Crédit Lyonnais à Dexia en passant par la Société Générale, pour ne citer que les dossiers les plus connus, il y a eu des pages et des pages de commentaires dans la presse, des livres, des émissions de télévision.

Avec la crise financière de 2007 et 2008, puis la crise de l’euro, les banques ont été mises à rude épreuve. Le gouvernement est intervenu, mais l’aide financière qui leur a été accordée à ce moment-là leur a été dûment facturée.

L’Etat n’y a pas perdu, sauf dans le cas de Dexia, qui aura coûté plusieurs milliards d’euros à la France et à la Belgique. Mais cela n’est pas secret.

La critique rate sa cible

D’une façon générale, si on voulait critiquer les autorités politiques et monétaires occidentales sur ce dossier, ce ne serait pas sur la fragilité des banques, mais plutôt sur la rapidité avec laquelle ce système a recommencé à faire des bénéfices et à distribuer hautes rémunérations et bonus, surtout aux Etats-Unis. Le plus surprenant en effet, et c’est un euphémisme, est la santé des grandes banques américaines, qui ont plongé le monde dans la crise il y a six ans et ont dégagé l’an dernier 76 milliards de dollars de bénéfices, pour s’en tenir aux six premières d’entre elles.

Et on pourrait aussi s’étonner de leur capacité à résister à l’élaboration de nouvelles règles trop restrictives en ce qui concerne leurs activités de marché, les plus dangereuses pour l’économie mondiale.

Les banques européennes s’en sortent plutôt moins bien, pour deux raisons. D’abord, les secousses ont été extrêmement violentes en Europe du Sud. Ensuite, les nouvelles normes appliquées ici sont plus contraignantes.

Le crédit stagne en Europe parce que les ménages n’en demandent pas beaucoup, et les entreprises encore moins, mais aussi parce que les banques elles-mêmes se montrent plus exigeantes et sélectives dans l’examen des dossiers. Elles donnent la priorité au redressement de leurs comptes et à l’assainissement de leurs bilans.

Une très nette amélioration

De ce point de vue, les banques françaises apparaissent en bonne position, et le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer a eu raison de le rappeler le 12 février sur BFM Business: «Il n’y a aucun problème au Crédit Agricole, il n’y a aucun problème avec les banques françaises» (d’autres propos tenus par le gouverneur ces derniers jours sur la réforme bancaire proposée à Bruxelles par Michel Barnier sont plus contestables et contestés).

Les résultats 2013 publiés par la Société Générale et BNP Paribas ont été diversement accueillis (ceux de la Société Générale ont agréablement surpris, ceux de BNP Paribas ont déçu) mais dans les deux cas, on peut voir que ces banques sont solides, ainsi que leur ratio de solvabilité le montre.

Quant au Crédit Agricole, tout le monde le sait, il a souffert de sa malheureuse aventure grecque: la banque Emporiki, achetée en 2006 et revendue pour un euro symbolique fin 2012, lui aura coûté au total entre 9 et 10 milliards, selon les estimations. Mais il a fait le tri dans ses activités et se renforce progressivement.

On verra le 19 février quels sont ses résultats 2013, mais, selon les derniers chiffres publiés, le groupe respectait le ratio de solvabilité et la grande majorité des analystes financiers conseillent de conserver ou d’acheter les actions de sa partie cotée, Crédit Agricole SA.

Controverse sur un point technique

Qu’a donc vu Marine le Pen qui aurait échappé à la vigilance des experts? En fait, tout est parti d’une étude publiée début janvier sur le site de l’OCDE.

Comme d’autres organisations internationales, le FMI notamment, celle-ci publie à longueur d’année des working papers qui n’engagent que la responsabilité de ceux qui les ont écrits. Là, deux économistes néerlandais, Dirk Schoenmaker et Toon Peek, ont cherché à savoir de combien les 60 plus grandes banques européennes devraient augmenter leurs fonds propres pour satisfaire un nouveau ratio, dit ratio de levier ou d’endettement, qui met en rapport les fonds propres des banques et le total de leurs actifs, quel que soit leur niveau de risque (à la différence du ratio de solvabilité, qui inclut la notion de risque; là il s’agit simplement de faire la balance entre les fonds propres et les engagements). Les banques commencent déjà à publier ce ratio, mais sa publication ne sera obligatoire qu’à partir de janvier 2015 et une certaine norme sera probablement à respecter à partir de janvier 2018.

Cette norme serait de 3%. Le groupe Crédit Agricole vise pour cette dernière date un objectif de 5%. Toutefois, selon les deux économistes néerlandais, pour arriver simplement à 3%, il devrait renforcer ses fonds propres de 31,5 milliards d’euros, pas moins, alors que l’effort à accomplir par les 59 autres grandes banques réunies serait de 52,5 milliards.

A voir ces chiffres, on peut être tenté de dire que le Crédit Agricole est vraiment en mauvaise posture. C’est d’ailleurs ce que s’est empressé de faire l’hebdomadaire allemand WirtschaftsWoche, en parlant d’une «situation dramatique pour les banques françaises».

Le Crédit Agricole et le gouverneur de la Banque de France affirment que les deux économistes ont fait une grossière erreur: ils auraient comparé les fonds propres de Crédit Agricole SA à l’ensemble des actifs du groupe, ce qui ferait apparaître de façon erronée une forte sous-capitalisation de la banque. Les deux économistes maintiennent leurs calculs.

Et c’est à partir de ce débat technique qu’une politicienne se permet de mettre le doute publiquement sur la santé financière d’un établissement dans lequel près d’un Français sur trois a un compte, au risque d’inquiéter inutilement les déposants et épargnants. On peut difficilement manifester davantage de mépris pour ses concitoyens.

Marine Le Pen a oublié un petit détail: dans cette étude, on voit que les deux autres banques qui auraient le plus besoin d’augmenter leurs fonds propres sont la Deutsche Bank (où il manquerait 19 milliards d’euros) et la Commerzbank (7,7 milliards). Nous attendons avec impatience son prochain passage à la télévision pour voir comment elle va expliquer aux Allemands ce qu’ils doivent faire pour enfin gérer correctement leur économie.

Gérard Horny

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