France

Pourquoi les partis politiques changent de nom?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 07.05.2017 à 20 h 40

Le FN a annoncé ce 7 mai la l'organisation d'une nouvelle «force politique», qui ne porterait plus le même nom.

Marine Le Pen le 27 avril 2017 à Nice. 
Valery HACHE / AFP

Marine Le Pen le 27 avril 2017 à Nice. Valery HACHE / AFP

Au soir de sa défaite, dans son discours, Marine Le Pen a déclaré:  

«Le Front national doit se renouveler pour être à la hauteur des attentes des Français. Je proposerai d'organiser une nouvelle force politique nécessaire au redressement de notre pays», a-t-elle ajouté annonçant une «transformation profonde du FN».

Sur TF1, Florian Philippot a précisé: «Par définition, [cette force] n'aura plus le même nom»

A cette occasion nous republions cet article de nos archives.

Dans une tribune intitulée «Changer ou mourir : le dilemme de la gauche française», Manuel Valls suggère que le Parti socialiste change de nom. Pour l'ancienne SFIO, devenue le Nouveau parti socialiste après le congrès d’Alfortville en 1969, puis le Parti socialiste après le congrès d'Epinay en 1971, ce serait le troisième changement de titre. L'idée traverse régulièrement le PCF. Mais la gauche française n'a pas le monopole du changement de nom. Loin de là. A droite, l'UMP (Union pour un mouvement populaire), succède à une autre UMP (Union pour la majorité présidentielle), elle-même fille du RPR, parti d'inspiration gaulliste comme l'étaient l'UDR numéro 1 (Union pour la défense de la République) et l'UDR numéro 2 (Union des démocrates pour la République). Tout ça, évidemment, c'était après l'UD-Ve (Union démocratique pour la Ve République), qui suivait l' UNR - UDT (Union pour la nouvelle République - Union démocratique du travail), qui elle-même rassemblait les anciennes UDT et UNR. (N'énumérons pas les noms sous la IVe République) Ajoutons l'UDF (Union pour la démocratie française), issue de six partis non-gaullistes, et devenue MoDem —scindé en Modem et Nouveau centre.

Est-ce une spécialité franco-française? En Espagne, le parti socialiste s'appelle Parti socialiste «ouvrier» espagnol sans que personne ne s'en émeuve — et ce depuis 1872: le PSOE est l'un des plus vieux partis d'Europe. En Grande-Bretagne, le parti travailliste, fondé en 1906, s'est contenté d'accoler «Nouveau» à son titre, en 1994, sans changer de nom. Le parti conservateur britannique, anciens Tories, remonte à 1912. En Belgique, le Parti Socialiste a très peu changé de nom; le SPD, fondé en 1890 en Allemagne, jamais. Aux Etats-Unis, le Parti Démocrate date de 1824 (le Parti Républicain de 1854).

En fait, le seul pays comme la France où se pose la question de changer d'appellation est l'Italie. Les noms y fleurissent depuis quelques années, à gauche comme à droite, à chaque nouvelle élection: d'abord le vocabulaire fut floral (comme la «Marguerite», composante de la fédération de l'«Olivier», à gauche) puis footbalistique (avec «Forza Italia», pour le parti de droite de Silvio Berlusconi, PDL, Peuple de la Liberté).

Qu'est-ce qui pousse à ces transformations sémantiques?

Les changements de dénomination des partis ont toujours correspondu à des changements de projets, de lignes politiques, de leadership, ou de rupture avec un passé peu glorieux. De part et d'autre des Alpes, la gauche a longtemps été dominée par le parti communiste, et cela a également laissé de profondes traces: les identités de gauche n'ont pas su se reconstituer. En 1969, la transformation de la SFIO répond à une volonté de panser les plaies des échecs post-1968. En 1971, le Congrès d'Epinay marque cette refondation, une unification de la gauche, le choix de Mitterrand comme leader. Les changements de noms sont plus que des changements de nom. Pour l'UMP par exemple, ce fut «un changement considérable, de nature historique», selon Marc Lazar, historien et sociologue du politique. On pourrait croire que l'UMP est le successeur du RPR — et il l'est, d'une certaine manière, d'autant plus qu'avant de devenir la machine électorale de Nicolas Sarkozy, il fut le fruit de la volonté de Jacques Chirac. Mais il réunit surtout les fameuses trois droites gaullistes, libérales et démocrates chrétiennes —ou, selon la classification chère à René Rémond, bonapartiste, orléaniste et légitimiste.

«Dans le cas italien, souligne Marc Lazar, il y a de vraies spécificités, issues des années 90 quand tous les anciens partis italiens se retrouvent pris dans des enquêtes de corruption. Les changements de noms de coalition sont dus à la nécessité permanente de maintenir l'électorat et d'être dans un renouveau. C'est une crise politique qui n'est toujours pas conclue.» De 1947 à 1994, les changements de nom n'avaient pas cours parce que l'électorat, stable, s'identifiait à des partis précis. On votait pour affirmer une identité; les identités sont désormais brouillées: beaucoup de partis se sont alors mis à jouer à la fois sur la différence et la continuité: le parti communiste avait gardé longtemps la faucille et le marteau, après s'être pourtant mué en «Parti démocratique de gauche».

Réussir un changement de nom

Les changements de noms de partis réussissent quand ils arrivent à la fin d'une rénovation. Comme le PS à l'issue du congrès d'Epinay, ou comme pour l'UMP qui devient union pour un mouvement populaire après être née Union pour la Majorité Présidentielle. «La crise du parti socialiste français est tellement profonde aujourd'hui, que poser la question de l'identité du parti est logique», explique Marc Lazar. «L'interrogation sémantique revient à une interrogation sur le fait même d'être socialiste. Il y a un épuisement de l'identité du socialisme et une impuissance des Français à dire ce que signifie le socialisme.» Même si les leaders et les adhérents y voient encore une marque politique attrayante, claire, qui appartient à un ensemble européen de partis socialistes européens.

Changer de nom n'est pas toujours synonyme de succès. «La gauche italienne a perdu son identité dans l'affaire», ajoute Jean-Michel De Waele, directeur du Centre d'Etudes de la vie Politique à l'Université Libre de Bruxelles. «Ce n'est pas à cause du changement de nom, mais de ce dont ce changement était le signe.» Lors des campagnes électorales, Berlusconi continue de taxer les leaders du Parti Démocratique de communistes. «Les spin doctors oublient parfois la sociologie électorale et sa profondeur.» En France, précise De Waele, les partis sont historiquement faibles: peu de membres, peu de structures. «Ils ne sont pas aussi populaires que dans la plupart des pays européens.» C'est aussi cela qui fait leur faiblesse, et leur besoin de se renouveller.

Symboles ou coquilles vides

Un nom de parti, c'est aussi la marque d'un produit marketing qui se vendra aux électeurs. On peut choisir un symbole fort, ou un sigle de peu de sens. «Les parties européens de centre droit ont souvent des noms qui ne veulent pas dire grand chose, s'amuse Jean-Michel De Waele, qui paraphrase un sketch de Fernand Raynaud; typiquement, l'UDF est un nom vide: union pour la démocratie française, bien sûr, c'est le principe d'un parti d'essayer d'être uni, démocratie; c'est le régime dans lequel on est; française, ce n'est pas la Suisse. Mais c'est la même chose pour le Modem, l'UMP...» A gauche, en général, il s'agit d'avantage d'affirmations idéologiques: comme pour les partis communistes, socialistes, le NPA, nouveau parti anti-capitaliste. C'est aussi pour cela qu'il est plus facile pour la droite de changer de noms: elle ne change pas son identité en choisissant une appelation autre.

Parce que le nom du parti socialiste fait référence à une idéologie, à une histoire précise — qu'elle met davantage en avant que la droite— le changement de nom a plus de poids. Paradoxalement, le non-renouvellement sémantique ne signifie pas qu'il n'y a pas eu, depuis les années 60, de renouvellement idéologique. Mais à l'inverse, en laissant de côté l'adjectif socialiste, le parti de Martine Aubry pourrait diluer sa base, et s'exposer aux critiques de l'extrême gauche, qui s'empresserait de souligner que l'ancienne SFIO renonce à ses idéaux, à son histoire, à son combat. Le PS ne pourrait pas même devenir le «parti de la gauche»: déjà pris par Mélenchon.

En attendant, Manuel Valls cherche un nouveau nom pour son club «A Gauche, besoin d'optimisme», pour en faire une écurie présidentielle à la Désirs d'Avenirs.

Charlotte Pudlowski

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crédit: reuters/ Benoît Tessier; Martine Aubry au congrès de Reims, novembre 2008.

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Rédactrice en chef de Slate.fr
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